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JC: « Laissez les gens venir au stade et laissez-les s’amuser. Il faut avoir une certaine idée de comment jouer. Tout le monde peut jouer, attraper le ballon, le caresser, faites le devenir votre ami. Quand ils nous voyaient jouer, tout le monde était heureux, ils rentraient chez eux avec le sourire. Si vous pouvez sourire et vous amusez, c’est l’une des choses les plus importantes dans la vie. »

Johan Cruyff, il était l’énigme du football, pas seulement parce qu’il passait devant les défenseurs comme s’ils n’étaient pas là, mais parce qu’il les martyrisait également. Tel un mathématicien sur le terrain, il parvenait toujours à trouver un angle different, une autre dimension pour son jeu. Sa technique et son intelligence se mariaient à merveille.

 

C’est à Watergraafsmeer, village de l’est amstellodamois, que Johan Cruyff grandit dans les années 50. Sa maison est proche du stade de l’Ajax, ce qui s’avèrera utile pour un garçon avec un si grand talent. Mais le jeune homme doit surmonter des périodes difficiles.

JC: « Mon père est décédé quand j’avais douze ans ; mon second père s’occupait de la pelouse au stade de l’Ajax, ma mère y travaillait aussi, ce qui veut dire que pendant ma pause déjeuner j’y allais. »

Muller (Ajax 58 – 70): « Il a appris dans la rue comme moi, vous savez, la plupart des joueurs de l’Ajax viennent de la rue. Il habitait a cinq cent mètres du stade, il etait un vrai, vrai “Amsterdam boy“. »

JC: « Ils etaient plus âgés, ils me guidaient, dans les bonnes et mauvaises choses. Quand je jouais un bon match et que je parlais un peu trop ils me disaient de me la fermer. »

Le jeune homme a quelque chose d’un prodige. Cruyff fait ses débuts à l’âge de dix-sept ans en marquant lors de son premier match et en se faisant un nom aux côtés de joueurs qu’il prenait pour exemple.

JC: « Il y avait des joueurs de l’équipe première qui étaient des idoles pour les joueurs plus jeunes mais en même temps je les voyais tous les jours donc quand j’ai intégré l’équipe première tout le monde me demandait si j’étais stressé et je leur ai dit que non. J’entrais tout le temps dans ce vestiaire quand j’étais plus jeune, c’était automatique, il y avait quelque chose de naturel. »

En 1966, l’Ajax domine le championnat hollandais, ils remportent l’Eredivise avec l’aide de leur jeune avant-centre, marquant 25 buts en 23 matchs.

JC: « On avait une formidable équipe avec des joueurs très forts ; à cette époque j’étais encore assez solitaire, je savais où je devais aller, mes contrôles étaient très rapides car c’est ce que je travaillais le plus a l’entraînement sinon je n’avais aucune chance d’intégrer l’équipe première. Donc c’était assez facile de marquer ces buts seulement basés sur mes qualités. »

Pendant les années 60’ l’Ajax domine son sujet, Rinus Michels et sa talentueuse équipe sont en train de développer une façon de jouer très fluide. Un système qui deviendra le célèbre “Football total“.

Avec une craie dans la main, à travers la méthode et la précision, Michels devient le maître en gagnant le respect de ces joueurs très attentifs.

En la personne de Cruyff, Michels détient le joueur parfait pour établir son plan : il est la star de l’Ajax. Mais il y a des moment où Johan Cruyff doit aussi redescendre sur terre.

JC: « On devait s’entraîner et courir dans la forêt, je détestais courir, donc le gardien de but et moi-même nous cachions derrière l’arbre pour fumer une cigarette jusqu’à ce que le groupe revienne. Un jour nous étions en train de fumer et le coach était derrière l’arbre, il m’a dit “demain tu viendras t’entraîner car nous ne pouvons pas accepter cela“. Le lendemain, alors que nous n’avions pas entraînement, j’étais présent à sept heures, il faisait froid, le coach débarque en voiture vêtu de pyjamas, il me dit “je ne viens pas, c’est trop tôt et il fait trop froid, ciao“ et j’étais là debout comme un abruti. »

Quoi qu’il se passe en coulisses à Amsterdam, Michels et Cruyff écraent tout sur le terrain et en  1969 l’Ajax parvient a atteindre la finale de la coupe d’Europe face à l’AC Milan.

