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Certains hommes ressemblent à des rois, ils ont été prédestinés à gouverner, assujettir leurs ennemis, prendre le pouvoir. Dans leur registre. En effet, une forme de royauté bien plus légère, plus raffinée. Un royaume où aucun sang n’est versé et qui brille grâce aux faits et gestes de son chef. Le roi n’est qu’un simple joueur de football. Son règne n’est exercé que sur un ordinaire terrain. Sa seule arme est un ballon. Pourtant, il fait partie de ces rois qui pensent à la sensibilité et à l’émotion de son peuple. Une utopie dira-t-on, il est vrai, mais rendue possible grâce à l’essence enivrante du football. Certains matchs ressemblent à des échiquiers, les joueurs deviennent les pièces maîtresses, l’objectif est bien plus qu’une simple victoire : il faut triompher sur son adversaire, il faut imposer son règne. Et pour assouvir son pouvoir, il faut réfléchir car de la réflexion naît la consécration, et les Allemands ont bien saisi l’enjeu de ce sport. Le football se joue avec les pieds, certes, mais nous épate par ses idées. Se démarquent sur un terrain les hommes doués d’intelligence, qui pensent le football bien avant le coup d’envoi. Et la domination espagnole et allemande n’est en rien le fruit du hasard. C’est un récit ne laissant aucun mystère au lecteur, et faisant du travail le fil conducteur de l’histoire. L’idée allemande est désormais bien connue : il faut avoir le pied sur le ballon, prendre le dessus sur son ennemi, il faut lui imposer notre dictature. Pour cela, l’Allemagne a vu le destin nous conter l’histoire de Toni Kroos, la naissance de l’enfant roi. Entre intelligence et élégance, Toni Kroos est un grand joueur de football, oui, mais surtout un penseur. Machiavel, un autre penseur très connu du XVIème siècle se demandait « s’il valait mieux être craint ou être aimé » pour gouverner. Pour exercer son autorité sur le pré, Toni Kroos ne se pose pas ce genre de questions car de son jeu naissent gouvernance et charisme naturel. Il est le chef de son propre fief, le roi de son Royaume.

Échec et mat ?

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Le début à Madrid pour le milieu allemand résonne comme une évidence. Dès son premier match en finale de Supercoupe d’Europe, le néo-madrilène s’épanouit comme s’il avait toujours été là. Malgré un rôle plus reculé devant la défense, Toni Kroos récite son plus beau football, dans la continuité de son Mondial. Ce football se démarquant par la pureté de sa forme et l’ingéniosité de son fond. La quintessence de ses vers nous rappelle les Calligrammes d’un Apollinaire, l’harmonie et la maîtrise de son art nous remémorent la Neuvième Symphonie d’un Beethoven. Le Real de Carlo trouve peu à peu son équilibre et brille de par la fluidité de son jeu. Mais très rapidement, les madrilènes vont déchanter. Le Real Madrid perd son joyau croate, et Toni Kroos s’essouffle. En enchaînant autant de matchs et en ne se reposant jamais, la brillance de son jeu fait place à son visage pâle. L’année civile 2015 du milieu allemand est une catastrophe, une misère. Le génial blond perd de sa superbe et côtoie les profondeurs abyssales. À l’image de son équipe, Toni Kroos sombre, il est en difficulté. Il ne joue plus, il fait semblant. Son football devient insignifiant.

Toni Kroos est un roi, certes, mais avant tout un homme. « Quel homme est sans erreur ? Et quel roi est sans faiblesse ? » nous questionnait Voltaire. Tout simplement aucun. La fatigue le consume et sa nonchalance l’accompagne jour et nuit. Toni Kroos n’a pas l’habitude de défendre, il n’aime pas ça. Il ne joue pas au football pour cela, ce n’est absolument pas son rôle. Donc il y va au petit trot. C’est un prince, il laisse ça aux autres. T.Kroos en devient irritant, mais certainement aussi irrité. Pourtant, il ne dira absolument rien. Étonnant connaissant son ego.

