Cristiano Ronaldo, ou l’amnésie générale

Mercredi 6 mai 2015, Camp Nou, Barcelone. Il est presque 22h30 et Lionel Messi vient de renier 300 ans d’esclavage aux yeux du monde entier après avoir rendu Jérôme Boateng tétraplégique. Evidemment, Messi confirme –si tant est qu’un doute persistait– qu’il est le meilleur joueur du monde. Qu’ils sont loin, lui et ses potes, tellement loin de leurs adversaires. Tellement loin de Cristiano l’égoïste tout juste bon à tirer les pénaltys, et la tronche quand son pote Arbeloa lui vole un but. Alors, une fois de plus, la populasse ricane. Bande d’ingrats.

Contre vents et marées

L’histoire aurait pu s’arrêter un 12 janvier à Zürich, lorsque Cristiano Ronaldo soulève son deuxième Ballon d’Or consécutif et son troisième personnel. L’histoire aurait pu s’arrêter là, aux échos d’un « Suuuuuuu » presqu’aussi ridicule que la déclaration qui allait suivre : « Je vais peut-être rattraper Messi… mais ça ne m’empêche pas de dormir ». Voilà donc à quoi pense un joueur qui vient de remporter la plus prestigieuse distinction individuelle de son sport. Enfin, pas un joueur. Ce joueur. Celui-là même dont le seul et unique leight-motiv depuis toutes ces années est d’être le meilleur, envers et contre tout, contre tous ceux qui estimaient le combat perdu d’avance. Contre tous ces ignorants qui voudraient voir Cristiano capituler.

La vérité est pourtant là, sous nos yeux. Soyons parfaitement clairs, Lionel Messi est intrinsèquement et factuellement le meilleur joueur du monde. Vivacité, technique, dribbles, créativité, finition, vista, l’argentin allie toutes les qualités dont peut rêver un footballeur. S’il apparaît très clair qu’au maximum de ses capacités l’argentin surplombe tous les joueurs de la planète, cela ne doit en aucun cas se transformer en immunité face aux quelques hérétiques qui oseraient le tutoyer. Car c’est bien de ça qu’il s’agit au fond. Personne -si ce n’est quelques comptes Twitter dédiés à chaque minute de la vie de Ronaldo- ne nie la supériorité intrinsèque de Messi sur le portugais. Mais cela doit-il clore le débat pour autant ? Le talent inné de Messi sera toujours supérieur à celui, acquis à la sueur de son front, de Cristiano. Alors quoi ? On ferme la boutique, Messi était, est et sera toujours le meilleur ? No way sir.

