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Sacchi : « J’ai remarqué que toutes les grandes équipes, aussi bonnes soient elles, avaient quelque chose en commun. Elles voulaient toutes avoir la possession du ballon, dominer dans le jeu et contrôler la partie à tout moment. C’était également mon objectif, mais mon objectif premier était de donner du plaisir aux gens. »

A la fin des années 80, grâce à Arrigo Sacchi, les fans et les joueurs du Milan prenaient beaucoup de plaisir. Un homme qui n’avait jamais côtoyé le milieu professionnel en tant que joueur et avait une expérience limitée en tant qu’entraîneur avait créé l’une des meilleurs formations que le monde du foot n’ait jamais connue. 

AS: « Un entraîneur doit être comme un chef d’orchestre, mais il ne doit pas seulement diriger, il doit aussi composer la musique. »

Beaucoup d’entraîneurs ont connu le succès grâce à leur longévité ; la carrière de Sacchi sous les projecteurs fut brève, après son apogée la flamme s’est éteinte rapidement.

AS: « En six mois nous avons gagné la Ligue des champions, la super coupe d’Europe et la coupe intercontinentale. Ancelotti a dit que nous étions les meilleurs au monde. Le club, les joueurs, l’entraîneur, ils ont tout donné, avec de la volonté, de la générosité, du sérieux, de l’enthousiasme et un petit peu de perfection. Mais j’étais fatigué, je ne pouvais pas donner plus, je demandais tout et je donnais tout, mais je ne pouvais plus tout donner. »

Arrigo Sacchi est né à Fusignano, au nord-est de l’Italie, en 1946.

Depuis petit, le football est sa passion. Mais Sacchi réalise vite que sa place est sur le banc plutôt que sur le terrain.

AS: « J’ai débuté à Fusignano, j’ai fait les trois premieres années sans avoir beaucoup confiance en mon intelligence et ma technique, mais j’ai eu des entrainements très complets. Avec cette équipe, on s’entraînait tous les jours pendant un mois alors qu’en temps normal on n’en ferait qu’un par semaine pendant la saison. Et on a gagné le championnat avec ces jeunes. »

La carrière de Sacchi progresse rapidement, et la prise en main de plusieurs petites équipes le guide vers Parme. Lors de sa première saison il propulse le club en Serie B et remporte par la même occasion la Serie C mais ses résultats en coupe d’Italie détermineront son destin.

AS: « Le premier match de coupe d’Italie à Milan, nous y sommes allés avec une équipe de jeunes qui venaient d’être promus en Serie B et nous avons gagné 1-0. Berlusconi s’est approché et m’a dit: “je vais te suivre attentivement“. Nous sommes arrivés en quarts de finale, et là encore nous sommes tombés sur Milan, nous sommes retournés à Milan en février et nous avons gagné 1-0. Le directeur sportif s’est approché et m’a dit: « Le docteur veut vous parler ». »

Le propriétaire du club milanais a fait son choix : voir son Milan se faire battre deux fois lui a suffi pour enrôler Sacchi. L’entraîneur encore méconnu est intronisé à la tête du club lombard.

AS: « J’avais 40 ans à l’époque, j’étais un débutant et il nous a mis dans les meilleures conditions de travail en donnant à l’équipe de la stabilité, de l’enthousiasme, ne dépassant jamais son autorité, en portant simplement le club avec tranquillité. »

Si Berlusconi est ravi de sa décision, ce n’est pas le cas de la presse italienne qui n’est pas emballée.

AS: « Ils (la presse) m’ont demandé : « Comment tu veux entraîner des champions si tu n’as jamais été un champion toi même? » Je leur ai répondu: « Je ne savais pas qu’il fallait être un cheval pour entraîner un cheval. » Cela n’a jamais été un problème pour moi, au contraire cela a été un avantage. »

Baresi: « Je pense que ce sont les idées et la préparation d’une personne qui sont importantes, et non pas si elles ont ou non joué à un haut niveau. »

AS: « Je n’étais pas un bon footballeur et je ne connaissais personne, mais cela a été un avantage car je n’avais pas de passé, je ne pouvais qu’avoir un futur. »

Sacchi arrive durant une période sombre pour les Rossoneri, la dernière décennie a été compliquée. Mais Berlusconi est déterminé à retrouver la gloire et le succès du club.