JC: « Nous devions gagner cette premiere finale européenne, c’était à Madrid contre Milan et on a perdu, pas seulement parce que l’on était plus mauvais qu’eux mais aussi par manque d’expérience. On devait subir ces defaites pour apprendre de nos erreurs. Ensuite la grande époque commence en 1971. »

C’est une belle fin de journée ensoleillée à Wembley et le début de la gloire pour Johan Cruyff et son Ajax. Après des victoires sur le Benfica et le Real Madrid c’est le commencement de l’ère Ajax, qui va alors régner sur l’Europe.

JC: « A cette époque l’Ajax était encore en rodage, un club amateur. Il devait y avoir quinze ou vingt salariés au club, il n’y avait ni directeur ou quoi que ce soit, seulement un président et des bénévoles. »

Une année plus tard, l’Ajax se prépare à jouer une nouvelle finale européenne, cette fois-ci avec un entraîneur différent. Stefan Kovacs était en charge de l’équipe du sud d’Amsterdam.

L’Ajax affronte l’Internazionale au stade De Kuip de Rotterdam. En seconde mi temps Cruyff chipe le match aux Italiens.

JC: « On savait que peu importe où l’on se déplaçait il y aurait quelqu’un au marquage sur nous, donc nous attendions le bon moment pour être à l’affut et faire ce que l’on devait faire. »

Deux buts de Cruyff offrent à l’Ajax sa deuxième coupe d’Europe, ils entrent alors dans une période de succès ultime et il n’y a aucun doute sur qui est le diamant dans la couronne.

Rep (Ajax 71-75): « Johan était un leader né, il était la force tranquille de l’Ajax, il a toujours eu ça en lui et c’était très important pour l’équipe. »

C’est Johnny Rep qui inscrit le but en 1973 qui permet à l’Ajax de battre la Juventus à Belgrade et de décrocher son troisième titre européen consécutif.

JC: « Ce fut une fabuleuse récompense car pas beaucoup de club l’ont réalisé donc nous entrions dans un cercle très fermé en Europe. »

Mais ce sera la dernière fois que Cruyff brandira la coupe d’Europe en tant que joueur. Malgré les scènes de joie, il y a de la tension en coulisses, et la star d’Amsterdam doit continuer son chemin ailleurs.

JC: « Au sein du club il n’y avait aucune discipline, que ce soit de la presse envers les joueurs, des joueurs envers le coach ou du coach envers le président… Vous pouviez vous énerver comme ce que je faisais, essayer de recoller les morceaux mais c’était quasiment impossible après ces trois coupes d’Europe. »

En 1973, le joueur européen de l’année signe au FC Barcelone. Pour les locaux, l’arrivée de Cruyff semble tenir du miracle.

De la Cruz (Barca 72-79): « Lorsque Johan est arrivé à Barcelone, le club subissait une période assez bizarre, même si l’on jouait bien et que l’on avait de bons joueurs, nous ne gagnions rien. Mais quand Cruyff est arrivé, dans le sens du football, cela s’apparentait au “big boom“, ce qui a réactivé l’équipe. »

JC: « La transformation était de ne pas regarder en arrière mais d’aller plutôt de l’avant et d’essayer de gagner. Barcelone avait de bons joueurs mais ils ne pensaient pas bien ; à partir du moment où ils se sont mis à réfléchir correctement c’est devenu une bonne équipe. »

A l’époque Barcelone n’a plus gagné le championnat depuis quatorze ans, le club et la ville attendent son messie.

Laporta (President Barca 03-10): « Je me rappelle très bien du jour où il est arrivé, Barcelone était avant-dernier et son premier match fut contre Grenade à domicile, nous avons gagné 4-0 et Johan a marqué deux buts. Nous n’avons plus perdu un seul match jusqu’au titre de champion. Ce championnat de 73-74 fut le meilleur souvenir de mon enfance. C’était sensationnel. »

C’est une saison remplie de moments fabuleux comme ce but inscrit par Cruyff face à l’Atlético Madrid, le “but fantôme“ comme l’ont appelé les Catalans qui se souviennent de cette saison pour plusieurs raisons différentes.

Laporta: « Je me souviens de ce but face à l’Atlético et de cette victoire 5-0 à Bernabeu. »

Real Madrid vs FC Barcelone à Bernabeu est l’un des meilleurs matchs de Cruyff sous le maillot blaugrana.

