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Fidèles twittos que vous êtes, vous n’avez pas manqué cette merveilleuse histoire qui vous a été proposée par tous les comptes voulant réaliser un top Tweet ridicule. Notre bon vieux Cristiano, aujourd’hui en « concurrence » avec Leo Messi pour le ballon d’or, l’était autrefois avec son grand ami Albert Fantrau. Lors de ce match pendant lequel un recruteur du Sporting vint les voir, la règle fut que celui qui marquerait le plus grand nombre de buts se verrait alors offrir le ticket vers Lisbonne. Au bout de quelques minutes, les deux joueurs comptent un but chacun. Sur l’action qui suit, le jeune Albert peut frapper directement au but et faire ses valises. Cependant, dans un élan d’extrême bonté, il tourne la tête et décale le ballon pour son camarade qui transforme dans la cage vide. Plus tard, il avouera aussi qu’il trouvait le futur madrilène meilleur que lui, et que ce fut une raison suffisante pour le laisser devenir le héros d’un peuple. Mais comment se serait passée la vie de la plus grande icône portugaise si son ami avait fait preuve d’égoïsme, et avait décidé de le composter lui-même, son ticket pour la capitale ? Âmes sensibles s’abstenir…

A cinq heures du matin, le réveil de Christian, naturalisé français depuis un mois, lui annonça le début d’une journée encore tranquille, bien qu’ennuyeuse. Comme chaque jour, il irait s’asseoir sur ce banc où beaucoup attendent leur bus, mais où lui raconte sa vie. Sa vie avortée de footballeur de génie. Comme un éternel recommencement, il aborda cette journée avec deux pulvérisations de déodorant. La douche ? Très peu pour lui. De toute façon, il n’a plus eu de femmes depuis maintenant dix ans. Malgré le flot impressionnant d’applications de rencontre sur son téléphone, il n’arrivait pas à conclure. Sa devise préférée en amour : « Les femmes, c’est comme le ketchup. Quand elles viennent, elles viennent toutes en même temps ». Dans son cas, la bouteille de ketchup semblait bien vide. Après ce rituel matinal, il se dirigea vers la bouche de métro pour rejoindre son arrêt de bus favori. Cet arrêt de bus, il le choisit car il représentait un compromis acceptable pour son objectif de rendre par oral sa vie gâchée. En effet, il n’y avait ni trop de monde, ce qui aurait entraîné une faible attention de son auditoire, ni pas assez, ce qui l’aurait empêché de cracher chaque jour son venin, sa haine de la vie. Car si vous ne l’aviez pas encore compris, Christian, 31 ans, n’est qu’un éternel frustré qui vit au travers de son plus grand ami Albert, star du Real Madrid et de la sélection portugaise, récente championne d’Europe. Il est cet homme qui aurait toujours pu faire mieux, qui aurait pu toucher les sommets, mais qui n’eut jamais la force ni le courage d’aller jusqu’au bout de ses actes. La demi-mesure, un mot qui dicta trente et une années de galère, trente et une années de rêves, dans leur plus profonde définition.

Après un trajet usant et humide en ce mois d’août, il atteignit enfin son banc. Là où la demi-mesure fut son trait de caractère, le banc était son objet. Depuis ce jour où son « ami » Albert le trahit et ne lui offrit pas le destin de demi-Dieu qui l’attendait, il ne quitta plus jamais le banc, qu’il soit sur un fond vert ou un fond gris. Mais ce banc en bois possédait une dimension légèrement différente, car cette fois il avait délibérément choisi de s’y asseoir.

