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Considérée comme la sixième destination la plus prisée par les touristes en 2016, la Turquie a beaucoup d’arguments à faire valoir. Presque 1 an jour pour jour après la tentative de putsch raté, le pays et le championnat continuent à grandir, n’en déplaise aux opposants d’Erdogan. La Superlig fait son trou et devient un acteur important notamment pendant le mercato. Aujourd’hui, la Turquie est une place forte du foot européen mais la vie n’est pas si rose au pays de Mustapha Kemal Ataturk.

Finance, Fiscalité, Football.

Si le championnat turc arrive à autant attirer, ce n’est pas seulement grâce à l’adana kebab et aux touristes qui squattent la basilique Sainte-Sophie. La Turquie possède de nombreux arguments qui pourrait faire rougir la majorité des pays d’Europe. Au delà du football, la Superlig profite du fort taux de croissance économique qui a touché le pays depuis le début des années 2010. Des chiffres affolants allant de 8 à 9% de 2010 à 2012 avant de se stabiliser à 4% puis à 2.9% pour l’année 2016. Dans la même période, la France chiffrait entre 0.2% et 1.2%. La société de consommation turque raffole de football et en veut toujours plus. La plupart des supporters se sont rabattus sur la télévision pour visionner les matchs. Le passolig a été un frein dans le remplissage des stades.  « C’est clairement la raison principale » explique Omar Altundag, journaliste parssé par beIN SPORTS, « Fenerbahce faisait 35 000 en moyenne (le stade  Sukru Saraçoglu peut accueillir 50 000 personnes) avant l’arrivée du passolig, maintenant, ça tourne officiellement à 15 000, officieusement 12 000 – 13 000″. « C’est aussi le même problème pour Galatasaray qui a vu son remplissage diminuer, aujourd’hui le stade affiche à un taux de remplissage de 23 000 pour 50 000 places ».

Les clubs ne vivent pas de la billetterie mais plutôt des sponsors et des droits télé qui occupent la majeure partie des rentrées d’argent. Si les droits TV en France ont été négociés à hauteur de 764.8 millions par an, la Turquie n’est pas ridicule à côté. Avec une renégociation à hauteur de 600 millions, l’arrivée de beIN SPORTS au pays de Hedo Turkoglu est une preuve de l’importance qu’est en train de prendre la SuperLig. A tel point que le championnat s’exporte de plus en plus. Premier pays visé, la France qui diffusera quatres matchs par week-end via beIN SPORTS évidemment. « Les Turcs comprennent de mieux en mieux le business » avance Omar Altundag. « Aujourd’hui, il pourrait avoir une possible diffusion au Moyen-Orient du championnat et Besiktas est en Chine pour faire sa préparation« .  Les sponsors aussi sont mieux négociés.

Prenons l’exemple du Besiktas Istanbul qui est un modèle de gestion depuis l’arrivée de la Vodafone Arena. Le club populiste génère 54,34 millions de sponsoring et 48 millions via la billetterie sur l’exercice 2015-2016. La signature avec Vodafone a permis à Besiktas d’équiper son nouveau bijou de la Wifi dans toute l’enceinte, et de mini télévisions sur une partie des sièges. En échange du sponsor maillot et du naming du stade, BJK prendra 115 millions sur 15 ans.  Le chiffre d’affaire du club a pratiquement doublé entre 2014 et 2016 juste grâce à l’arrivée du nouvel outil ultra technologique.

https://twitter.com/_BESIKTAS_FR/status/887208572555325441

La fiscalité avantageuse facilite les transactions. Yoan Gouffran peut signer chez le promu Goztepe et s’y retrouver financièrement grâce à la fiscalité du pays.

Pareil pour Khalid Boutaib qui se retrouve avec un salaire décuplé en signant chez un promu. Si pour l’ancien strasbourgeois, il n’était pas compliqué d’offrir plus que ce que lui proposait le RCSA, pour les autres clubs, la donne est différente. Les petits clubs turcs n’offrent pas forcément plus mais ils peuvent donner autant. Tout le monde est gagnant dans l’affaire, un argument qui incite des joueurs comme Gouffan, Ben Youssef, Menez,  Clichy, Sandro à signer dans des clubs moindres. Quand Gael Clichy signe à Istan Basaksehir, il se retrouve à toucher trois millions net par saison. Soit pratiquement autant qu’à Manchester City.  Imposé à pratiquement 50% en Angleterre, l’ancien Gunners sera imposé à hauteur de 15% grand maximum (et encore). Au final, le Français finit par s’y retrouver financièrement. Les grands clubs poussent le vice encore plus loin en proposant un impôt quasi-nul pour ses stars. Il ne serait pas étonnant qu’on apprenne que Gomis, Pepe voire Clichy ne paieront rien et que le club prendra tout en charge. Pour donner un ordre d’idée, voici un tableau qui résume parfaitement la fiscalité en Turquie.

