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Êtes-vous déjà demandé pourquoi aimez-vous le football ? Ce sport si cruel, ce scénario si injuste, ces émotions résonnant dans votre tête, cette sécheresse dominant votre gorge, ce goût amer si frustrant dans votre bouche. Pourquoi aimez-vous un sport qui vous fait tant souffrir ? Pourquoi pouvez-vous pleurer pour quelque chose de si futile ? Pourquoi continuez-vous tout simplement à aimer le football ? Certainement parce que vous espérez au plus profond de vous savourer l’extase de la réussite, parce que vous savez que vous finirez par vaincre. Peu importe l’attente, pour goûter une seule fois au bonheur, on pourrait endurer pendant des heures. Vous savez que votre patience sera récompensée.

Soyons honnêtes, il se peut que vous attendiez très longtemps, il se peut même que vous ne gagnerez aucun titre, tant pis, vous ne cesserez jamais de vous battre car l’abandon est pour les lâches. Abandonner, c’est s’enliser dans la facilité. C’est une routine maussade qui s’installe où on ne perd pas, certes, mais c’est un quotidien que l’on a acquis grâce à notre faiblesse. C’est encore pire que l’échec. Quand vous triompherez, vous vous direz donc que ce sport est merveilleux alors que d’autres se diront qu’il est cruel.

C’est à ce moment précis que la roue va tourner car la réalité d’hier ne sera jamais celle de demain. Les perdants deviennent les gagnants, les derniers seront les premiers. Le football nous forge un vécu, il nous touche en plein cœur, c’est une histoire commune, une affaire personnelle. Il existe un proverbe espagnol qui dit que c’est d’espérance que vit l’homme, en effet. À l’heure où nous nous sentons obligés de tout concurrencer, classer, juger, analyser, nous oublions peut-être le réel enjeu de notre vie et des relations humaines. Nous oublions peut-être toute la noblesse du sport. Ces moments que nous offre le football grâce à la romance de son destin et à la morale de sa plume. Bref, le football nous fait espérer, et quiconque s’arrête d’y croire ne peut tirer toute l’essence poétique de ce sport. Car, oui, le football est une véritable ode à l’espoir.

Unis malgré nos différences

Grâce à son langage universel, le football est un formidable vecteur de lien social. Il nous permet de nous rassembler malgré nos différences. Nous n’avons pas le même âge, ni le même sexe, ni la même couleur de peau, ni les mêmes croyances, pourtant nous avons tous cette même passion. Nous sommes liés grâce à un même lien. L’une des grandes forces du foot est sa pluralité : il existe différentes manières de concevoir le football, l’idée ici est de laisser les sentiments s’exprimer pour exposer une autre peinture du football. C’est toute sa diversité qui en fait son plus grand charme. Nous sommes tous différents et nous ne vivons pas un match de la même façon. Certains doivent se concentrer dans le calme tandis que d’autres ont besoin de crier et de s’emballer. On ne vivra jamais le déroulement de l’Histoire de la même manière : certains seront toujours optimistes, d’autres pessimistes. Certains y croiront dur comme fer alors que leur équipe est menée 0-3 en finale de Ligue des Champions, d’autres baisseront les bras face à leur destin. Certains accepteront la défaite, d’autres la laisseront envahir leur tristesse.

C’est beau, l’espoir

Mais tous se relèveront de l’échec car ils ont l’infime conviction que la roue finira par tourner. Peu importe quand. Perdre est autorisé, abandonner est prohibé. En fait, le football encourage l’espoir pour tout ce qu’il représente. C’est le foot qui nous permet de l’apercevoir, de le chercher, de le côtoyer. « L’espoir a les yeux brillants » selon l’écrivain québécois Michel Bouthot, et les hommes perçoivent ce rayonnement à chaque fois qu’ils se surprennent à rêver. Les iris s’éblouissent, les cœurs frémissent, les poils s’hérissent. À l’horizon, les hommes voient leurs rêves et feront tout pour y parvenir. C’est au pied du mur que naît l’espoir.

Il existe une multitude de façons de vivre le foot, et on se concentre sur l’aspect le plus concret : le jeu, le résultat, les équipes. Mais finalement, peut-être que le football n’est jamais aussi beau que quand l’espoir est au centre de toutes les attentions, quand tout est possible. Peut-être qu’il n’existe aucune limite à nos rêves, tant que l’on s’en donne les moyens. Peut-être que notre seule limite est là où s’arrête notre imagination. L’impossible est à l’horizon, on le regarde avec admiration, l’espoir attire notre attention, son attrait éblouit notre passion, son inaccessibilité charme notre exaltation. On ferait tout pour l’apprécier de plus près, pour profiter de sa clarté.

