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Après avoir fait ses gammes dans le métier d’agent à la Jorge Mendes, J-C Abeddou s’est tourné vers l’Amérique Latine et Benfica à travers le scouting. Rencontre avec l’un des acteurs du recrutement du plus grand club portugais (n’en déplaise aux Portistas).

Salut J-C ! Comment se passe votre première saison au sein du club de Benfica, en tant que scout ?

Très très bien, je me suis bien adapté. Je suis surpris et pas surpris en fait. Pas surpris parce que c’est un grand club, le plus grand club portugais. Tous les grands clubs bossent très bien, c’est très structuré, c’est professionnel. Ils ne laissent rien au hasard donc je suis très satisfait.

Vous avez commencé en tant qu’agent de joueurs avant de vous « reconvertir » en quelque sorte en scout. Pourquoi avoir privilégié cette voie ?

Tout simplement parce que le métier d’agent n’était pas ce qui me correspondait le plus. C’est une erreur de ma part, je m’en suis rendu compte. C’est plus le côté business qui prime. C’est un cliché certes mais c’est ça, c’est l’argent principalement. C’est conseiller les joueurs, les commissions, un rôle de commercial. Et c’est pas ce qui me correspond le plus. J’ai eu l’opportunité de devenir scout ou recruteur, et je me focalise beaucoup plus sur le terrain en fait. C’est uniquement pour ça.

Vous travaillez plutôt sur le continent sud-américain où vous avez repéré de nombreux joueurs. Est-ce qu’à Benfica vous avez trouvé le terrain idéal, quand on sait que le club adore aller dénicher des talents hors des frontières portugaises, et plus particulièrement en Amérique Latine comme le disait Olivier Feliz dans une interview pour le site il y a peu ?

Je pense que vous connaissez ma réponse, bien évidemment. Je pense que Benfica c’est le meilleur club pour ça. C’est un modèle pour le jeune sud-américain qui débarque en Europe. Pour moi c’est le club idéal et je ne suis pas démago en disant ça, il y a beaucoup d’exemples. Le jeune sud-américain qui arrive ici il est bien encadré, il est bien entouré. Et puis quand tu débarques, que tu es loin de ta famille, que tu sais qu’avant il y a eu beaucoup de réussites, ça te rassure quand tu es un jeune joueur.

Que ce soit à Benfica ou à Porto, la formation et le recrutement sont des pôles historiques dans la composition du club. Est-ce que cette dimension a influencé votre choix de travailler pour ce club ?

Non pas plus que ça par contre. Ce qui était important c’était plutôt les tâches qu’on me donnait, si c’était vraiment ce qui me plaisait, si ça me donnait assez de libertés, et si j’allais être écouté. C’est important d’être écouté et c’est pas le cas partout. En France par exemple, les recruteurs ne sont pas tellement écoutés à part dans deux ou trois clubs. Si c’est se déplacer, travailler énormément pour qu’à la fin ça ne compte pour rien, c’est frustrant.

Pourriez-vous décrire votre travail au quotidien pour nos lecteurs ?

Il n’y a jamais une journée type, mais en général tu te lèves le matin et tu as toujours un rendez-vous, soit avec un entraîneur ou la famille du joueur mais toujours un rendez-vous. Ou téléphonique aussi. Tu dois observer des matchs, soit par des vidéos via un logiciel professionnel fourni et payé par le club. Soit tu te déplaces, tu peux faire cinq cents kilomètres le week-end, ou trois cents c’est jamais sûr, et tu regardes des matchs. Tu prends ton carnet de notes, tu retiens ce que tu observes et puis voilà.

Il existe de nombreuses méthodes pour trouver des talents à l’état pur. Quelle est la vôtre ?

C’est compliqué de le dire. Mais la chose importante c’est le travail. Il n’y a jamais de véritable secret, c’est vraiment le travail à fond. Le recruteur n’a pas le même œil qu’un supporter pour observer un joueur. On croit parfois que c’est facile mais ça ne l’est pas. Il y a tellement de joueurs, de clubs, de recruteurs dessus, c’est pas facile d’observer et de trouver le bon joueur. L’aspect psychologique c’est vraiment très important aussi. Tout le monde n’est pas capable de s’adapter à Benfica ou à Porto, ou au jeu qu’on prône.

Même si ce ne sont que des jeux, avez-vous recours parfois à des logiciels comme Football Manager, qui comptent des bases de données incroyables ?

Honnêtement jamais. J’y joue parfois, comme tous les passionnés de football je pense. C’est un jeu réputé pour être très réaliste et ça l’est, mais après faut différencier. C’est une réalité virtuelle. C’est très réaliste encore je le répète, mais on peut pas se fier à un jeu vidéo, jamais. Encore heureux d’ailleurs, sinon ce serait trop facile de devenir recruteur.

On pourrait penser que le métier d’agent ou de scout peut s’apprendre sur le tas. Qu’avez-vous à dire aux autodidactes qui voudraient se lancer ?

Oui, bien sûr. Je vais bien m’expliquer sur ça parce que souvent on me pose cette question là, même en privé, par écrit. Le métier d’agent il y a une formation déjà, donc oui c’est accessible pour tous. Une fois qu’on a la licence par bonheur, c’est compliqué. Après il faut se démerder, on n’est pas les seuls agents au monde. Il faut se créer un réseau. C’est facile de le dire, mais après il faut le faire. C’est très compliqué de se lancer quand on est jeune. Pour perdurer dans le métier il faut avoir un réseau, le bagou, le charisme. Peut-être que je ne l’avais pas à l’époque, c’est aussi pour ça que j’ai quitté ce domaine. Concernant le métier de recruteur ou de scout, c’est trois fois plus compliqué, parce qu’il n’y a aucune formation. C’est seulement l’expérience. Il faut bosser dans le football professionnel déjà, au moins cinq à dix ans. Et encore ça suffira pas, il faut un réseau, toujours. Il faut qu’on vous connaisse. Si vous êtes inconnu au bataillon, on va pas vous laisser les clés du recrutement d’un club comme Porto, ou même Lyon en France, ou ailleurs. C’est logique. Et puis après il faut avoir fait ses preuves, et avoir un peu de réussite aussi comme dans tous les métiers. C’est un cercle très fermé, ça marche à l’amitié, le piston est de partout. Comme dans le journalisme par exemple.