Galli: « Quand le Président Berlusconi s’est emparé du club, l’organisation a alors changé, tout a été transformé. »

Tassotti: « Dès le premier jour le Président a dit qu’il voulait devenir la meilleure équipe du monde, mais à l’époque nous n’étions même pas la meilleure équipe d’Italie, nous n’étions pas à la lutte pour le Scudetto, alors nous avons émis beaucoup de doutes. »

Van Basten: « Il avait la puissance et surtout l’argent pour réaliser quelque chose de très grand, alors nous étions convaincus que c’était la personne qui nous permettrait d’atteindre ces objectifs. »

Arrivé en 1997, Marco Van Basten était un choix inspiré, mais il y en avait d’autres.

AS: « Van Basten était le meilleur d’entre eux, mais pas le plus indispensable. Il etait le meilleur, mais c’etait le cas type du nappage sur le gâteau, les autres faisaient le gateau et lui était le nappage. Gullit etait le leader, le très fort caractère, pour moi il etait numéro un. »

Albertini: « L’importance de Gullit c’est qu’il incarnait la différence au sein du club, il avait la mentalité offensive du joueur hollandais et avec son incroyable charisme il a insufflé cela à tous les autres joueurs. »

L’importance du groupe était fondamentale, les joueurs n’avaient jamais connu le style qu’avait instauré Sacchi.

Maldini: « Si je le compare à son prédécesseur, M. Liedholm était beaucoup plus focalisé sur l’aspect physique du jeu, beaucoup moins sur l’aspect mental. Sacchi nous a appris à être focalisés sur le football tout le temps, c’était très stressant mais j’ai appris énormément. »

AS: « J’étais très exigent avec moi-même ainsi qu’avec eux, j’étais très critique, mais ils savaient qu’après ma famille, ils étaient les personnes les plus importantes dans ma vie. »

Si les entraînements de Sacchi demandent beaucoup d’exigence, ils sont aussi très innovants.

Marcotti (journaliste): « L’une des innovations apportées par Sacchi était d’avoir ses quatre équipes sur le terrain sans ballon et Sacchi leur disait juste où était le ballon et ce qu’il se passait et il devaient tous réagir, se déplacer sur le terrain et faire semblant de se passer le ballon. C’était impensable d’avoir onze joueurs se déplaçant sur le terrain en train de courir après un ballon inexistant mais en le faisant à l’unisson, avec la bonne cohésion, avec la bonne harmonie, c’était remarquable et très peu de gens à part Sacchi pouvaient le réaliser. »

AS: « Je leur ai dit d’imaginer que le gardien avait le ballon et deux d’entre eux devaient envisager la meilleure solution, soit dribbler soit faire la passe courte. Ensuite je les voyais recevoir le ballon, Donadoni et Van Basten échangeaient alors leurs positions, c’est ainsi que je les entraînais pour qu’ils pensent collectivement à laisser leur marquage. »

Serena: « Sacchi avait imprimé des théories tactiques pour que les joueurs du Milan ne jouent qu’avec leur mémoire : les déplacements à l’arrière étaient parfaitement produits, les milieux de terrain redescendaient pour aider, et tout cela se faisait grâce au travail monstre de Sacchi qui avait finit par stresser et épuiser tous les joueurs. »

AS: « Emilio Butragueño m’a raconté que lorsque l’on a joué contre eux, le Real Madrid avait envoyé un espion pour analyser notre entraînement et il m’a dit qu’il n’avait absolument rien compris. C’était mon 11 contre personne. »

Les joueurs arrivent à bout de sa méthode, les résultats ne sont pas bons, mais Berlusconi le soutient.

AS: « Le début, comme d’habitude, était une catastrophe, nous avons perdu notre premier match a l’extérieur contre la Fiorentina, sur un but de Baggio. L’Espanyol nous éliminés de la coupe de l’UEFA et Ascoli de la coupe d’Italie. Nous étions 8 ou 9èmes en Serie B, nous devions jouer le derby contre l’Inter, j’avais un an de contrat, Berlusconi a débarqué et a dit dans la presse: “Je prolonge le contrat de Sacchi d’un an ». »

Massaro: « Le déclic est venu lors de la victoire à Vérone, c’était le debut de cette formidable épopée. »

Soudain tout fonctionne, Milan ne fait pas que gagner, il le fait avec la manière. Le catenaccio a disparu, l’équipe attaque de toutes parts.

AS: « En Italie, quand tu marques tu dois tout de suite défendre, mais j’ai dit : nous marquons et nous continuons d’attaquer, c’est comme de la boxe, si tu places un crochet tu essayes de placer le KO. Et nous devons croire en notre jeu et notre personnalité. »

Après des débuts difficiles, Milan vise rapidement le titre. C’est un championnat difficile car le Napoli de Maradona est très fort et Milan ne les dépasse au classement qu’à la quasi fin du championnat.

