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Pourquoi aime-t-on autant le football ? Parce qu’il nous permet de retrouver l’enfance immédiatement, à chaque nouvelle trajectoire dessinée par nos héros. De Bielsa, on a tout dit. Pourtant, il fallait tendre l’oreille, une nouvelle fois…

De retour en France après des vacances studieuses, couplées à un épisode des plus douloureux (le décès de sa mère, Lidia Caldera, décédée en Argentine au mois de mai dernier), Marcelo Bielsa a donc obtenu sa première victoire à la tête du LOSC, face à Reims (2-0). Un épiphénomène dans la saison des Dogues. Une banalité pour des vacanciers dans l’attente du retour de la compétition. Pourtant, pour l’Argentin, une mission de taille vient tout juste de démarrer. Permettre à Lille de pouvoir rivaliser avec les plus grands cadors du championnat de France, et ce dès la reprise des hostilités au mois d’août prochain. Autant dire, une opération ‘taille Bielsa’.

L’architecte et l’apothicaire

Bien sûr, Rome ne s’est pas faite en un jour (pas plus que Alger, Oran, Bagan ou Venise), mais tous les espoirs sont permis à Lille. Au mois de mai 2014, François David décrivait le mode de fonctionnement de Don Marcelo pour Eurosport. Âme bienveillante (ou éternel insatisfait), El Loco ne laisse jamais rien au hasard avant de prendre possession d’un club. Avant de rejoindre l’Athletic Bilbao, l’Argentin avait ainsi visionné 42 des 55 matchs (2010-2011) disputés par ses futures troupes englobant Championnat, Coupes et matchs amicaux. Et ce par deux fois. À travers cette session de visionnage, Bielsa dresse des observations collectives et individuelles qu’il synthétise par la suite sur son ordinateur. Toute donnée est bonne à prendre avant d’échanger avec ses joueurs : « Il est déterminant de savoir ce que ressent le joueur et de savoir pourquoi il a fait un geste plutôt qu’un autre. Le joueur est informé dès les premiers jours du stage d’avant-saison ». « Bielsa tire plusieurs enseignements des visionnages. L’Argentin observe les équipes alignées, avec quel schéma, l’adversaire, tous les changements effectués, à quelle minute, la reconstitution de TOUS les coups de pieds arrêtés tentés ou subis », détaille encore François David, avant de poursuivre : « À noter que tous ces chiffres s’appliquent également aux joueurs prêtés et aux transferts réalisés. Ander Herrera, acheté à Saragosse quelques jours avant, avait déjà sa fiche personnalisée dans la vidéo ». Imaginez ainsi la réaction des joueurs de Bilbao face à un entraîneur qui connaissait déjà les qualités et les défauts de son groupe avant même sa prise de fonction. « Un jour, se souvient son frère Rafael Antonio, il a tenu à regarder 32 matchs différents du Milan pour réfuter une affirmation de Jorge Valdano. » D’après la légende, Bielsa ne perd d’ailleurs jamais au ni oui ni non. Une question de volonté face aux situations les plus extrêmes.

Avant de rejoindre un nouveau Championnat, Bielsa établit également une étude complète de ses futurs adversaires (équipe-type, nom de l’entraîneur, tactique employée à chaque journée) et prend soin de s’imprégner de la culture locale du pays au sein duquel il va officier. La culture est un élément fondamental dans la marche de l’Argentin. Tout est disséqué avec minutie : « Quand il est arrivé au Mexique, il a ainsi énormément lu sur notre culture car il voulait comprendre l’idiosyncrasie mexicaine. Je crois d’ailleurs qu’il connaissait davantage l’histoire mexicaine que moi », confie Ernesto Urrea, dirigeant de l’Atlas Guadalajara et ami de l’Argentin. Si Sampaoli entraînait la Finlande, il lui faudrait « écouter de la musique finlandaise et savoir qui est le meilleur cinéaste en Finlande, (…) être plus finlandais, (…) savoir ce qu’ils ressentent, ce qu’ils aiment, comment ils crient ». L’entraîneur est un chercheur au grand cœur et à la tête bien remplie. Avec Marseille, Bielsa récidivera avec les mêmes procédés afin d’être prêt à modeler son effectif dès sa prise de fonction, avec une bonne dose d’humilité réelle. Ainsi, Bielsa transforma Jérémy Morel en Gérard Piqué et Benjamin Mendy en Jordi Alba, le temps d’une saison. Ce fut déjà beaucoup d’émotions : « Si les journées duraient plus de 24 heures, il travaillerait davantage », raconte César Luis Menotti, sélectionneur champion du monde en 1978 avec l’Argentine, deux années seulement avant que Bielsa ne mette fin à sa carrière de joueur professionnel, à l’âge de 25 ans, après une blessure au genou. Une époque durant laquelle l’Argentin apprenait déjà les bases de son futur métier : « Il essayait toujours de corriger les erreurs des autres, confie Dardo Jara, ancien coéquipier du Loco. Les erreurs des milieux, des attaquants. Quand il nous donnait une information ou une consigne, il le faisait avec toute sa véhémence. Je crois qu’il voulait devenir le meilleur en tout. Il n’a pas pu être un très bon footballeur car il lui manquait quelque chose d’inné. Quoi qu’il fasse, il le fait pour être le meilleur ».

Apprendre, mais pour quoi faire ?