Sous les ordres de Rafa Benitez, il continuera ses performances quelconques. L’entraîneur espagnol le mettra même sur le banc au profit de Carlos Casemiro durant un match à Villarreal. Le milieu allemand est à l’image de son équipe : peu impliqué, pas concerné, peu sensible aux méthodes de l’entraîneur espagnol. Froid avec ses hommes, peu enclin à la communication, Rafa Benitez était condamné bien avant d’avoir signé. Toni Kroos commence à être remis en question, on lui reproche son niveau et son manque d’implication. Son apathie agace, sa passivité tracasse. Ses récitations se transforment en balbutiements, l’éclat de son football est remplacé par la morosité de sa misère. Son niveau en devient terne et monotone. Son football est un désert et le seul oasis qu’il rencontre intervient quand il est en sélection. Certainement pas un hasard. Toni Kroos perd de sa souveraineté, le roi est pris au piège. Échec et mat ?

Le 4 Janvier 2016, Zizou toujours accompagné de sa bonne étoile, s’assit sur le banc madrilène. Un beau cadeau d’anniversaire pour Toni Kroos qui voit un de ses héros de sa jeunesse devenir son entraîneur. Timidement, le Real Madrid progresse collectivement. À l’image de son équipe, l’allemand sort la tête de l’eau. Dans une équipe plus soudée, avec un collectif plus rodé, Toni retrouve ses marques. Zinedine Zidane fait de bons choix et progresse, doucement mais sûrement. Protégé par Carlos Casemiro au milieu, le football de Toni Kroos retrouve sa splendeur. Enfin.

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Prisonnier du collectif

En fait, Toni Kroos est autant roi qu’esclave. Son amour envers le collectif en est maladif et excessif. Comme dans une relation passionnelle, il peut être autant étouffé que sublimé. Son football peut être asphyxié ou s’élever. Pour juger une formation, l’allemand aux cheveux blonds est un bon point d’observation. Il existe des équipes dépendantes d’un seul joueur, lui il est prisonnier de son collectif.

Effectivement, quand le collectif est bon, Toni Kroos le sublime. Quand l’équipe est équilibrée et que chaque joueur connaît son rôle et l’applique, le milieu de terrain s’impose comme un chef. Il devient le maître d’une symphonie, il donnera à son équipe la magnificence qu’elle cherche tant, une cohérence, une maîtrise. Néanmoins, quand le collectif est moins rodé, il est l’une des conséquences flagrantes et criantes du problème. Il doit être maître du rythme, il doit dicter le tempo, être là où l’idée naît. Dans une équipe plus déséquilibrée comme à Madrid, l’élégant blond peut avoir plus de difficultés. Toni Kroos est lent, plutôt lourd, peu agressif à la récupération du ballon et assez mauvais dans le jeu aérien, tout simplement parce qu’il n’est pas là comme ça. C’est un créateur, un régulateur. Le football est un sport, il veut le transformer en chef d’œuvre. Prisonnier du collectif dans lequel il évolue, Toni peut tant s’exalter que déchanter, il peut être un empereur fascinant comme un roi déchu, un joueur perdant de sa lumière.

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« Que seulement le roi soupire et tout le royaume gémit » Shakespeare

Au Real Madrid, Toni Kroos a longtemps porté sur ses épaules un lourd déséquilibre qui a fait de lui l’un des responsables des maux madrilènes. Mais l’interrogation est plus intéressante : le problème n’est pas que son niveau, mais la cause de ce dernier. Pourquoi Toni Kroos nous avait-il proposé ce football ? Comment a-t-il pu devenir si morose ? À Madrid, on aime trouver des coupables car le perfectionnisme n’attend pas. Nous n’avons pas le temps. La patience est une fleur qui ne pousse pas dans tous les jardins paraît-il. Puis l’herbe est toujours plus verte ailleurs… Donc à quoi bon s’entêter à régler les problèmes en interne quand on peut s’en séparer ? Pourtant, le visage de Toni Kroos est un bon moyen pour comprendre une équipe. Il serait donc réducteur et injuste de tirer des jugements hâtifs sur le numéro 8 merengue quand on voit son niveau actuel avec l’Allemagne durant cet Euro.