Massaro: « Mais Sacchi nous répétait tous les jours : « Nous allons les rattraper et nous allons remporter le titre », on pensait alors qu’il était un peu fou mais il paraissait très confiant. »

Sacchi a raison, son Milan rattrape le Napoli. Ils ne remportent pas simplement le premier Scudetto du club en neuf ans mais ont aussi joué avec un système offensif très rarement vu en Italie.

Gullit: « C’était une nouvelle aventure, quelque chose qui me faisait rêver, donc pendant la premiere année je n’avais pas peur, c’était tout nouveau pour moi, je ne me souciais pas de contre qui je jouais tant que j’avais la possibilité de jouer et je crois que cette année avec Milan a été l’année la plus excitante pour moi. »

Sacchi sait ce qu’il veut et qui il veut. La saison suivante, grâce à l’aide financière du club, il accroît son contingent de joueurs hollandais.

AS: « Les trois hollandais étaient fondamentaux pour moi, j’ai risqué mon job pour l’un d’entre eux parce qu’à l’époque le règlement autorisait seulement trois joueurs étrangers et Milan avait Gullit, Van Basten et Borghi, je voulais Riijkard a la place de Borghi, mais Berlusconi l’adorait, j’ai alors menacé de m’en aller et il m’a dit qu’il s’en débarrasserait pour prendre Riijkard à sa place. Il était un milieu de terrain hors norme, pas toujours aussi professionnel que je le souhaitais mais un excellent joueur. »

Le Milan se lance dans une chasse aux trophées les plus prestigieux. Cela fait vingts ans qu’il n’a pas remporté une coupe européenne. En 1989 le club atteint les demi-finales où il affronte le colossal Real Madrid. Une tête exceptionnelle de Van Basten permettra alors aux Rossoneri d’arracher un match nul au Bernabeu et le match retour à San Siro verra le Milan de Sacchi démontrer tout son talent.

AS: « Cette équipe du Real Madrid était une formation excellente, il ne lui manquait qu’une victoire en Ligue des Champions pour rejoindre le “Golden Club“, cette équipe avait remporté deux coupe de l’UEFA consécutives et cinq championnats mais le vrai plaisir c’est que l’on a réalisé quelque chose de grandiose. »

A Milan, Ancelotti, Riijkard, Gullit, Van Basten et Donadoni inscrivent chacun un but lors d’une incroyable victoire 5-0.

AS: « On formait comme un bloc, en allant d’avant en arrière à un rythme qu’ils ne pouvaient pas suivre, c’était impossible pour eux, et la particularité de cette équipe était qu’ils voulaient toujours marquer encore plus de buts. C’était un moment fantastique pour eux, le moment où le Milan dominait l’Europe du football, pas seulement grâce a la victoire mais surtout à la manière dont elle avait été acquise. »

C’est une performance memorable mais sans aucune saveur si la finale venait à être perdue. Le 24 mai 1989, Milan rencontre le Steua Bucarest, champion de Roumanie en titre, à Barcelone.

Maldini: « C’était formidable, c’était la premiere finale et elle avait quelque chose qu’il serait impossible de reproduire de nos jours. Un stade en rouge et noir contre seulement trois ou quatre cent fans du Steua. Le stade était magnifique et nos supporters ont été incroyable. Des que l’on a vu le stade on savait que l’on ne pouvait pas perdre. »

AS: « Ce soir-là, j’ai demandé aux joueurs ce qu’ils pensaient, Gullit m’a alors dit “On va les attaquer de la première minute jusqu’à ce qu’il nous reste aucune énergie » et c’est ce qu’il s’est passé. »

Milan est inarrêtable, deux buts chacun pour Van Basten et Gullit permettent au club lombard de l’emporter 4-0. C’est seulement la troisième fois dans l’histoire du football qu’une finale européenne est gagnée sur un tel écart.

Gullit: « Je pense que c’était un de ces matchs où chaque joueur qui jouait pour l’équipe atteignait un niveau très élevé. »

Baresi: « Après de longues années à attendre, en quelques mois nous avions gagné le Scudetto et la Champions League et c’était extraordinaire. »

AS: « Lorsque l’on a gagné la première coupe, j’ai vécu quelque chose que je n’avais jamais connu auparavant, dans la vie comme dans le football, c’est quelque chose que je recommande à tout le monde d’essayer, c’est le fait de se réveiller le lendemain avec ce petit goût dans la bouche. »

Sacchi s’est prouvé qu’il était un technicien hors pair, mais combiné à son jeu offensif, il a réinventé l’approche du marquage en zone et du pressing.