C’est pour cela que les joueurs de Chelsea n’ont jamais abandonné et ont gagné leur Ligue des Champions en 2012. Une C1 gagnée au détriment du Bayern malheureux perdant à domicile qui la gagnera finalement l’année qui suit. Un Bayern Munich qui a vu Sergio Ramos lui donner la qualification en finale après un penalty raté en 2012, et ce même Sergio Ramos qui se vengera deux années plus tard face aux mêmes allemands. Ce même Sergio Ramos qui marquera durant les deux finales de Ligue des Champions contre l’Atlético de Madrid. Bref, on pourrait encore en parler des heures… De l’incroyable fin de match entre le Bayern et Manchester United en 1999 (les anglais ont renversé la situation en trois minutes), de la Premier League glanée par l’autre club de Manchester en 2012. On pourrait conter la merveilleuse histoire de Leicester en 2016, le rêve devenu réalité du Portugal, ou toutes les finales perdues du Borussia Dortmund, qui ne cessera pourtant jamais d’y croire malgré sa malédiction.

« La derrota es para los perdedores… para nosotros fue sólo una pausa en el éxito. » Diego Simeone

Les faits ne manquent pas et la morale est forte de sens pour ceux qui veulent la voir, et surtout la croire. Dans la vie comme dans le football, nous connaîtrons des moments difficiles mais il ne faut jamais désespérer. C’est quand on gagne qu’on se rappelle du chemin parcouru et de toutes ces années noires. Vient dans la difficulté une certaine facilité, d’où l’importance de toujours endurer et patienter. Nous avons perdu, nous avons connu des échecs, et nous en connaîtrons encore énormément, mais nous en sortirons toujours plus grands.

Alors oui, on aimerait tous connaître une vie faite seulement de triomphes et que notre moral soit toujours au plus haut. Mais c’est la difficulté qui nous éduque, ce sont les épreuves qui nous apprennent ce qu’est la vie, qui montrent ce que l’on est réellement, qui fondent nos principes. C’est à ce moment là que l’on est seul face à soi-même, face à nos échecs. Tout le monde s’aime dans la réussite, tout le monde est heureux, on oublie tous nos différends, tous nos torts. Les hommes ne deviendront jamais grands dans une vie qui ne leur a offert que des victoires sans aucun apprentissage, car ne vous y méprenez pas : la question n’est pas de gagner ou de perdre, il s’agit d’apprendre.

« Je devais convaincre mon équipe de réussir l’impossible. Je commence donc par leur dire : « Les gars, on n’a plus rien à perdre. Rien! On n’a pas fait tout ce chemin pour rien. Il faut juste penser à marquer un but, un seul et vous verrez, on sera de retour dans cette finale. Restez soudés, ne lâchez rien. Si vous pensez avoir tout donné, faites-en encore un peu plus, votre corps suivra. On a des milliers de fans avec nous, vous les avez vus, même à 0-3, ils continuent à nous pousser. Allez chercher ce petit supplément avec eux. » [..] Je comptais sortir Djimi Traoré mais mon kiné m‘a dit que Finnan a un problème musculaire. Je demande donc à ce qu’on rappelle Traoré qui était parti à la douche, il renfile sa tenue en quelques secondes. Je crois que ça a participé à ce que les joueurs reviennent sur le terrain avec la foi. Parce qu’ils ont vu que je ne tergiversais pas, que j’étais décidé. Il m’était bien-sûr impossible de planifier un tel renversement de situation, je ne vais pas faire le malin en vous disant que j’étais persuadé que l’on allait l’emporter. Mais mon job c’était de les convaincre que c’était possible. Mes derniers mots ont été : « Marquez un but. Un seul. Et on sera de retour dans cette finale » . Après, comme on dit en Angleterre, «the rest is history» . Rafa Benitez pour France Football sur la finale de Ligue des Champions de 2005.

Eduardo Galeano disait que « le football est la chose la plus importante parmi les choses les moins importantes » . Il existe des événements bien plus graves que le football. La vie, de par ses épreuves, peut nous éloigner du sport pendant un temps. Et c’est tout à fait normal. Le foot paraît si futile quand des innocents sont touchés, quand la mort frappe notre entourage, ou quand la santé nous fait défaut. Finalement, on se rend compte (si on ne le savait pas déjà) que nos passions ont leurs limites, qu’elles contribuent à notre bonheur mais qu’elles ne font pas tout.

