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Viennent dans le football de belles histoires que le destin nous conte. Ici, le football était romancé, la plume toujours aiguisée, et le personnage rayonnait. Étrange comme le sport peut nous rappeler le même enseignement que nous offre la vie. Il existe des rencontres durant notre existence qui viennent au moment parfait et qui embellissent toute la morosité de notre quotidien. Elles sont rares, certes, mais nous illuminent par leur spontanéité. Des personnes qui nous permettent de nous élever et de nous faire évoluer pour enfin changer, car c’était notre destin. Ils se demanderont longtemps comment peut-on comparer un simple sport à la vraie vie. Ils se questionneront aussi longtemps pourquoi peut-on pleurer pour un simple match. Nous préférerons évoquer toute l’essence poétique que peut nous offrir le foot et toutes les émotions émanant de nos plus belles célébrations. Ce n’est pas qu’un simple match, c’est l’enjeu d’une vie, une histoire. La dernière en date, c’est celle d’un homme qui n’a jamais rien lâché pour enfin voir son travail récompensé. Alors, certes, il n’a pas glané d’immenses trophées, mais il a changé la donne. « L’espoir est une mémoire qui désire » affirmait Honoré de Balzac. Dimitri Payet, c’est l’histoire d’un mec qui n’a jamais cessé d’espérer et de se remémorer ses épreuves passées pour avancer. Le récit d’un type enfin mature, faisant rimer abnégation et rédemption, habileté et ténacité pour enfin commencer à briller.

À chaque jour suffit sa peine

Affirmer que la carrière de Dimitri Payet n’est pas de tout repos est un doux euphémisme. Dès l’âge de 12 ans, le natif de la Réunion quitte son soleil pour la grisaille du Havre. Un changement de climat brutal, que ce soit au niveau du ciel comme sur le terrain. En effet, le petit Dimitri retournera sur son île natale quatre années plus tard. Premier revers, tant pis, il en faudra plus pour qu’il tire un trait sur ses rêves. À chaque jour suffit sa peine.

Très tôt, le petit Dimitri montre ses ambitions : il rêve de jouer pour l’Équipe de France. Après une saison à l’AS Excelsior, ce sera finalement le FC Nantes qui le ramènera en métropole pour continuer sa formation. Après deux années en CFA, D.Payet devient un pilier des canaris lors de la saison 2006-2007 et signe un contrat professionnel. Cependant, il n’empêchera pas la relégation de son équipe et n’hésitera pas une seule seconde pour changer d’air à l’annonce de cette nouvelle.

Immaturité et irrégularité

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Ce sera l’AS Saint-Etienne qui s’attachera ses services pour 4 millions d’euros. À l’âge de 20 ans, il doit continuer à grandir et polir son potentiel. Mais tout ne se passe pas comme prévu, l’ASSE vit un début de saison 2007-2008 cauchemardesque et Payet est plutôt décevant. Il faudra attendre la venue de Christophe Galtier pour retrouver sa confiance et son football. Tel un jeune adolescent, Dimitri est en train de muer. Il commence à montrer les dents, à se forger une identité et à se tromper aussi. En atteste une altercation idiote avec son coéquipier Blaise Matuidi parce que monsieur n’accepte pas les reproches de son capitaine. Le jeune réunionnais lui donnera un coup de tête caractérisant toute son immaturité et sa faible maîtrise de soi. Logiquement mis à pied, jeune Dimitri n’est pas encore grand.

Après avoir décidé d’améliorer sa façon de se nourrir et de s’entretenir, on pense que Dimitri Payet va passer un cap intérieur. Il n’en sera rien. Lors du mercato hivernal début 2011, il déclarera ouvertement son envie de rejoindre le Paris Saint-Germain et boude son équipe. Le transfert avorte et le français connaîtra un long passage à vide. 6 mois plus tard, il s’engagera finalement avec Lille pour 8 millions d’euros et aura la lourde tâche de remplacer Gervinho. Le PSG était revenu à la charge mais le milieu offensif avait préféré le LOSC et la C1. Durant son aventure nordiste, Payet confirme sa qualité technique au-dessus de la moyenne et sa vision du jeu. Lors de la saison 2012-2013, il peaufine ses statistiques et devient une pièce maîtresse du jeu lillois. Avec 12 buts et 10 passes décisives, il s’offre un « double-double ». Dimitri Payet s’affirme, son jeu s’affine.