N’en déplaise à certains, cette vérité établie s’est parfois cassée la figure face au travail et à l’acharnement à devenir le meilleur d’un homme. Ils auraient tant aimé qu’il s’y fasse, qu’il finisse par se lasser lui aussi. Qu’il se dise que la marche était trop haute. Mais il n’en fut rien. La vérité, c’est que d’aussi loin qu’il ait pu partir par rapport à Messi en terme de qualités intrinsèques, Ronaldo a, sur de nombreuses périodes et même sur une ou deux saisons, plus que titillé l’argentin : il s’est hissé à son niveau et l’a, parfois, dépassé. Alors, évidemment, Ronaldo ne sera jamais cet ailier capable de se muer en numéro 10 afin de bonifier le jeu de son équipe. Évidemment, Ronaldo aura toujours moins de facilité à combiner dans les petits espaces. Bien sûr, ses dribbles auront toujours l’air moins naturels. Et alors ? Le football ne serait donc qu’un unique style, une seule façon d’y jouer ? Si Messi possède des caractéristiques techniques que ni Cristiano ni aucun autre joueur sur la planète ne possède, rien n’interdit à ceux-ci de développer leurs propres forces et aptitudes afin de tenter de s’en rapprocher. Le style « ailier capable de redescendre pour prendre le jeu à son compte » n’est pas donné à tout le monde, et de ce fait, il ne constitue pas le critère suprême pour déterminer qu’un joueur serait meilleur qu’un autre. Non, tout ce qui ne rentre pas dans le cadre du jeu de l’argentin n’est pas moins bien. Non, ne pas avoir les mêmes caractéristiques ne condamne pas à être en-dessous, toujours, tout le temps.
Et le fait est que cette stratégie a déjà fonctionné : outre l’escroquerie intellectuelle qui consiste à faire croire que Ronaldo n’a jamais été aussi déterminant pour son Real que Messi ne l’a été pour son Barça, que dire de la saison 2012/2013, où dans un Madrid déchiré entre le camp Mourinho et celui de Casillas, Cristiano surnageait et portait à bout de bras son club ? Aux oubliettes, également, la saison dernière où Cristiano emmène son équipe sur le toit de l’Europe pendant que Messi vomissait sur de rustres terrains d’Amérique du Sud ? Aux orientations du jeu de Messi, répondaient la percussion de Ronaldo. Aux changements de directions toujours plus déroutants, répondaient une détente phénoménale. A la précision millimétrée d’un pied gauche diabolique, répondait un pied droit infatigable.
Qu’à forme égale, l’argentin soit supérieur au portugais apparaît très peu discutable. Mais cela ne lui garantit aucunement le fait d’être le meilleur sur une période donnée. En l’occurrence, de 2013 à 2015, Cristiano s’est arraché, a redoublé d’efforts dans un seul et unique objectif : aligner de meilleures performances que son rival. Job done.

Vous kiffez sur des gros pédés...Vous m'oubliez !

Vous kiffez sur des gros pédés…Vous m’oubliez !

C’est sans doute cet aspect-là de la personnalité du portugais qui le rend si particulier. A son arrivée au Real, il se heurte d’emblée à la période de domination Pep/Messi. On le croit loin derrière, définitivement dépassé. Et 3 ans plus tard, à force d’entraînement, de pompes et d’abdos, il finit par repasser devant. Sporadiquement, certes, qui serait assez idiot pour le nier ? Tôt ou tard, l’argentin reprendra son trône. Mais aucun autre joueur sur la planète, et très peu dans l’Histoire, n’aurait réussi l’immense exploit de prendre deux Ballon d’Or à Messi durant sa période de domination sur le football mondial. Alors, on nous expliquera que Messi était blessé, qu’il n’avait plus la tête au foot ou qu’il préparait la Coupe du Monde. Grand bien lui fasse. En attendant, c’est Cristiano qui en a profité, et aucun autre joueur ne peut en dire autant.
N’en déplaise à certains, Messi n’a rencontré que très peu de joueurs capables de lui tenir la dragée haute. En réalité, Messi n’a connu -et ne connaîtra sans doute- qu’un seul rival capable de se hisser à son niveau. Et il s’appelle Cristiano Ronaldo.

Psychologie dominicale

Que n’entend-on pas de la part des psychologues de comptoir sur Cristiano Ronaldo, que n’apprend-on pas sur la personnalité de cet égoïste obnubilé par sa course au titre de Pichichi depuis le but d’Arbeloa face à Almeria. Triste personnage que ce joueur qui râle après le but d’un coéquipier, n’est-ce pas ? Et pourtant, il conviendrait –une fois encore– de nuancer la vindicte populaire qui s’est abattue sur le portugais. Non pas pour aller à contre-courant ou défendre un joueur apprécié, cela n’aurait que peu de sens, mais bien pour alerter quant à la mémoire sélective, partielle et partiale quand il s’agit du numéro 7.