C’est face à la dureté de nos drames qu’on acquiesce la légèreté du foot. Mais il ne faut jamais sous-estimer son importance. C’est le football qui nous fait passer par différentes humeurs, qui pimente notre quotidien. C’est ce même football qui nous fait oublier la monotonie de notre routine. Le football nous donne mais nous reprend aussi. Quiconque veut gagner sans perdre n’a pas compris l’enjeu du foot, ni l’enjeu de sa vie. Précisons néanmoins qu’il existe des limites à la passion et que l’on ne doit en aucun cas comparer notre amour pour le football à certains fanatiques qui derrière leur soi-disant passion expriment avec talent leur idiotie. L’idée de cet article est de se rendre compte à quel point le foot nous fait espérer, il est vrai parfois pour pas grand-chose. Mais « la douleur persiste pour qui n’a pas d’espoir » (Hazrat Ali, calife), donc le charme de l’espérance nous fait tenir, on se surprend à y croire, à se persuader que l’impossible deviendra réalité. Nos rêves remplacent peu à peu nos blessures. La réalité du football peut-être terrible mais elle finira toujours par être remplacée par l’espoir, et c’est une condition sine qua non pour vivre le football. Assurément pour vivre tout simplement.

Là où certains diront que nous ne faisons que courir derrière un ballon, nous voulons montrer toute la quintessence du football. Ils affirmeront que les footballeurs ne sont que des sportifs surpayés donnant le mauvais exemple à la jeunesse. Ils penseront encore longtemps qu’il est totalement insensé de se prendre d’amour pour des équipes composées d’hommes riches qui ignorent nos vies. Ils sont la preuve-même de l’ignorance. Ils peuvent être doués de raison, certes, mais avec beaucoup de méconnaissance. Celle de la passion principalement. L’ignorance du fait que l’on peut voir son humeur déprendre d’un simple match, d’une simple équipe, d’un simple sport. « Le football n’est pas une question de vie ou de mort, c’est quelque chose de bien plus important que cela » ironisait le regretté Bill Shankly.

En fait, le football est l’une des raisons qui rend notre vie bien plus excitante et passionnante. Elle n’est pas la question la plus essentielle de notre monde mais elle fait partie de ce qui le rend plus attrayant. À l’heure où les hommes expriment leur bêtise au service de leur cruauté, on préfère se réfugier derrière nos plus nobles valeurs et nos plus sincères émotions provoquées par le football. Il permet d’affirmer notre existence, de nous sentir vivre, il est un ciel bleu dans un quotidien nuageux. Le football n’est ni la définition du bonheur, ni sa cause principale. Il en juste une des sources de notre épanouissement. Ils se demanderont encore longtemps pourquoi peut-on se sentir si impliqué, pourquoi ose-t-on dire « nous » pour parler de notre équipe. Ils diront même avec une pointe de sarcasme « qu’ils ne nous voient pas sur le terrain…« . En même temps, Ils ne voient pas ce qu’il faut voir. Ils observent des hommes courant derrière un ballon, c’est tout. Ils ne décèlent pas toute la tension. Il existe différentes façons de voir le football, mais eux ne savent pas le regarder.

Les plus absurdes d’entre eux (et même d’entre nous) nous reprocheront carrément de supporter une équipe d’un pays étranger. Mais ils ne saisissent pas. Ils ne comprennent pas l’histoire découlant de la passion, la nostalgie derrière notre vécu, la joie derrière nos triomphes, l’affliction derrière nos échecs. Ils ne découvriront jamais la passion et s’enivreront jamais de son parfum. La raison se tue quand la passion s’exprime, voilà pourquoi ils nous trouvent si différents. Il existe un langage inconnu mais commun à tous les hommes, c’est celui du cœur. Les hommes aiment agir avec orgueil pour assouvir leur ego, pourtant « les yeux n’ont aucune utilité si le cœur est aveugle » disait Khalil Gibran, poète libanais. Le football n’est qu’une de ses insignifiantes composantes mais permet de le faire battre, à sa manière. On ne lui reprochera jamais, comme on ne pointera jamais du doigt un homme extériorisant ses plus sincères sentiments. Même pour du foot. Notre Histoire ne sera pas forcément la plus belle, mais notre combat sera toujours le plus noble. Notre amour sera toujours le plus véritable, notre échec sera toujours le plus cruel, nos larmes seront toujours les plus sincères, notre triomphe sera toujours le plus marquant, notre peuple sera toujours le plus conquérant. Ils verront toujours dans le football un simple divertissement, abrutissant le peuple, face aux vrais enjeux de la société. Peu importe. Ils ne comprendront jamais.

« Pour moi je n’ai connu que le sport d’équipe au temps de ma jeunesse, cette sensation puissante d’espoir et de solidarité qui accompagnent les longues journées d’entraînement jusqu’au jour du match victorieux ou perdu. Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités. » Albert Camus