2

Quel que soit le résultat du match contre la Colombie, la situation de l’Argentine étonne. Longtemps considérée comme une des meilleures équipes du monde, l’Albiceleste ne ressemble plus à rien. Le double finaliste de la Copa América inquiète, son parcours en éliminatoires déçoit énormément. Le problème est plus profond que ce que l’on peut penser. Tentative d’explications.

Un problème hiérarchique

Mettons un terme à cette fausse vérité : ce n’est pas la faute de Messi ni de Bauza si la situation s’est dégradée. La fédération argentine est pointée du doigt par tout le pays : elle est responsable de tous les maux de l’équipe nationale. En effet, on reproche aux hommes forts du foot argentin d’avancer les yeux bandés et faire tout à l’envers. A l’instar de la Confédération de Football Brésilienne (la célèbre CBF), l’Association du Football Argentin (L’AFA) s’occupe du football amateur, professionnel mais aussi des sélections argentines. Une situation rare qui perdure depuis des générations, les deux fédérations étant les seules à fonctionner de la sorte. Bizarrement, les jumelles sont aussi celles les plus confrontées à des histoires de pot-de-vin et de détournement d’argent.

Cette réputation, la fédé la doit à un homme qui a longtemps divisé l’Argentine. Julio Humberto Grondona a été le président de l’AFA pendant 34 ans avant de laisser place vacante suite à son décès. Durant son mandat, l’Argentine gagnera la coupe du Monde en 1986 et deviendra une nation forte du football mondial. A l’instar de son très grand ami Joao Havelange, il est reconnu comme étant mafieux. Les magouilles de Grondona étaient connues de tous en Argentine. Ses fricotages avec les politiques et en particulier Mauricio Macri, ancien président de Boca Juniors et actuel Président de la République, ont eu raison de son image. Détournements et malversations d’argent concernant le projet « Futbol Para Todos », fraudes administratives pour aider son ami Macri,… Il a aussi longtemps été soupçonné de faire passer ses affaires personnelles avant celles de la fédération quitte à piocher dans la caisse…

Après la mort du Claude Simonet argentin, la situation n’a fait qu’empirer. Ses successeurs n’arrivent pas à remettre le football argentin sur la bonne voie et se couvrent de ridicule.

Une fédération irresponsable

Si l’AFA a été sauvée par les trois finales et  Messi, aujourd’hui elle ne peut plus se cacher. En plus des résultats catastrophiques de l’équipe nationale s’ajoutent les problèmes au sein de la Primera division. L’organisation ne ressemble plus à rien. En 2014, officialisation de la fin du système de championnat en deux parties. En 2015, officialisation d’un championnat unique avec 30 équipes -une idée qui risque de rapidement subir quelques liftings, la Primera devrait passer à 22 équipes. Un changement de présidence entre temps, des élections ubuesques et truquées (75 votants, égalité parfaite à 38 – 38, faites le compte maintenant et pleurez) et vous avez une des fédération les plus controversées d’Amérique du Sud.  Dans ce marasme, ce sont les clubs et la sélection qui sont les plus touchés. Ajoutez-y une planification des calendriers aléatoire et vous avez une des plus grandes crises du football argentin.

Alors que la finale en Coupe du monde aurait dû profiter à tout le football argentin, elle lui a plus desservi qu’autre chose. Le décès de Grondona aurait permis à la fédération de partir sur de nouvelles bases, mais c’est finalement la continuité qui sera choisie par les dirigeants. Aujourd’hui dos au mur, l’AFA est pointée du doigt par les anciennes gloires mais aussi par ses propres joueurs. Critiquée par Batistuta ou Veron pour l’organisation catastrophique, ou par Messi qui a tiré plus d’une fois la sonnette d’alarme, en vain. La fédé est dans la tourmente et c’est toute l’Argentine qui souffre de la situation.

La fin d’une génération

Au soir de la nouvelle défaite face au Chili, l’avenir de la bande à Messi s’écrit en pointillés. Génération maudite ou génération surcotée, tout les superlatifs sont utilisés pour définir le noyau dur qui compose la sélection. Ce noyau dur qui joue ensemble depuis 6-8 ans, composé des deux Blaugranas mais aussi de Di Maria ou Banega et Aguero, divise à son tour l’Argentine. La troisième défaite en finale est celle de trop, les membres du mini cartel envisagent de prendre leurs retraites pour permettre à la sélection de commencer une nouvelle ère. Après des années à devoir convaincre les Argentins, Messi a pourtant enfin retourné l’opinion publique. La retraite du capitaine de l’Albiceleste a ému toute l’Argentine au point que le pays se mobilise pour que le joueur du Barça revienne sur sa décision. Un retour salvateur mais surtout obligatoire tant le niveau de la sélection est faible.