AS: « Milan utilisait soit le marquage individuel soit le marquage en zone, l’équipe jouait en zone quand ils devaient jouer en zone et utilisait le marquage individuel quand c’était nécessaire. Il n’y avait aucun intérêt pour les attaquants de redescendre en défense, c’était la différence. Et on jouait d’une manière telle que l’adversaire ne pouvait pas se défaire de notre marquage et lorsque l’on attaquait ils ne pouvaient pas aller où ils voulaient mais devaient aller où on les amenait. »

Les innombrables heures d’entraînement tactique ont payé, tout ce que propose Milan est dû à la mémoire. Sacchi a accompli quelque chose qui frôle le football parfait.

La gloire contine, les rossoneri atteignent leur seconde finale européenne consécutive et affrontent les champions portugais du Benfica. C’est une finale différente de celle jouée il y a douze mois, mais le résultat est le meme grâce au but en seconde période de Riijkard.

AS: « On a gagné car l’équipe adverse était peureuse, on a exploité nos qualités collectives et individuelles, en particulier celles de Riijkard, il a marqué sur un mouvement que l’on avait travaillé trente ou quarante fois. On a vu que les deux milieux défensifs de Benfica, Gomez et Aldair, ne couvraient jamais l’espace mais suivaient toujours leurs joueurs au marquage, donc on a fait reculer Van Basten, poussé la balle en avant, le défenseur alors le suivrait, ensuite il passerait la balle a Riijkard dans l’espace et on a remporté le match. »

Malgré le triomphe, Sacchi sent qu’il ne peut plus rien faire pour le Milan et l’année d’après il prend la décision de quitter le club.

AS: « A la fin je me suis résigné car j’étais fatigué, j’en avais marre de l’atmosphère qui régnait autour des entraîneurs italiens et tous ceux qui ont dit que j’étais évasif. Les journalistes m’ont vu comme une personne compliquée et évasive, j’étais obligé de me battre constamment et à la fin j’étais simplement épuisé. »

Se basant sur les fondations laissées par Sacchi, Fabio Capello remporta quatre Scudetti et une coupe d’Europe pendant les six saisons suivantes. Sacchi prend poste en tant que sélectionneur italien, l’un des jobs les plus compliqués, un challenge très different.

AS: « Je passais trente ou quarante jours par an avec l’équipe nationale alors qu’avec le club j’effectuais trois cent séances d’entraînement et un joueur qui évolue pour la sélection va évoluer d’une manière différente. Il y avait une grosse différence, il fallait alors etre patient. »

Sa patience est mise a rude épreuve jusqu’au bout des matchs de groupe de la Coupe du Monde 1994. L’Italie se qualifie in extremis avant que Roberto Baggio n’emmène la squadra Azzura en finale, marquant dans chacun des matchs a élimination directe. L’équipe qui les attend en finale est le Brésil. Lors de la séance de penalty, des tirs ratés par Baresi et Massaro obligent alors l’homme du tournoi, Baggio, à marquer, il manque aussi. Le Bresil devient champion du monde, mais Sacchi en garde un fier souvenir.

AS: « J’aurais préféré gagner mais je me suis efforcé d’aller vers les joueurs en pleurs et je leur ai dit “Ecoutez, lorsque l’on a démarré ce tournoi je vous ai demandé quel était le meilleur parcours envisageable et vous m’avez répondu d’atteindre les quarts de finale, seulement un seul m’a dit les demi-finales, et regardez nous avons atteint la finale, qu’est ce que vous voulez d’autre? »

Sacchi restera en poste jusqu’à l’élimination en phase de groupe de l’Euro 96. Il y aura aussi un autre passage à Milan, un à l’Atletico Madrid, un à Parme et il sera aussi directeur du football au Real Madrid. Mais il ne reproduira pas son premier passage a San Siro et prendra sa retraite en 2005.

Le fait que le succès de Sacchi ait été bref n’a pas d’importance, son Milan AC fut l’une des meilleures équipes que le football ait jamais connues et pour son succès et son innovation, Sacchi sera toujours considéré comme l’un des plus grands entraîneurs au monde.

AS: « Je suis quelqu’un qui adore le football et mon but premier était de transmettre cette passion aux gens et aussi rendre les joueurs motivés, une fois Donadoni m’a dit “pendant la semaine on travaille tellement dur que lorsque vient le dimanche on s’amuse énormément“. »