JC: « Pour moi en tant que joueur ce fut fantastique, de pouvoir jouer face au Real Madrid c’était immense, d’abord de pouvoir jouer à Bernabeu et ensuite de pouvoir réaliser le match que j’ai fait. »

Tous les Catalans verront cette victoire comme un symbole face au Real Madrid, à l’époque l’Espagne est encore sous la dictature de Franco, une période très compliquée pour la Catalogne.

JC: « Lorsque vous habitez ici vous vous rendez compte de la différence entre la Catalogne et Franco. Donc pour eux, d’avoir le meilleur joueur européen voulait dire que l’on a fait plus fort que Madrid. »

En 1974 se tient la coupe du monde et les Pays-Bas débarquent en Allemagne de l’ouest avec Johan Cruyff, qui est meilleur joueur du monde à l’époque, et une équipe qui aspire à de grands résultats sur le plan mondial.

JC: « 1969, 70, 71, 72, 73, pendant toutes ces années une équipe hollandaise était présente en finale de coupe d’Europe. Alors tout le monde s’est rendu compte que les Pays-Bas avait un nom à défendre. Pendant cinq ans nous avons dominé l’Europe, nous ne pouvions pas faire de la figuration. »

Mais les Pays-Bas sont loin de faire de la figuration, des stars comme Johan Neeskens, Johnny Rep, mais aussi Cruyff vont s’en occuper.

JC: « Ce n’était pas une question de pression, c’etait une question de responsabilité. Michels était d’une grande aide, il arrangeait les choses en dehors et moi je m’occupais du terrain.

Une fois de plus la relation Cruyff / Michels fonctionne à merveille. Ils ont travaillé à l’Ajax et à Barcelone, maintenant pour les Pays-Bas, ils apportent le “football total“ à la coupe du Monde.

Rep: « C’est venu naturellement à la base, personne n’a vraiment mis en place ce style de jeu, nous avions des défenseurs offensifs, des milieux qui prenaient la profondeur, tout le monde attaquait. C’est devenu le “Football total“. »

Contre la Suède, Cruyff produit le geste qui définit son talent, il ne lui faut que quelques secondes pour se débarrasser du défenseur mais le geste restera à jamais dans nos mémoires.

JC: « Je ne l’ai jamais tenté à l’entraînement, je ne faisais jamais de gestes techniques, j’ai imaginé ce geste et je l’ai simplement réalisé. Il y avait un adversaire derrière moi, il fallait que je l’élimine de la façon la plus simple donc c’est ce que j’ai fait. »

Cruyff inscrit son premier but de la compétition face à l’Argentine, la machine Oranje monte en puissance mais le plus dur reste à venir.

JC: « Le gros match fut contre le Brésil, les champions du monde, c’est le match que tout le monde attendait. Nous n’avons pas simplement fait déjouer cette équipe brésilienne mais nous l’avons fait avec le meilleur football. Nous avons joué au football. »

Après soixante-six minutes de jeu, Cruyff est à la finition d’une action hollandaise de grande classe. Les Pays-Bas sont en finale. Ils y affronteront le pays hôte, l’Allemagne de l’ouest.

Mais ils arrivent au stade olympique de Munich un peu trop confiants.

JC: « Nous savions que nous étions les plus forts, nous n’avions pas peur du tout. »

C’est un début tonitruant pour une finale de coupe du Monde : Cruyff obtient un pénalty après avoir dribblé deux défenseurs allemands, et Johan Neeskens le met au fond des filets. La Hollande prend l’avantage avant qu’aucun joueur allemand n’ait touché le ballon.

Mais les Allemands obtiennent aussi un pénalty qu’ils transforment également. La réaction allemande ne s’arrête pas là, et à la mi temps ils sont en tête grace à Gerd Muller.

JC: « Je pense que nous avons joué avec un excès de confiance, nous avons raté d’innombrables occasions, on jouait bien mais il manquait des détails, et un de ces détails était de marquer des buts. »

Alors la formation de Cruyff qui en avait ébloui plus d’un termine son tournoi en tant que finaliste vaincu.

Rep: « Nous avons vraiment passé un super moment, c’est juste dommage que nous n’ayions pas remporté la finale, en quelque sorte nous avons oublié qu’il fallait gagner, c’est dommage… »

Il fait peut-être partie de l’équipe perdante mais cette équipe ne sera jamais oubliée dans le football hollandais. Cruyff et son équipe de 1974 deviennent une inspiration pour les générations suivantes.