La rencontre d’une vie

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En 2013, il signe officiellement à l’Olympique de Marseille. Il devra attendre le départ de Mathieu Valbuena pour montrer toute l’étendue de son talent, tiens donc. Auteur de prestations irrégulières, Payet irrite. Il devra encore attendre la seconde saison dans un nouveau club pour exprimer son talent et surtout la venue d’un homme : Marcelo Bielsa.

« Ce que Marcelo Bielsa m’a donné en une saison, je sais que cela va me servir jusqu’à la fin de ma carrière mais aussi toute ma vie. Il m’a donné une leçon de football mais aussi une leçon d’homme. Humainement, c’est un sacré personnage. Quand tu as travaillé avec lui, tu ressors différent » . Dimitri Payet pour l’Equipe.

Que ce soit en 4-2-3-1 ou en 3-3-3-1, Dimitri Payet a toujours eu énormément de liberté sous la houlette de l’entraîneur argentin. Plus agressifs à la récupération du ballon, les marseillais ont vu Dimitri Payet à la baguette de leur jeu. Le maître de la symphonie olympienne rayonne : il dicte le rythme, trouve les décalages et les dernières passes. Son talent et sa combativité éclaboussent le championnat français.

Disons aussi que Payet accepte enfin les critiques. El Loco a été dur avec lui mais toujours juste, pour son bien. Marcelo Bielsa l’a rendu plus mature et plus régulier. Le regretté Johann Cruyff disait que « jouer au football est simple mais jouer simplement au football est la chose la plus difficile qui soit » , et l’international français peut confirmer. En étant plus mature, Dimitri Payet récite un football plus juste et plus propre. Non seulement son jeu brille de par sa forme mais se distingue de par son fond. Grâce notamment à une belle complicité avec André-Pierre Gignac, l’ancien du LOSC délivre 16 passes décisives en L1. Un record.

Il était un intermittent du spectacle, Marcelo Bielsa en a fait un artiste. Il était une graine, Bielsa en a fait une fleur. Il était immature, Marcelo l’a fait grandir. Dans un pays où le journalisme français se caractérise par son corporatisme, le changement de Dimitri Payet démontre à quel point Marcelo Bielsa est un tacticien de qualité et surtout un homme aux valeurs peu communes. La réussite actuelle de Payet, c’est aussi celle de Bielsa. Ce football, doté d’un potentiel certain mais à confirmer, d’une régularité à trouver, d’une maturité à gagner. La vision du foot d’El Loco est une ode à l’acharnement et à la persévérance frôlant l’obsession. Le hasard n’existe pas, la réussite résulte du talent, du travail et d’expériences humaines enrichissantes. Payet est un affectif, il a compris notamment avec Bielsa à quel point les relations humaines sont trop uniques pour les gâcher. Un grand joueur va bientôt éclore, un homme en sort grandi.

Dimitri Payet partira finalement à West Ham pour la somme regrettable de 15 millions d’euros laissant dans la bouche des supporters marseillais ce goût amer mélangeant frustration et dépression. Le Vélodrome perd son poète, Marseille en a le spleen.

« La période marseillaise m’a fait gagner en maturité. Quand on a joué à l’Olympique de Marseille, on peut jouer partout ». Dimtri Payet par rapport à son aventure à l’OM

Strass et Payet

LONDON, ENGLAND - SEPTEMBER 14: Dimitri Payet of West Ham United celebrates scoring his second goal during the Barclays Premier League match between West Ham United and Newcastle United at the Boleyn Ground on September 14, 2015 in London, United Kingdom. (Photo by Ian Walton/Getty Images)

Un poète car Dimitri Payet ne joue plus au football, il le récite. Ses performances en Premier League deviennent exceptionnelles et ses exploits en sont incessants. Déconcertantes de facilité, ses partitions resplendissent de par leur frémissement. Payet souhaite qu’on ait les yeux grands ouverts quand il trouve la lucarne opposée, mais il veut surtout que son football nous murmure ses plus beaux vers. Mélangeant virtuosité et efficacité, le joueur de West Ham scintille et nous séduit. Son football est éclairé par une lumière peu commune, celle des plus grands artistes dont le grand public connaît très peu l’éclat. Un football frisson, qui nous fait tant vibrer que rêver, qui nous rend tant stupéfait qu’exalté. Dans toute sa progression et son importance, Payet nous ébahit. Il a changé. Plus mature, plus régulier, Dimitri a confiance en lui. Grâce aussi à son entraîneur Slaven Bilic, l’international français nous enivre de toute son élégance. Contrairement à ses précédentes expériences en club, Payet n’a pas eu besoin de temps d’adaptation. « Dès le premier entraînement, dès le premier match amical, on a vu que c’était un joueur exceptionnel » déclare son entraîneur à son sujet. Dimitri devient grand. Enfin.