Une autre réalité émerge en Turquie, c’est la progression des clubs de seconde zone. Le challenge devient séduisant qu’on soit joueur de Kasimpasa, Antalyaspor, Bursaspor ou Trabzanspor. Le meilleur exemple reste celui d’Istanbul Basaksehir qui termine cette saison à une surprenante seconde place. Si l’histoire de ce club vaut le détour* , le jeune club est assez bien structuré malgré une affluence ridicule d’environ 3000 supporters pour 17 000 places. Le club stambouliote est en train de faire son trou. Les arrivées de Clichy, Chedjou et Mevlut Erding confirment la dimension qu’est en train de prendre le Medipol. Dans le même temps, Istanbul BB se permet le luxe de vendre « Un des deux-trois grand talents turcs » d’après notre journaliste turc préféré : Cengiz Under, parti pour 14 millions à la Roma. Dans la réflexion du joueur de calibre moyen-bon, mieux vaut signer en Turquie et devenir une légende que rester dans un club moyen et se contenter des seconds rôles.

* Magnifique enquête à voir =>

Dans un autre temps, la crise que traversent Fenerbahce et Galatasaray facilite l’émergence de ces clubs. Les deux locomotives turques sont dans le dur depuis quelques saisons. Les épopées européennes ont été des véritables parenthèses dorées pour les frères rivaux. Demi-finale d’Europa League pour les Sari Kanaryalar en 2013, quart de finale de Ligue des Champions la même année pour le Cimbom. Minés par les problèmes institutionnels, les deux clubs ont du mal à relever la tête. Pire pour Galatasaray qui enchaîne les coachs, sept en trois ans dont quelques gros flops, et a surtout vu sa légende, Wesley Sneijder claquer la porte après une embrouille avec Igor Tudor. Une honte pour les supporters : le Néerlandais a été longtemps le porte drapeau des sang et or, et son départ ne va pas arranger les tensions entre les supporters et le board. La flopée de problèmes qui touchent les clubs est le reflet de l’incompétence des dirigeants en Turquie.

Les dessous controversées de la Hype

« Il faut être patient et très intelligent avec le football turc, sinon on risque de se diriger vers une mort assurée ». Omar Altundag résume de manière simple mais concrète la situation. Les problèmes touchent autant les grandes instances que les clubs et sélections nationales. Tout est relié et provoque une situation compliquée à gérer. L’incompétence règne. Fenerbahce et Galatasaray (encore eux) ont été sanctionnés par l’UEFA pour non respect du fair-play financier. Le problème ne provient pas des montants dépensés mais bien des masses salariales dépassant le seuil autorisé. Cela n’a pas empêché les rivaux de recruter Mathieu Valbuena, Nabil Dirar, Younes Belhanda, Bafetimbi Gomis et plus récemment Mariano. La plupart des clubs turcs vivent au dessus de leurs moyens et vont vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Les droits télés ne sont que de la « poudre de perlimpinpin ».

Un autre problème résulte du mercato, c’est la Mendès-dépendance. Le super agent travaille  avec Besiktas depuis 2010 et a ramené de très bons coups aux aigles noirs. Quaresma, Simao, Talisca, Pepe plus récemment, tous sont issus de la relation entre l’agent portugais et BJK. Le mentor de CR7 a même essayé de caser Diego Costa 6 mois chez les blanc & noir avant qu’il ne signe à l’Atlético. Si l’union avec Besiktas est un franc succès, ce n’est pas forcément le cas avec Fenerbahce. Bruno Alves, Souza, Fabiano, Ba et Vitor Pereira, tous sont estampillés Jorge Mendes et aucun n’a marqué les supporters.

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Les dirigeants turcs manquent d’idées et cela se reflète sur plusieurs  étages au sein des clubs. La Turquie a un gros problème de formation. Le vivier n’est plus exploité comme il pouvait l’être il y a 20 ans. Les gros clubs forment de moins en moins et voient les autres clubs européens venir chiper les talents locaux. La génération qui arrive pourrait corriger cette anomalie. Emre Mor, Enes Unal, Cengiz Under, Berkay Ozcan et Yusuf Yazici représentent l’avenir du pays. Parmi ces 5 noms, 3 sont nés en Turquie mais aucun n’a joué chez l’un des trois géants. Enes Unal a fait ses premiers pas à Bursaspor avant de rejoindre Manchester City puis Villarreal cet été, Yusuf Yazici est un enfant de Trabzon et Cengiz Under a éclaté du coté de Basakesehir. Berkay Ozcan évolue du coté de Stuttgart et commence à se faire un nom en Allemagne.  Quand à Emre Mor, il est issu de la formation danoise
L’avenir de la Turquie s’annonce radieux après une très longue traversée du désert causée en partie par les instances supérieures.