Vers sept heures du matin le premier passant de la journée, qui aurait comme de nombreux autres à subir les longues tirades de lamentation, prit place sur le banc pour attendre son bus. Au moment où il allait mettre la main à la poche pour saisir son téléphone, Christian l’interpella pour lui narrer un passage de sa vie. Comme une allégorie de sa vie durant laquelle il n’aura jamais rien réalisé en entier, il ne raconta jamais l’intégralité de son histoire à une unique personne. Chacun posséda un morceau de puzzle géant, et personne ne put le reconstituer pour en connaître la forme ou le fond. Qui le voudrait finalement ? Qui voudrait connaître la vie d’un beau-parleur ?
De cet homme, ce furent ses chaussures que retint Christian. En effet, après ce match manqué et le retour à la case départ, il travailla dans un magasin de chaussures. Plus particulièrement, il vendit des chaussures de football, ce qui était finalement son seul centre d’intérêt et ses seuls savoirs, lui qui lors de sa jeunesse privilégia le sport, faisant passer les études au second plan. Son premier métier fut donc un médiocre CDI de vendeur de chaussures au Portugal. Après quelques mois de travail, il fut renvoyé pour un « trou dans les marchandises », ce qui signifiait littéralement qu’il empruntait à sa guise dans les stocks, car il n’avait pas les moyens de s’acheter une paire pour se rendre à l’entraînement.
Le vol et le trafic, des valeurs qu’il partageait depuis tout petit avec son ami Albert. Depuis quelques jours, ce dernier était même dans la tourmente car un journal français avait dévoilé une fraude fiscale dont il était le principal acteur. Ce sujet fut un moyen de relancer la discussion avec la femme qui se trouvait à sa droite. Lorsqu’elle s’assit, il lui proposa un pastéis de nata, la grande spécialité de sa mère qui lui en ramena une boîte du Portugal la veille. Ses parents, deux personnes qui furent condamnés à passer leur vie dans leur Portugal natal car leur fils ne fut pas capable de devenir joueur pro et d’enrichir le cocon familial. La jeune fille brune à côté de lui était connectée au réseau social Twitter. D’un rapide coup d’œil, il crut apercevoir son cher ami, mais elle lui expliqua qu’il s’agissait d’un jeune homme qui s’amusait à ressembler à Albert. Il portait le doux nom de « Shanta Fantrau ». Soudain, Christian s’imagina star de football, suivie par des millions de personnes. Telle une icône, tout le monde voudrait alors lui ressembler. Soudain, Christian s’imagina lui aussi avoir son sosie. Il s’imagina avoir son « Shanta Ronaldo ». Malheureusement, tout cela s’évapora et il reprit ses esprits.

Le soleil tapait fort sur sa peau bronzée, qui en réalité l’était grâce aux séances U.V qu’il obtenait bon marché dans un salon douteux. Maintenant, c’était un jeune couple qui se tenait près de l’arrêt. Ce jeune couple, il lui rappela celui qu’il formait lors de son arrivée en France il y a dix ans. A la recherche d’un emploi, il se rendit à Paris où il fut embauché dans le Monoprix du coin. Quelques semaines après ses débuts, il eut déjà un rendez-vous amoureux avec la bouchère du même supermarché. La sensualité et la douceur, deux mots qui vinrent constamment se heurter contre Christian durant son existence. A chaque fois qu’il tombait sur une nouvelle photo d’Albert avec une de ses femmes, il se précipitait sur Tinder pour faire de même. Durant toute leur histoire, une concurrence incroyable s’établit entre les deux hommes, bien qu’à distance. Christian en était persuadé et le racontait à qui voulait bien le croire, ou au moins l’écouter : chaque nouveau geste provocateur d’Albert lui était destiné.

Déterminé, le soleil descendait dans le ciel. Une fois tombé, il ne représenterait plus rien pour Christian. Tel un sablier, il lui indiquait que son temps était compté. Chaque soir, il remettait les compteurs à zéro, empli d’une amnésie volontaire qui lui permettrait de recommencer le lendemain, à travers un processus identique. La pénombre écrasait minutieusement l’arrêt de bus, tel un drap noir venant couvrir une surface trop brillante, trop blanche de naïveté. Comme chaque jour à cette heure, il entama le numéro le plus attendu de son show. Lors de son arrivée en France, il assista à la naissance d’une des vedettes françaises du moment. En effet, il se rendit à une conférence du alors méconnu Alain Soral. Depuis ce jour, sa vision du monde fut totalement chamboulée. Tout ne fut plus alors qu’une simple mascarade, et une évidence : un complot, voilà ce qui lui retira son destin d’entre les mains. Ridicule, il agitait les bras, s’époumonait devant un auditoire qui ne l’écoutait même plus, lassé de ses mensonges, lui qui n’avait pas son pouvoir pratique d’amnésie volontaire. Ce jour, pendant lequel sa vie bascula, n’aurait jamais existé sans ce foutu complot. Avant même le coup d’envoi, tous les acteurs connaissaient déjà le déroulement des choses ainsi que la conclusion. Pire, toutes les finales auxquelles avait participé le madrilène n’auraient jamais du terminer ainsi. En réalité, le complot visait, et viserait toujours à faire triompher Albert Fantrau envers et contre tous. La raison : l’argent. Héritier d’une riche famille portugaise, son père aurait toujours agi secrètement dans le but d’amener son fils aux sommets. Que faire dans le monde contemporain contre une personnalité possédant les pleins pouvoirs financiers…

Une heure après, les derniers passants rentrèrent dans leur bus pour rejoindre leur domicile, les derniers magasins fermèrent, les devantures s’éteignirent. Comme chaque soir, la symphonie se termina comme un calvaire et Christian sombra dans sa folie. A grands pas, il s’approcha de la bouche de métro qui l’amenait chez lui. La boucle fut bouclée, la folie endormie…

Crédits photos :  AFP PHOTO / JAVIER SORIANO