« J’ai la chance aujourd’hui d’avoir Bilic qui a tout fait pour que je vienne et qui fait tout pour que je sois épanoui ».

Là où certains voient un simple sportif, on y trouve un artiste, un poète, un peintre. Car Dimitri Payet nous offre toute la romance de son football, l’essence poétique de ses plus beaux quatrains, l’harmonie de ses plus belles symphonies. Les courbes de ses frappes, la justesse de ses passes, l’art de ses dribbles, le raffinement de son toucher de balle. Dans son jeu réside toute la quintessence du football, tout ce qu’il touche devient or, le diamant est enfin poli. Son football sollicite tous nos sens : la vue pour l’élégance, le toucher pour le frisson, l’ouïe pour la communion, l’odorat pour son arôme, le goût pour son fondant. Le football se regarde avec les yeux, certes, mais pas que. Pour profiter de certains footballeurs, il faut éveiller toute notre sensibilité footballistique et accepter qu’un simple homme puisse nous faire vivre des émotions avec son ballon.

Football Soccer - Manchester United v West Ham United - FA Cup Quarter Final - Old Trafford - 13/3/16 Dimitri Payet scores the first goal for West Ham from a free kick Action Images via Reuters / Carl Recine Livepic EDITORIAL USE ONLY. No use with unauthorized audio, video, data, fixture lists, club/league logos or "live" services. Online in-match use limited to 45 images, no video emulation. No use in betting, games or single club/league/player publications. Please contact your account representative for further details. - RTX28YOF

Et si ses plus beaux buts étaient des peintures, le musée du Louvre en serait rempli à ras bord. On ne compte plus le nombre de tableaux dont il nous a gratifiés cette saison. Que ce soit en club comme en sélection, Dimitri Payet nous a gâtés. Ses représentations sont loin de la neutralité d’un monochrome, elles nous rappellent surtout la splendeur d’un Monet. Comme le célèbre peintre, D.Payet a la lumière pour obsession. Dimitri décide de jouer pour émerveiller, pour nous laisser admirer la magnificence de ses actes. Il devient roi dans le Royaume et ses coups-francs nous aveuglent de par leur art. Son football éclaire le jeu, son émotion a réchauffé les cœurs.

« Cela fait plus d’un an que je suis au meilleur niveau de ma carrière, même si je peux encore progresser. Donc, pour moi, c’est injuste de ne pas figurer en Équipe de France. » Dimitri Payet en Octobre 2015.

Ces larmes, le joueur français ne les aurait peut-être jamais versées. À l’apogée de sa carrière, il a vu ses chances de jouer l’Euro diminuer au fil des mois. Préférant Mathieu Valbuena, Didier Deschamps ne lui a pas donné sa confiance. Voyant les étincelles du joueur de West Ham et la saison compliquée du lyonnais, DD a changé ses plans. Lors de son retour avec la sélection en Mars 2016, les deux hommes crèveront l’abcès. Pour l’Équipe, Payet émettait l’hypothèse de sa réputation de mauvais garçon, cause de sa mise à l’écart.

« J’entends des bruits comme quoi je serais mal vu en sélection [..] Quand j’ai envie de faire chier le monde, je sais très bien comme faire… Même si c’est un peu moins le cas maintenant, je me braque vite et je deviens sourd. Mais ce n’est pas bon pour moi ou l’équipe ».

Peu importe, Dimitri a enfin grandi et son football nous fera pardonner ses torts. Pour son retour avec la sélection, Payet flambe contre les Pays Bas et met un magnifique coup-franc contre la Russie. En Mai, il récidive avec un autre super coup de pied arrêté contre le Cameroun. Le ballon est toujours fouetté avec amour, les filets caressés avec la même délicatesse.