Dans les contrées mystérieuses du Nord de la France (où la fricadelle est Reine et Danny Boon l’égal de Johnny Depp), on clame déjà qu’il s’agit d’une « joie de pouvoir jouer pour Bielsa ». En professeur aguerri, l’Argentin reprend les préceptes d’un autre mendiant de bon football, à la plume entraînante et à l’amour de l’enfant pour le jeu : « S’il est bon que nous apprenions à nos enfants les raisonnements fondamentaux – grammaire et mathématiques –, nous devons aussi leur donner une idée de leur corps (…). Cela revient à dire qu’il faut apprendre aux enfants à aimer leur corps et à s’en servir. Rousseau a dit ce qu’il fallait là-dessus. Ces enfants de douze ans, sérieux comme des bonzes, ayant une réponse à tout, c’est, à proprement parler, la plaie d’une nation. Apprenons-leur à perdre un peu leur temps et donnons-leur ainsi une idée du bonheur » (Terre des Hommes, « Un style de vie », 1946). Un bonheur qui, au football, prendra forme à travers l’élégance et la synchronisation des mouvements collectifs d’une équipe. Le jeu est un plaisir qui dépasse le cadre du résultat. Pour gagner, il fallait d’abord commencer par jouer. Pour construire, il fallait d’abord apprendre à vivre ensemble.

Alors, les gammes se répètent et les musiciens apprennent par cœur leurs partitions au contact du chef d’orchestre. D’après l’un des élèves les plus âgés du groupe (et chargé du pôle administratif, la fameuse paperasse), le Maître est « cool », « satisfait des infrastructures » (des instruments de qualité et des étuis de première facture), il est « content », « à l’aise » voire même « confortable ». Sans oublier ces adjectifs qui lui collent à la peau : « méticuleux », « rigoureux » ou encore « très articulé dans ses argumentaires », et « très convaincant ». En soi, un vrai professeur. Entre l’émotion et la raison, Bielsa a tranché. Ce sera le cœur et la passion : « Je ne reprocherai jamais à mes joueurs leur manque de talent. Mais je suis inflexible avec l’effort, parce qu’il ne dépend que d’eux ». Pour exiger un don de soi maximal de la part de ses futurs prodiges, il faut d’abord commencer par représenter un modèle d’exemplarité. Les meilleurs entraîneurs donnent tout à leurs joueurs et ils exigent le même investissement en retour. Comment pourrait-il en être autrement ? La discipline est le pont entre les objectifs et leur accomplissement, du premier pion de la chaîne jusqu’au dernier : « Indépendamment de la façon dont vous voulez faire passer votre message, je crois qu’il faut que votre traitement soit juste, détaille Rafael Benítez. L’honnêteté est une qualité première. C’est la clé pour pouvoir exiger un comportement exemplaire de vos joueurs ensuite ». Même si, parfois, il vaudra mieux trafiquer la réalité pour lui donner une meilleure saveur : « La vérité n’est jamais amusante, sinon tout le monde la dirait » (Jacques Audiard, réalisateur et scénariste français).

Au nom d’une Dame !

Arrivé en France le 20 juin (au lendemain d’une Une au choix des plus douteux), Bielsa a donc mis en application sa ‘méthode’ – à distance, puis sur le terrain, accompagné par ses nouveaux acolytes (Gérard Lopez, Luis Campos et Marc Ingla). Pendant des mois, Gérard a dragué Marcelo. Et depuis, l’amour en province ressemble à nos jours les plus heureux : « On a plusieurs passions en commun comme le cinéma et cette vision un peu naïve du football, avec cette idée de se transcender sur un terrain et de prendre du plaisir », expliquait l’homme d’affaires dans les colonnes de la Voix du Nord, en juin dernier. Pour ce qui est du 7e art, des mots de Luis Vera, réalisateur chilien : « Il ne peut pas s’intéresser à un film à moitié : il doit le voir plusieurs fois pour tout comprendre, tout analyser ». Des siens : « Je ne suis pas un passionné de football. Je suis juste un passionné ». Le cinéma, comme le football, sont des métaphores de la vie. Pour des hommes libres, des sources d’inspiration inépuisables.

Le 6 août prochain, Lille débutera sa saison à Nantes. D’ici là, Don Marcelo continuera de mettre en application ses nouvelles résolutions : « La première recommandation que j’ai reçue à Lille (il marque un temps d’arrêt, puis sourit comme pour acter le début du changement véritable), plus qu’une recommandation, c’est un ordre de ma femme ; elle m’a demandé de sourire et de vous regarder en face, dans les yeux. C’est déjà une avancée dans les relations humaines ». Bielsa n’écoute pas les génies de la communication, Bielsa écoute Laura (la mère de ses deux filles) parce qu’il sait que les femmes sont celles qui « polissent les manières et donnent le sentiment des bienséances, elles sont les vrais précepteurs du bon goût, les instigatrices de tous les dévouements ». En finalité : « l’homme qui les chérit est rarement un barbare ». Descendant de Prométhée (et non de Jupiter), El Loco devra bientôt lutter avec ses propres armes (la passion et l’authenticité) face aux plus belles murailles de France. Permettre à Lille de retrouver les sommets du championnat au gré d’un jeu offensif. Et nous ramener en enfance, le temps d’un instant. Une tâche surhumaine, « mais on appelle surhumaine les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir ».

Crédits photos : AFP PHOTO / FRANCOIS LO PRESTI