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Bien sûr, Cristiano aurait aimé pousser lui-même ce ballon au fond, ni lui ni personne d’autre ne prétendra le contraire. Toutefois, le prolongement de ce raisonnement qui amène à clamer que Ronaldo tirerait son groupe vers le bas de par « sa mentalité de gamin » et son obsession de concurrencer Messi se fracasse lui aussi la figure face à la réalité. De tous les joueurs qui ont côtoyé le portugais, pas un ne fait exception quant à la description de son attitude: c’est un formidable coéquipier et un bon gars dans la vie de tous les jours. Tous les entraîneurs qui l’ont eu sous leurs ailes, et pas des moindres (Ferguson, Pellegrini, Mourinho, Ancelotti), le décrivent comme un formidable apport pour le vestiaire, Carlo allant même jusqu’à déclarer que son groupe actuel est le plus soudé qu’il ait eu sous ses ordres. Bizarre, alors, que celui-ci comporte en son sein un gamin égoïste et plus préoccupé par la lutte avec son rival que par la réussite de ses potes.
Au-delà de toutes les spéculations psychologiques basées sur un Vine de 6 secondes, ce qui est factuel et vérifié, c’est qu’avec son talent, son perfectionnisme et sa notoriété, Cristiano aurait très bien pu être néfaste à un collectif et jouer la diva dans quelques vestiaires. Pourtant, rien de ce genre n’est jamais remonté, et ce n’est pas la qualité de la cible qui aurait fait défaut : la presse spécialisée *rires de la salle* se serait aussitôt empressé de décortiquer la mentalité du Despot Ronaldo (et cela s’applique à tous, Messi « le dictateur » en est témoin). Si les témoignages de ses différents coachs et coéquipiers ne sont –évidemment– pas paroles d’évangiles, nul doute qu’une telle unanimité quant à son comportement quotidien et son influence sur un groupe traduit beaucoup mieux la réalité qu’un geste d’humeur interprété par des millions de procureurs au service du si précieux « bon comportement ».

« Cristiano est unique de par son talent et son professionnalisme – il est extraordinairement régulier. C’est un professionnel remarquable, il est entièrement dévoué à l’équipe et au club, il ne parle pas beaucoup, mais c’est un leader. » Carlo Ancelotti

Personne ne peut nier que Cristiano peut se transformer en gamin capricieux quand les choses ne tournent pas dans le sens qu’il veut. Personne ne peut nier qu’il accorde beaucoup (trop ?) d’importance aux statistiques dans sa lutte avec Messi, au point de le rendre idiot. Mais c’est le revers de la médaille. C’est cette obsession perpétuelle, cette haine de la défaite et cet acharnement à remplir les objectifs fixés qui l’ont amené à concurrencer l’argentin depuis 2010. Que ceux qui le haïssent crachent sur un Cristiano aussi à cheval sur chaque détail, chaque action, chaque fait de jeu est finalement assez logique, car c’est précisément ce qui l’a emmené si près d’un Messi pourtant si loin intrinsèquement.

Aussi, les mauvaises langues pourront toujours se marrer de ce portugais mégalomane qui se tue à la tâche pour égaler un concurrent qui le surclasse sans même le considérer. Elles pourront toujours perdre leur salive à expliquer qu’un mec qui fait tourner le Real Madrid depuis 2010 est comparable à Gareth jepoussetoutdroitmonballon Bale. Elles pourront toujours, au gré de la culture de l’instant, tenter de placer Neymar, Suarez et d’autres joueurs plus spectaculaires à son niveau de performance et de régularité. Si la Coupe du Monde est l’occasion pour elles de ricaner une énième fois de Cristiano, elle témoigne en réalité de tout ce dont est fait le bonhomme : sa lutte héroïque, depuis son triplé de gladiateur à Solna jusqu’à son ultime tentative face au Ghana, autour du champ de ruine que représente son Portugal est une magnifique ode au football. Mais ils ne comprennent pas. Ils ne comprendront jamais. « Le football de Ronaldo est d’une profondeur inaccessible aux bien-pensants » écrivait Thibault Leplat. C’est exactement cela. Qu’ils se marrent donc, ces ignorants. Ils sont son plus beau moteur.

Mohamed

Fidèle mancunien et bezbarien par le droit du sol de notre fabuleuse république. Piquant comme la harissa. Soldat d'Ayem et de Patrice Evra.