C’est certainement pour cela que Toni Kroos a vécu une saison si énigmatique. Il est monté en puissance à l’image de son club et son football s’est de nouveau épanoui, quand le Real est redevenu une équipe de football. Il sera néanmoins toujours autant irritant de par sa nonchalance, mais T.Kroos n’est pas sur le pré pour courir derrière les gens. C’est lui qui fait courir ses adversaires. Il redevient souverain quand il est dans son registre : l’organisation et la maîtrise du jeu. C’est lui qui dicte ce que les hommes doivent faire pour atteindre la réussite. Finalement, comme lors de la Coupe du Monde 2014, Toni Kroos nous propose un Euro d’une propreté rare et d’une souveraineté retrouvée, preuve de l’importance du collectif dans son jeu.

Gouverner le jeu

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Toni Kroos a le plus beau des royaumes. Tant fascinant que séduisant, son empire se différencie grâce à sa noblesse. Sur sa terre, tout le monde parle la même langue. Les hommes agissent pour un objectif commun malgré leurs différences. Son royaume, c’est le jeu. Loin d’être tyrannique, Toni est un roi discret. Il assouvit son autorité naturellement, grâce au langage du football. C’est un empereur. L’allemand ordonne à ses hommes et guide son peuple. Il est la boussole répondant à notre détresse, la sérénité soulageant notre appréhension.

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La sensibilité de son toucher nous stupéfie, son intelligence nous fascine, son art de la passe nous ébahit, son élégance nous ravit. Sa qualité de frappe est pure et sa précision nous illumine. Là où son œil ordonne, son pied s’exécute. Toni Kroos est un gouverneur du jeu qui a l’impression de ne jamais forcer quand il caresse le cuir. Il ne joue pas au football, il le réfléchit. Naît de la création et de l’organisation toute l’essence de son art. Tout ce qu’il fait est déconcertant de facilité et surtout de simplicité. Certains esprits réducteurs diront qu’il prend parfois peu de risques, certes. Mais derrière une simple passe se cache toute la réflexion de son jeu, toute la conception de son idée naissante. Toni Kroos a une sensibilité étonnante et surtout une manière peu commune de penser le football. À l’image des plus grands intellectuels, Toni Kroos est un penseur. Il est la personnification de la naissance d’une idée, son football pue l’élégance et sa lumière brille de par sa clairvoyance.

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De la simplicité naît la difficulté. C’est pour cela que Johann Cruyff déclarait que « jouer un football simple est la chose la plus difficile qui soit » . En ne prenant aucun facteur mental, psychologique, physique ou encore technique, certains pensent que la simplicité rime avec la facilité. Ils ne pourront jamais apprécier tout le génie de certains créateurs imaginant eux-aussi pouvoir reproduire leur jeu. La simplicité est certainement la chose la plus compliquée à détenir tant elle est « l’harmonie parfaite entre le beau, l’utile et le juste » (Franck Lloyd Wright, architecte américain). Elle est l’application de la conception du football, la preuve de la maturité du jeu. Et nul doute que la réflexion et la maturité s’acquièrent très difficilement dans ce sport. Mais Toni Kroos rend cela chose aisée. C’est pour cela qu’il dégage une telle facilité dans son jeu, une sorte de souveraineté. Il a l’image d’un homme qui n’est jamais pris de court, jamais dépassé par les événements. L’ancien du Bayern a toujours un temps d’avance tout simplement parce que son football est pensé avant d’être joué.