En fin de match, pour la première rencontre de l’Euro, vient la foudre. Dans un match compliqué face à une courageuse équipe roumaine, les hommes de DD offrent une prestation décevante. Auteur d’un match de grande qualité, jouant toujours juste et en étant en confiance techniquement, Dimitri Payet est l’arbre qui cache la forêt. Après une passe décisive pour Olivier Giroud, il sauvera les siens grâce à un nouveau chef d’œuvre. Servi entre les lignes par N’Golo Kanté, le numéro 8 des Bleus contrôle du pied droit et nous gratifie d’une frappe de son pied gauche tant fabuleuse que spontanée. Le gardien ne peut contempler la pureté de la frappe, les supporters ne peuvent que chavirer.

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La confiance d’un homme peut venir à l’aube et s’en aller au coucher, elle peut être ravivée grâce à une belle rencontre comme s’éteindre à cause d’une mauvaise expérience. Elle a joué un rôle fondamental dans la progression de Dimitri Payet, c’est grâce à elle qu’il a pu nous offrir une nouvelle œuvre d’art. C’est encore la confiance qui s’exalte quand Payet est ovationné par le Stade de France. C’est elle qui galvanise son football cohabitant parfaitement avec la maturité de son jeu. Le natif de l’île de la Réunion a toujours été un joueur talentueux, mais immature et très irrégulier. Chaque chose vient finalement avec la patience, il n’est jamais trop tard pour briller.

Quand il était jeune, Dimitri pensait à un BEP vente si le football ne marchait pas. Finalement, il ne connaîtra pas cette routine, il en est sain et sauf. Il serait utopique et naïf de dire que les français le sont aussi. Dans une actualité maussade, le football vient comme le soleil. Réel vecteur de liens sociaux, il nous permet de nous unir derrière une même passion, loin de toutes les erreurs humaines. Plus les mauvaises nouvelles s’accumuleront, plus on retrouvera refuge derrière de nobles valeurs. Car le football en véhicule énormément malgré la bêtise de certains supporters. Dans une époque où les français voient leurs cœurs heurtés par les balles, Dimitri Payet les a touchés grâce à la sienne. Une balle bien plus pure et sincère, ne faisant couler aucun sang sur les mains, seulement des larmes ravivant de l’émotion sur un terrain.

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« C’est un peu cette émotion qui est ressortie sur son mon but, je ne dis pas que je reviens de loin mais être ici ce soir et marquer ce but c’est le fruit de beaucoup de travail et de sacrifices » . Dimitri Payet suite à son but vainqueur contre la Roumanie

Dimitri pleura donc. Ses larmes sont le reflet du présent et du passé. De l’émotion caractérisant l’importance de ce but et de l’ovation du Stade de France. De l’émotion surtout quand on se rend compte du chemin parcouru par Dimitri Payet. Un chemin semé d’embûches et d’épreuves. Il n’aura finalement jamais lâché. Malgré ses torts et ses défauts en tant qu’homme et en tant que joueur, Payet a appris de son vécu. Il a pris conscience de ses parts d’ombre pour les transformer en lumière. Chanceux que nous sommes, c’est nous qui sommes éclairés. Albert Camus disait que « le peu de morale que j’ai, c’est au football que je le dois » . Dans ses larmes les plus bouleversantes, Dimitri Payet confirme. L’enfant qu’il était rêvait de « jouer pour l’Équipe de France » , l’homme qu’il est voit enfin sa patience récompensée. Dans l’Alchimiste, Paulo Coelho nous explique que « c’est justement la possibilité de réaliser un rêve qui rend la vie plus intéressante » . En fait, l’enfant qui sommeille en nous a une multitude de rêves qui seront finalement ensommeillés par la dure réalité. Ils somnolent certes, mais ne cesseront jamais d’exister. On les oublie, les néglige car la naïveté de notre regard est vite remplacée par les épreuves de la vie. Il est important d’avoir des objectifs et de se donner les moyens de réaliser pour se sentir exister. Le football promeut l’espoir et son aura poétique ne doit cesser de nous enivrer pour ne jamais abandonner. Tout simplement parce qu’une vie sans espoir est d’une monotonie sans nom. À travers ses larmes, Payet l’a compris. Il n’a pas marqué l’Histoire certes, mais il est en train de changer la sienne. Le football est un conte, le destin en est sa plume, l’espoir le fil conducteur, et les larmes de Dimitri Payet en sont la morale.

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