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Vendredi 14 juillet, la saison de football commence seulement dans 1 mois sur le vieux continent que le Royaume-Uni nous gratifie déjà du match de l’année. Linfield Football Club accueille le Celtic Football Club à l’occasion du second tour préliminaire de Champions League. Un club protestant de Belfast accueille un club aux origines catholiques, en pleine période de fête protestante en Irlande du Nord. Pourquoi un bon vieux streaming de ce match vaut mieux que le feu d’artifice de ton village ? Réponse ci dessous.

Historique des conflits en Irlande

Tout d’abord, penchons-nous rapidement sur les très complexes conflits entre l’Irlande et l’Irlande du Nord. Jusqu’en 1919, l’Irlande est unie et sous tutelle du Royaume-Uni. C’est lors du premier mois de cette année que des violences éclatent sur la Verte Erin. L’Armée républicaine irlandaise (IRA) prend les armes et déclenche une guérilla dans l’objectif de voir l’île celte totalement autonome et indépendante du Royaume-Uni. Deux ans et 2000 familles ruinées plus tard, le traité anglo-irlandais est signé et donne naissance à l’Etat Libre d’Irlande, et à un sacré bordel.

En effet, ce fameux Irish Home Rule (l’Irlande libre) n’est pas une idée partagée par la totalité des irlandais. D’un côté, le Sud de l’Irlande est majoritairement catholique et est farouchement partisane de ce Home Rule. De l’autre côté, au Nord, la population est majoritairement protestante et unioniste, soit pour une union politique entre l’Irlande et le Royaume-Uni. C’est cette différence à la fois idéologique et religieuse qui va permettre à l’actuelle Irlande du Nord de voir le jour. Malgré le traité d’indépendance signé, six comptés du Nord décident de ne pas se proclamer indépendants du Royaume-Uni. Ces six comptés décident de former leur propre Etat, l’Irlande du Nord, et leur propre parlement, avec leur propre capitale : Belfast, ville où réside Linfield FC.

Malheureusement, la naissance de ce nouvel Etat se fait dans un bain de sang. Entre juillet 1921 et juillet 1922, Belfast fut quotidiennement le théâtre de nombreuses attaques entre les deux communautés. Les protestants unionistes attaquèrent à la bombe les quartiers catholiques de la capitale nord-irlandaise, tandis que les membres de l’IRA multiplièrent les attentats dans des lieux fréquentés par des protestants. En un an, environ 600 personnes moururent, dont la moitié furent des civils catholiques. Face à cela, des milliers de catholiques de Belfast décidèrent d’émigrer, notamment à Glasgow, ville mère du Celtic Glasgow.

Le Celtic, catholique et irlandais dans une Ecosse protestante

Cette vague d’immigration irlandaise catholique en Ecosse n’est pas la première. En effet c’est d’ailleurs ce phénomène qui a permis la création du Celtic Football Club.

Remontons encore dans le temps, en 1845 précisément. C’est à cette date que l’Irlande est touchée par une gigantesque famine, qui décime particulièrement les classes sociales populaires, majoritairement de confession catholique. C’est dans une optique de survie que Glasgow, alors à l’époque place forte de l’industrialisation en Europe et intégralement protestante, voit une vague celte arriver sur ses terres. A leur arrivée sur les bords de la Clyde, les Irlandais catholiques se voient discriminés par les Glaswégiens, majoritairement protestants donc. La pauvreté des ouvriers serait due aux nouveaux arrivants, un peu comme la quasi-totalité des problèmes que connaît le pays. Atroce sentiment de déjà vu…

C’est en pleine période discriminatoire, et purement protestante, qu’un prêtre décida en 1888 de créer le Celtic Glasgow FC. Le frère Warid, frère mariste, fonde cette équipe dans un premier temps pour protéger sa communauté. En effet, il voit dans cette initiative un moyen de rassembler quotidiennement les catholiques irlandais de Glasgow afin d’éviter de potentiels heurts avec leurs homologues protestants. On peut notamment retrouver cette citation dans l’avis de création du club, où les fondements catholiques sont posés plusieurs fois : « Nous savons que nous pourrons y sélectionner une équipe capable de faire honneur aux catholiques de l’ouest de l’Ecosse. De plus, nous avons le désir de créer ainsi un important espace récréatif où les jeunes catholiques pourront pratiquer différents sports. »

Le premier président du club n’est autre que l’archevêque de Glasgow à cette époque. A l’heure actuelle, le Celtic reste toujours le porte-drapeau du football catholique en Europe.

Mais les origines et les fondements irlandais du club sont encore plus forts et visibles que ses origines religieuses, ce qui lui vaut d’entretenir un lien étroit avec la diaspora irlandaise. Les couleurs du Celtic sont les mêmes que celle de l’île de l’Emeraude : le vert et le blanc. Son emblème est le fameux trèfle à quatre feuilles, et il rare de ne pas voir de drapeau irlandais flotter dans les gradins de Celtic Park. Hormis cela, le Celtic s’est positionné plusieurs fois de manière concrète sur la question du Home Rule, ce qui n’est pas illogique puisque le club fut fondé et dirigé à cette époque par des Irlandais. De nombreux dirigeants et joueurs ont plaidé en faveur de la cause nationaliste, par le biais de manifestations notamment. Le Celtic FC se positionne donc à ses débuts comme bien plus qu’un simple club de football.

Le club de Parkhead permet d’unifier une communauté où la religion et le nationalisme permettaient d’oublier les difficultés économiques et les différences de classes, et où les succès remplissait de fierté les individus d’une population opprimée à la fois à Glasgow et sur l’île Verte.

