1

En cette soirée de décembre 2016, soirée de remise du ballon d’or, Cristiano fait face aux caméras avec un large sourire qui traduit sa récente victoire. Trophée en mains, il joue son rôle à merveille, enchaînant les interviews comme il aurait pu le faire avec les buts. Derrière lui, caché dans l’ombre de son succès se trouve celui sans qui rien de cela n’aurait été possible. Un soldat prêt à baisser la visière et à partir au front pour quiconque se trouverait être assez digne de confiance. Cet incompris des temps modernes c’est toi Pepe, le bourreau des corps.

Qui aurait pu deviner en 2001, lorsque tu as signé ton premier contrat pro avec Maritimo, que tu en arriverais là aujourd’hui, que tu aurais l’étiquette de l’outsider parfait pour le podium du ballon d’or ?
Maritimo, un bien discret départ d’ailleurs pour un homme aussi complexe que toi. Mais tu n’y resteras pas longtemps non, car ton destin n’est pas là. Ton destin est quelque part tout en haut du Hall of Fame du football, et tu feras tout ce qui est nécessaire pour la suivre, ton étoile.

Dans ce but tu rejoins en 2004 le FC Porto, récemment champion d’Europe et alors au sommet de sa gloire. Mais encore une fois, ce n’est pas là-bas que s’effectuera ton éclosion finale. Ce n’est toujours pas au Portugal que tu te feras « ta » réputation. Cette réputation médiocre de chien de garde enragé, c’est peut-être bien la seule chose que tu laisseras dans l’histoire au-delà des tes performances taille patron, car le public préfère « les ordures soigneusement choisies aux parfums délicats qui l’exaspèrent » comme le disait Baudelaire (au passage tout aussi incompris que toi).

Un choix que tu fais le 21 avril 2009, lorsque tu presses la détente et que s’abat sur Casquero toute ta folie. La folie, un terme qui te collera à la peau durant toute ta carrière. Alors que ce dernier se laisse facilement tomber dans la surface, tu justifies d’un coup de pied dans le dos et de plusieurs gestes déplacés le pénalty sifflé juste avant. Ton premier coup d’éclat du côté de Madrid te vaudra dix matchs de suspension, et une place aux côtés des plus grands de ton art, les Joey Barton et autres Nigel De Jong.

La suite, tout le monde ou presque la connaît, car elle se passe dans l’un des meilleurs clubs du monde, le Real Madrid. Jose Mourinho, que tu as raté de peu à Porto, t’aura finalement sous ses ordres pendant quelques saisons. Comme les prémices de ce France-Portugal dont tu sortiras vainqueur, ton duel avec le jeune Raphaël Varane sera l’un des plus suivis par les supporters merengues. Et comme en juillet 2016, tu le remporteras, ce duel, afin d’installer ton siège et de régner sur l’Europe, enfin.

Comme pour beaucoup de Madrilènes, tu trouves une saveur particulière dans ces Clasico à couteaux tirés. Comme si tu avais été mis au monde pour représenter cette mauvaise facette du football, tu ne manques pas une occasion de te faire remarquer, même si cela doit t’éloigner des terrains pour plusieurs semaines. Es-tu conscient de ce que tu réalises lorsque dans un même match tu viens t’emplâtrer sur Dani Alves, l’envoyant voler quelques secondes au-dessus de la pelouse du Bernabeu, puis que tu lui caresses la cheville sur une semelle à faire trembler Roy Keane ? Par cet incident (quasi-diplomatique), tu déclencheras la guerre froide entre les deux entraîneurs les plus charismatiques et antithétiques de l’histoire du football moderne : messieurs Guardiola et Mourinho. Comme d’habitude, les Barcelonais feront tout leur possible pour te faire expulser en se rassemblant tel un seul homme aux côtés de l’arbitre principal. Mais pour toi, l’histoire est toute autre, car pour toi, seul un mot peut être utilisé après cette action : ce n’est ni « faute », ni « carton rouge », mais bien « simulation ». Voilà de quoi il est question de la part d’un adversaire que tu n’auras cessé de chercher, de provoquer, de tester, et qui se sera avéré ne pas être de ta trempe. Comme souvent d’ailleurs, car tu n’as jamais trouvé d’ennemi à ton niveau, si ce n’est Thomas Müller lors de ce match de la coupe du monde brésilienne, qui se sera relevé bien que sonné par ton attaque.

Afin de ne pas heurter ce grand seigneur qu’est Jean-Michel Aulas, je n’évoquerai pas ce jour où tu as martyrisé son équipe, venant essuyer tes crampons sur le short de Lisandro Lopez, ou testant ton agilité en posant ton pied sur le visage de Cissokho. Alors même que tu étais devant au score, tu n’as pas pu t’empêcher de passer ta frustration sur les joueurs adverses, tel un enfant immature voulant attirer l’attention du public présent.

En séléction, c’est sous le maillot de la Seleçao portuguesa que tu as décidé de te montrer le plus fantasque des centraux, bien que tu sois né au Brésil. Mais c’est aussi sous ce dernier que tu t’es mué en joueur de talent, en vrai défenseur, mature, capable de soulager une équipe en perte d’imagination. Que tu as (enfin) montré au monde qu’au-delà de la forme, tu pouvais apporter le fond.

Le fond, ce sont peut-être tes deux Ligues des champions, ou alors ton Euro remporté en France, ou bien cette récente nomination dans les trente du ballon d’or. Un homme incompris pour sa folie dans les trente meilleurs joueurs d’Europe en 2016, ou plutôt un central établi qui a prouvé en accrochant les deux trophées européens les plus prestigieux en un an qu’il pouvait jouer au football, en toute simplicité. Une récompense à la hauteur de ta carrière, toi qui a commencé au plus bas dans le championnat portugais, pour finalement triompher dans le plus beau jardin d’Espagne, avec le psychologue portugais du 21è siècle.

Alors que nous sommes tous en ce moment même en train de louer tes talents et ta carrière, celle-ci aurait pu prendre une toute autre tournure le 10 juillet 2016. En effet, alors que le chrono approche tranquillement de la fin dans ce match plus que fermé, notre Mexicain préféré, notre chef kebab, notre Dédé national t’envoie goûter la savoureuse pelouse du Stade de France sur un crochet qui aurait dû lui ouvrir la voie sacrée du but. Je dis bien qui aurait dû, car un poteau est venu se mettre en travers de son destin, et t’as permis à toi Pepe, de devenir l’outsider que tu es aujourd’hui. Sans ce poteau, tu serais certainement un être de plus dans cette masse de joueurs ayant gagné une coupe d’Europe et non l’Euro qui ouvre les portes de l’Histoire. Sans ce poteau, tu n’aurais pas brisé en plein vol la joie de tous ces Français et de toutes ces Françaises, réunis en nombre pour fêter (peut-être trop tôt) la victoire qui nous était promise. Après avoir torturé des dizaines de joueurs pendant des années, tu as privé d’un bonheur profond des millions de supporters. En quelques semaines, tu t’es métamorphosé, faisant passer les journalistes d’hyperboles vulgaires à ton sujet à des métaphores sincères. En quelques semaines tu es passé d’un stade à un autre, tout en gardant cette dose de torture (involontaire) dans tes actes. En quelques semaines, tu es passé de bourreau des corps à bourreau des cœurs.

 

Photo credits should read: https://www.washingtonpost.com