Riijkard (P-B 81-94): « Il est en quelque sorte le parrain du football hollandais. Quand j’avais 9, 10, 11 ans et que je regardais la télévision, je voyais Jansen, Neeskens, Cruyff, et pour moi c’est la meilleure génération hollandaise. »

Van Basten (P-B 83-92): « Il nous a beaucoup inspirés, tous les jeunes joueurs voulaient jouer comme lui. »

Se sentant mis sous pression par le football international, Cruyff décide que ce sera sa dernière coupe du monde. Il y aussi une tentative de kidnapping sur sa famille.

JC: « J’ai pris la décision d’arrêter en 78, et je ne l’ai pas mentionné un ou deux mois avant mais cinq ans avant. Je ne suis pas allé à la coupe du monde en 78, nous avions un problème à la maison, des gens nous ont attaqués, donc j’ai dit stop, il y a trop de gens dangereux, calmons cela. »

En 1974, Cruyff se voit décerner le prix du joueur européen de l’année pour la troisième fois. Pour beaucoup, il a été le joueur le plus influençable que le club n’ait jamais connu.

Laporta: « Johan a révolutionné la ville et le pays, transformé Barcelone et la Catalogne car lors de son passage il a fait du football de l’art. Johan était une bouffée d’air frais et il a touché énormément de gens. »

Après cinq ans à Barcelone, et 48 buts en 143 matchs, Cruyff se retire du football pendant un court moment.

JC: « Je suis allé aux Etats-Unis, ce fut une bonne expérience, j’ai appris beaucoup de choses concernant le managing. »

Après des passages chez les Los Angeles Aztecs et les Washington Diplomats, Cruyff sent le bon moment pour rentrer. Il a fait un retour fracassant pour l’Ajax face à Harlen.

Jordi Cruyff (Fils): « Il y avait beaucoup de scepticisme concernant sa forme, il avait un certain âge, comment est ce qu’il sera ? Et lors de la première mi temps il inscrit un but magnifique et c’est l’un des moments où j’ai été le plus fier de lui. »

Il y aura encore un grand nombre de moments incroyables, dont la fameuse passe sur le penalty. Il inscrit 14 buts en 36 matchs lors de son second passage à Amsterdam.

Mais la plus grosse surprise est certainement quand il enfile le maillot de Feyenoord et marque face à son ancienne équipe.

Ensuite de retour en tant qu’entraîneur cette fois à l’Ajax, il remporte la supercoupe d’Europe en 1987, grâce a un but de son protégé, Marco Van Basten.

Direction Barcelone…

JC: « Il a fallu du temps, du travail et d’être fort intérieurement pour accomplir ce que nous voulions accomplir. La façon dont nous avions joué avec les Pays-Bas et l’Ajax, il y avait la possibilité de le reproduire ici et c’est ce que nous avons fait. »

De retour à Barcelone, Cruyff met en place une équipe qui joue au football de la façon dont il veut jouer. Ils l’appellent la “dream team“.

Mais la plus belle victoire de l’ère Cruyff à Barcelone est celle en 1992 en finale de coupe d’Europe : Ronald Koeman inscrit le seul but du match face à la Sampdoria à Wembley.

JC: « Un club avec cent ans d’existence qui ne l’a jamais gagné et de la gagner surtout avec la manière. Aimer voir jouer le Barca est bien plus important que de simplement voir le Barca gagner. »

Le “Johan Cruyff institut pour les études du sport“ a des centres tout autour du monde pour aider les athlètes à construire leur future carrière.

La “Cruyff fondation“ aide tous ceux qui n’ont pas eu la chance de pouvoir réussir dans le sport.

JC: « Je suis très heureux moi-même de voir ces enfants en ne voyant pas leur handicap, mais de voir dans leurs yeux quelque chose de pétillant, de merveilleux, je suis très chanceux de pouvoir faire quelque chose pour ces enfants. »

Jordi Cruyff: « Je pense qu’il sera une de ces légendes, on parlera toujours de son nom, comme Pelé ou Maradonna. Nous autres, nous ne sommes que des mortels, nous venons et nous partons. »

JC: « Je peux en être fier, je dois en être fier, mais n’y pensez pas trop car vous risquez de prendre la grosse tête. J’ai eu une formidable carrière, où j’ai pris énormément de plaisir. »

 

Source : Football’s greatest