Tout le pays est catégorique sur son équipe : sans Messi, elle n’aurait jamais réussi à faire trois finales Le niveau des joueurs autour du numéro 10 a  toujours été un problème. Aucun joueur n’a réussi à avoir le même rendement en club comme en sélection. Higuain, Aguero, Otamendi, Di Maria, personne n’est à son niveau. Peu de joueurs se sont sublimés en équipe nationale. La faute pourrait être mise sur Messi, en tant que joueur extraordinaire, son rôle serait aussi de sublimer les joueurs autour de lui et les rendre plus forts. En ce sens, on pourrait reprocher à Messi de ne pas avoir une influence sur le niveau de ses coéquipiers comme l’aurait eue un Maradona ou un Zidane. D’un autre côté, ce n’est pas la faute du capitaine de l’Albiceleste si Palacio et Higuain sont passés complètement à côté de leur finale. Si Higuain n’avait pas raté ses face à face, l’Argentine aurait une troisième étoile et une 16ème victoire en Copa América. Cette génération maudite serait devenue une génération héroïque et Messi serait le meilleur joueur incontesté de l’histoire. Le football se joue sur des détails, et la sélection argentine en a été victime.

Aujourd’hui, la sélection semble être au point mort. Le groupe est en fin de cycle et doit repartir sur de nouvelles bases.

Un vivier pauvre

Un autre problème se pose, le célèbre vivier de l’Argentine n’est plus que l’ombre de lui-même. Les JO 2016 auraient dû préparer l’avenir, ils n’ont servi qu’a montrer les limites d’un football qui patauge depuis une décennie. On passera sous silence l’erreur de l’AFA qui ne prendra aucun contact avec les clubs européens concernant les possibles sélectionnés. Au point où Dybala finira par ne jouer ni la Copa ni les JO à cause de l’incompétence de la fédération.

Le manque d’argent est souvent cité comme responsable de la déchéance du football argentin par les hautes instances. En effet, les clubs ne peuvent plus lutter face à la puissance financière des clubs européens. Les clubs viennent chiper les cracks argentins de plus en plus tôt. Peu d’argent rentre dans les caisses, le championnat perd en footballeurs talentueux et c’est la sélection qui en est la principale victime. La future génération est considérée comme « faible » par rapport à ceux que l’on a connu par le passé. Si le secteur offensif n’est pas remis en cause avec Icardi, Dybala et Angelito Correa, ce sont les autres postes qui inquiètent. Certes Funes Mori, Kranneviter, Lo Celso sont dans des très bons clubs mais les doutes sur leurs facultés à s’imposer en Europe sont de mise.

On pourrait regretter aussi le choix du sélectionneur, décidé par l’AFA. Certains diront que c’est un choix par défaut vus les refus de Bielsa et Sampaoli, mais Edguardo Bauza est une valeur sûre en Argentine en termes de résultats. En effet, l’ancien coach de Sao Paolo reste sur deux victoires en Libertadores avec San Lorenzo et la LDU de Quito, et une en Sudaméricana avec ces derniers. Le souci pour l’Argentin moyen est clair, Bauza est un enfant de Bilardo et le passionné de football en a marre de bouffer du football compact et étriqué. Sabella, Bauza, ça fait beaucoup trop en peu de temps pour les amoureux de l’Albiceleste. Cela a permis à l’Argentine d’aller jusqu’en finale de Coupe du monde mais au vu des talentueux joueurs qui composent l’équipe, on peut s’attendre à plus de football. Si Bielsa ou Sampaoli semblaient être trop compliqués, l’arrivée d’un Eduardo Coudet ou d’un Marcelo Gallardo aurait pu être envisagée malgré leurs jeunes âges. L’AFA préfèrera l’expérience à la jeunesse. Une décision qui se ressent sur le terrain et sur les résultats. Aujourd’hui, l’Argentin est dos au mur et doit espérer un miracle pour aller en Russie. Un échec serait perçu comme un séisme, ça serait une première depuis 1970 : Grondona était alors un honnête président, le général Videla n’était qu’une menace, et l’Argentine venait de l’emporter à Porto Alegre,  belle époque.

Photo credits should read : https://avecdn.akamaized.net