Linfield FC, total opposé du Celtic…

C’est donc ce club aux fondements et au présent catholique, ce club nationaliste, militant pour une Irlande libre, qui se déplace ce vendredi à Windsor Park, à Belfast. Belfast, capitale actuelle de l’Irlande du Nord. Belfast, tiraillé pendant des années entre républicains nationalistes catholiques et protestants unionistes. Belfast, théâtre d’un nouveau conflit aux 3000 morts entre protestants et catholiques entre 1960 et 1998. Mais la dramaturgie de cette rencontre n’est pas finie, accrochez-vous.

Actuellement Belfast est majoritairement… catholique. Et les tensions entre ces deux communautés sont loin d’être apaisées. A l’heure actuelle, on dénombre environ 90 murs permettant de séparer les différentes communautés dans la capitale nord-irlandaise. De nombreux heurts éclatent entre catholiques et protestants à l’heure actuelle, notamment lors de la traditionnelle marche des Orangistes. Cette marche est une manifestation annuelle organisée par l’Ordre d’Orange, organisation protestante créée en 1795. Certains historiens caractérisent cette organisation plus comme étant plus anti-catholique que purement protestante. L’Ordre d’Orange organise cette marche dans Belfast en honneur du roi protestant Guillaume III d’Angleterre, pour avoir abattu le roi Jacques II d’Angleterre, qui lui était… catholique. Vous l’aviez deviné. Depuis 1998 et la fin officielle du dernier conflit, cette marche donne lieu aux principaux combats entre unionistes protestants et nationalistes catholiques. De ce fait, pour atténuer les violences de ces dernières années, le quartier catholique de Belfast est bouclé lors de cette marche. Vous vous demandez sans doute quand a lieu cette traditionnelle marche ? Le 12 juillet. Cela explique pourquoi la rencontre, initialement prévue mercredi, a été décalée au vendredi 14 juillet. Imaginez des milliers de fans du Celtic, supportant un club aux racines catholiques et nationalistes irlandaises débarquer à Belfast, capitale nord-irlandaise, un jour de fête protestante unioniste ? Le résultat aurait pu être sanglant.

Malheureusement, l’imbroglio ne s’arrête pas là. En effet, en face du Celtic FC, vendredi, il y aura une équipe. Certes, une équipe dont les chances sont fines, mais qui à titre personnel entretient également une rivalité avec le club celte. Ce club c’est Linfield.

Linfield, le petit frère des Rangers

Linfield Football Club, est LE club de Belfast, voir LE club d’Irlande du Nord. Son palmarès est la parfaite illustration de son hégémonie nationale. 51 titres de champion, et 43 coupes nationales. Rien que ça. Linfield est d’ailleurs le second club au monde le plus titré dans son championnat national derrière les… Glasgow Rangers, l’ennemi juré du Celtic. Malheureusement le lien entre Linfield et les Rangers n’est pas que statistique. En effet, les deux clubs ont la particularité d’être tous deux des clubs aux fondements et aux racines protestantes, voire anti-catholiques. En effet, que ça soit du côté écossais où du côté nord-irlandais, aucun joueur catholique n’était autorisé à jouer sous les couleurs de ces deux clubs. Il faut attendre la fin des années 1980, pour que cette discrimination cesse. Cette similarité dans la haine a valu à Linfield le surnom de « petits frère des Rangers ». En ce qui concerne les Rangers, il faut préciser que ces derniers se sont, au cours de leurs histoires, montrés extrêmement proches d’une certaine organisation dont on a parlé plus tôt : L’Ordre d’Orange, l’organisation protestante ou anti-catholique de Belfast.

Dans l’ouvrage Celtic et Rangers, les irlandais de Glasgow, de Bill Murray, on apprend notamment que les joueurs des Rangers devaient soutenir ouvertement le mouvement orangiste. Ce soutien orangiste est d’ailleurs visible dans les tribunes de l’Ibrox Stadium. En effet, l’un des symboles des plus fervents supporters des Rangers n’était autre que le roi Guillaume III sur son cheval. Le fameux roi que l’ordre d’Orange célèbre tout les 12 juillet. Evidemment, tout ce folklore s’est atténué, du moins en apparence, notamment avec le durcissement de la loi sur l’incitation à la haine raciale dans les stades, en 2011. Néanmoins, à l’heure actuelle, les liens étroits entre Linfield FC et les Rangers existent. Les deux clubs forment les « Blues Brothers » avec Chelsea, qui se définit comme une entente entre les supporters de ces trois équipes, y compris au sein des supporters les plus radicaux.

Vous l’aurez parfaitement compris, ce match n’a rien du match de l’année en termes de football pur. Mais par ses rivalités et ses clivages historiques, ethniques, politiques, religieux, géographiques et sportifs, cette rencontre, qui sera d’ailleurs la première entre les deux clubs en raison des risques majeurs d’incidents, est unique et symbolique. Le club le plus irlandais de la planète, aux origines et au présent catholiques se déplace dans la capitale nord-irlandaise, encore marquée par les guerres entre catholiques et protestants, pour y jouer un club ayant sympathisé avec l’ennemi juré, le tout deux jours après une fête anti-catholique. Même Spielberg a eu besoin de se réhydrater. Ce duel hollywoodien prouve que le football n’est pas que du football. Ce n’est pas qu’un sport se restreignant à 22 bonshommes courant derrière un ballon. Non, le football est une entité à part entière, avec ses histoires, ses mythes, ses légendes, ses acteurs, sa magie, mais également malheureusement avec ses excès, comme l’illustre parfaitement ce match.

@gufojln

 

Crédits photos : AFP PHOTO / SCANPIX NORWAY / NED ALLEY