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Car il ne faut pas se méprendre, la situation de l’équipe nationale turque fait énormément de mal à la Superlig. On pointe du doigt le trou générationnel et l’absence de cadres notamment. « Il ne faut pas être naïf, on ressent les conséquences de ce problème qui touche les jeunes (qui se sentent mis de coté) dans les résultats de l’équipe nationale » nous raconte le journaliste passé par beIN SPORTS. L’Euro 2008 aura été le dernier frisson pour les supporters turcs, cette épopée coïncide avec le déclin d’une génération composée de Nihat, Rustu ou Memeth Aurélio entre autres. Depuis, personne n’a réellement repris le flambeau.

Si Arda Turan faisait figure de star de la nouvelle sélection, son rendement laisse à désirer. Aujourd’hui, le Barcelonais a mis un terme à sa carrière internationale après une violente altercation avec un journaliste influent. Ses lieutenants Hakan Calhanoglu et Oguzhan Ozyakup n’ont pas encore atteint le niveau d’un Memet Topal ou Tuncay Sanli, véritables soldats de Fatih Terim durant son mandat. Aucun n’assume ses responsabilités et ne se mue en leader de vestiaire. L’Euro 2016 a été un fiasco retentissant pour la sélection, « un vrai crève-coeur » pour la majorité des supporters de plus en plus déçus par leur équipe.  La question des bi-nationaux est souvent remis sur le devant de la scène. Si leur présence est une aubaine pour Fatih Terim, c’est aussi la marque d’un problème au niveau de la formation. Le staff pioche de plus en plus aux Pays-Bas, Allemagne ou France pour compléter leurs équipes de jeunes et en oublie le vivier local.

Le dernier point est le plus important et apparaît comme un serpent de mer en Turquie : la corruption. Pour les spécialistes du foot turc, elle est présente encore aujourd’hui malgré les nombreux démentis. C’est le problème des championnats « mineurs », ils sont souvent sujets à la controverse. Portugal, Roumanie, Turquie, Croatie, Grèce, tous ont été touchés par la corruption. Fenerbahce et Besiktas ont été sanctionnés en 2013 pour des matchs arrangés. Une affaire qui a secoué le pays à tel point que le président de Fener, Aziz Yildrim a été incarcéré durant un an en détention préventive. Quand à BJK, le club a été destitué de sa coupe de Turquie glanée en 2011. Galatasaray n’est pas en reste, le Cimbom a été accusé d’avoir arrangé certains matchs en 2006, année du titre sous Eric Gerets. Si aucune preuve n’a été trouvée, le doute reste présent. 9 ans plus tard, un but de Wesley Sneijder va relancer la controverse. Face à Gençlerbiligi, le Néerlandais va ouvrir le score sur une frappe anodine. La vidéo parle d’elle-même.

Malheureusement, les suspicions touchent aussi la sélection. En effet, une rumeur court comme quoi certains joueurs payaient Fatih Terim pour être titulaires. Vu le nombre d’anomalies présentes durant l’Euro 2016 dans le XI turc, il y a de quoi se poser des questions. Encore une affaire qui pourrait faire éclater en mille morceaux une sélection qui rêve de retrouver une stabilité. L’équipe nationale est un enjeu sportif et politique, et cela donne un vrai bordel. Si la tentative de putsch contre Erdogan s’est avérée être une idée en carton, faire le ménage auprès des grandes instances du football turc ne serait pas bête.

Il est clair que le championnat turc possède des atouts indéniables qui pourraient aider à faire grandir sa notoriété.  Mais il ne s’agit que de la partie apparente de l’iceberg ; le football turc doit être reformé. Que ce soit chez les grandes instances, dans les clubs ou au sein de la sélection. « Aujourd’hui, la Superlig est à la croisée des chemins, soit on redresse notre football soit c’est le naufrage total » résume parfaitement Omar Altundag.

Intelligence et patience sont les maîtres mots, sinon, c’est la banqueroute assurée pour nos amis.

Un grand merci à @OmarAlt14 pour sa contribution

Crédits photos : AFP PHOTO / OZAN KOSE