Que pensez-vous de l’évolution des scouts actuellement ?

Au Portugal il y en a énormément, mais sinon il y en a pas énormément. Là je me réfère à la France. En général ça évolue bien. On est à peu près deux cents au Portugal et ça évolue très très bien. Je pense pas qu’on puisse évoluer plus que ça, on touche déjà le top, par exemple en matière de conditions de travail. Elles sont quasi idéales. Il y a des inconvénients mais ce sera toujours les mêmes dans le futur. Peut-être que ça peut évoluer au niveau des logiciels, avec des logiciels encore plus performants.

On change totalement de sujet tout en restant dans le football moderne. Que pensez-vous des nouveaux investisseurs dans le football, comme QSI par exemple ?

Ah, ça c’est une bonne question! Ça change un peu d’ailleurs (rires). Ça dépend. Je suis pas trop foot business à la base, mais un investisseur qui a un bon projet… Monaco n’avait pas un très bon projet à la base, ils ont vu que ça marchait pas très bien et après ils ont changé. En général je suis pour les investisseurs, tout dépend du projet comme je l’ai dit, sachant qu’il y en a plusieurs différents.

Au Portugal, on retrouvait aussi une méthode particulière, celle de la propriété des joueurs par des tiers. Qu’en pensez-vous sachant que celle-ci a été interdite ?

C’est assez compliqué pour moi de parler de ça. C’est une méthode qui a marché, après il y a des gens qui sont pour, d’autres qui sont contre, qui critiquent vivement ces méthodes, qui disent que c’est avantageux, que c’est du dopage financier. Franchement je n’ai aucun avis particulier. Nous les scouts on ne regarde pas ça. C’est vrai en plus, ça ce n’est que pour les présidents, les directeurs sportifs.

Revenons-en à Benfica. Vous avez la chance de côtoyer l’un des plus grands clubs d’Europe : la ferveur, le public, la ville… Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné en arrivant ?

Le professionnalisme. C’est très pro, c’est très carré. C’est beaucoup plus cadré que ce que j’ai pu voir par le passé. Forcément c’est le club qui a le plus de ferveur, en tout cas pour moi. C’est la différence de la formation aussi. Dans la formation portugaise je retrouve ce que j’aime particulièrement.  Ce sont plutôt des jeunes ambitieux, à l’écoute, c’est très important. Avec une bonne mentalité. On a beaucoup de joueurs qui sortent du lot.

En parlant de la formation, les jeunes de Benfica sont allés jusqu’en finale de la Youth League. Est-ce que cette jeunesse va permettre au club de passer un palier par l’avenir?

Oui bien sûr, sans aucun doute. D’ailleurs on en a beaucoup parlé de ça. La formation on m’a dit que c’était vraiment la priorité du club dans ces prochaines années, mais vraiment la priorité. Lancer beaucoup de jeunes, les faire évoluer, en chercher d’autres aussi. Prospecter pour les catégories inférieures. Il ne faut plus laisser les jeunes joueurs partir trop tôt.

A l’image de sa sélection, le football portugais progresse de plus en plus en Europe. Pensez-vous qu’un club portugais pourrait de nouveau gagner la Ligue des Champions ?

Ça va être compliqué, je pense qu’il faudra beaucoup d’années. Malheureusement, même si on est pour ou contre le foot business, c’est une réalité, c’est économique. On ne peut pas lutter, on peut lutter mais à un certain niveau. On peut passer les poules. Après même le fervent supporter de Benfica, de Porto, il dira la même chose, faut pas se leurrer. Il faudra vraiment une révolution en fait, beaucoup de changements à ce niveau-là. Économiquement on peut pas rivaliser avec des clubs anglais, espagnols par exemple. Sur certains points, pas tous, on a plus de qualités qu’eux. Mais on peut pas lutter au niveau du recrutement.

D’après vous, quelle est la force de ce football portugais, au niveau du collectif ?

Au niveau technique c’est au-dessus. Technique et intelligence de jeu. C’est un plus considérable, c’est très important dans le football. Personnellement je regarde toujours l’intelligence de jeu. Pour moi c’est indispensable.

A l’inverse, au niveau de l’individu, quelles sont les qualités majeures du joueur portugais ?

C’est la maturité. Bien sûr tous ne l’ont pas mais la plupart si. J’ai pu le remarquer. Cette maturité m’a plu. Il n’y pas d’individualisme en fait. Le jeune portugais, même le plus talentueux va toujours se mettre au service du collectif. C’est une mentalité différente de la France, une tout autre mentalité. Après il y a des lacunes au niveau physique. Mais bon, on ne peut pas tout avoir. C’est comme le joueur français de base, il a des lacunes au niveau technique. Niveau intelligence de jeu, maturité, c’est vraiment fort.

Pour terminer, que pourrions-nous vous souhaiter pour la suite ?

De continuer comme ça, que tout se passe bien. Depuis septembre ça se passe vraiment bien. Un titre aussi à la fin de saison, et de la réussite au prochain mercato.

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