June 21, 2016 - June 21, 2016 - EURO 2016, Nordirland - Deutschland Paris, 21.06.2016, Prinzenpark Freistoß: Toni Kroos (Deutschland), Thomas Müller (Deutschland), Mesut Özil (Deutschland) Nordirland - Deutschland mm....Euro 2016 Northern Ireland Germany Paris 21 06 2016 Princeu0026#39;s Park Free kick Toni Kroos Germany Thomas Mueller Germany Mesut Özil Germany Northern Ireland Germany mm (Credit Image: © Imago via ZUMA Press)

La maîtrise du cuir, la fluidité de son jeu court, la précision de son jeu long, la perspicacité de son jeu vers l’avant, la majesté de son buste, la justesse de ses coups de pieds arrêtés… L’Euro de Toni Kroos est une nouvelle œuvre, l’allégorie de l’intelligence et la romance de l’élégance. Le numéro 18 de la sélection allemande nous apporte une lumière comme un guide. Encore une fois. Placé aux côtés de Sami Khedira devant la défense, Toni Kroos est sur son fauteuil. Dans une position reculée, le merengue dicte le rythme et à la base de l’organisation allemande. Avec 93% de passes réussites (417 sur 447), la concurrence européenne n’a aucune vue sur son trône. Les yeux toujours fixés sur le jeu, les mains dictant les siens, le pied droit en parfaite harmonie avec la tête, son Euro brille de par sa maîtrise. Dans un collectif très bien huilé, Toni Kroos retrouve comme par magie son niveau. Son aura ne s’est jamais envolé, loin de là, il était seulement ensommeillé et bridé.

Toni Kroos, c’est la naissance d’un roi. L’histoire d’un homme qui a dû partir à la conquête de l’Ouest de l’Allemagne pour qu’on puisse profiter de sa lumière. Très vite, le jeune Toni fut l’enfant roi. Il signera au Bayern pour une somme « exorbitante » à l’âge de 16 ans. Puis, il partira faire ses armes au Bayer Leverkusen et Karl-Heinz Rummenigge lui promettra « le numéro 10 à son retour au Bayern » . Finalement, il ne le portera jamais car Toni Kroos est un roi et a des exigences de roi. Il voulait de meilleures conditions de jeu, pour qu’on puisse profiter pleinement du diamant qu’il est. À Madrid, on entend souvent que le Real est le club roi, et que son ancien président, Santiago Bernabeu, voulait que ses joueurs scintillent grâce à une lumière singulière, celle des plus grands artistes. Toni Kroos a très rapidement parlé le même football dans son nouveau club, et malgré tout son ego, il a encaissé sans rechigner. Mais Kroos est un prince, et doit certainement être apprécié à sa juste valeur pour qu’il nous émerveille de toute sa grâce, et son Euro actuel lui donne une crédibilité et une reconnaissance. En fait, Toni Kroos est le chef d’une armée. Mais ne vous y méprenez pas : elle ne ressemble en rien à celle qui a marqué les heures les plus sombres de notre humanité. Elle est largement plus saine, son combat est bien plus noble, ses merveilles nous séduisent, sa seule idéologie n’est que la conquête du jeu. Cette armée va devoir faire face à son Histoire, une fois de plus. « Le football est un jeu où 22 personnes courent, jouent avec un ballon et où un arbitre fait une quantité d’erreurs, et à la fin l’Allemagne gagne toujours » disait Gary Lineker amèrement après une demi-finale perdue des Anglais lors du Mondial 1990. La malédiction allemande face à l’Italie est l’exception qui confirme la règle. En huit confrontations lors des compétitions majeures, les Allemands n’ont jamais gagné (4 défaites et 4 nuls) face à l’équipe italienne. Contre la troupe fascinante d’Antonio Conte, les joueurs allemands vont devoir batailler ferme pour imposer leur règne et brandir fièrement leur drapeau. C’est pour toute sa pluralité que l’on aime ce sport. Pour la différence de ses caractéristiques passant d’un football à un autre, pour sa passion permanente, pour la différence dans sa façon de le vivre tout simplement. Le football est réellement une bataille qui nous propose des chocs de style haletants. Le prochain en date est certainement le plus intéressant de l’Euro connaissant toute la dramaturgie, la hargne et la magie italienne. Du sang, de la sueur, de réels guerriers suivant Antonio Conte jusqu’à la mort. L’Italie, là où l’amour des siens est plus fort que la force de n’importe quel ennemi. Pour remporter ce si grand combat, l’Allemagne va devoir compter sur son royaume, terre d’intelligence et d’élégance, dont la destinée est le triomphe perpétuel du jeu, et où Toni Kroos en est assurément son roi.

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