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La beauté du football réside dans sa faculté à fédérer et créer des liens entre les peuples. On garde tous en tête la solidarité allemande avec les supporters français le soir du match de Ligue des Champions qui devait opposer le Borussia Dortmund à Monaco, annulé à cause de l’attentat sur le bus du BVB. Ce sport traverse les frontières et fait des adeptes dans les pays du monde entier. La Corée du Sud ne fait pas office de contre-exemple.

L’engouement grandissant des Coréens pour le foot n’est autre que le résultat de qualifications régulières pour la Coupe du Monde dès les années 80. Une compétition internationale qu’elle accueillera par ailleurs sur son sol en 2002. Durant celle-ci, la sélection nationale est l’auteur d’un parcours aussi remarquable qu’héroïque. La phase de poule voit les Coréens terminer à la première place – 2 victoires, 1 nul – devant les Etats-Unis en éliminant ainsi le Portugal et la Pologne. En huitièmes de finale, au cours du match le plus controversé de l’histoire des Coupes du Monde, l’Italie victime d’un arbitrage à sens unique se fera à son tour éliminer durant les prolongations par la sélection alors entraînée par Guus Hiddink. A l’issue de la partie, l’arbitre Byron Moreno est accusé d’avoir truqué le match, lui qui sera par ailleurs suspendu 20 matchs par la fédération équatorienne suite à ces incidents puis arrêté en 2010 pour trafic de drogue. Puis vient le tour de l’Espagne qui s’inclinera durant la séance de tirs au but. Aucune autre sélection asiatique n’avait su atteindre le dernier carré de la plus prestigieuse des compétitions internationale auparavant, mais le rêve s’arrêtera face à l’Allemagne, et la Corée du Sud terminera même 4ème en perdant la petite finale face à la Turquie.

Le football ne tardera ensuite pas à devenir le sport phare en Corée (avec le baseball). Une passion et une ferveur accentuées par les prouesses d’un jeune joueur recruté lors de la saison 2005-2006 par le Manchester United de Sir Alex Ferguson : Ji-sung Park, qui évoluait jusqu’alors au PSV Eindhoven, et qui avait la lourde tâche de faire oublier Roy Keane au milieu de terrain. Malgré des débuts décevants, Ji-sung Park s’imposera dans le 11 des Red Devils. A l’aise avec le ballon et percutant, le sud-coréen devient rapidement l’un des joueurs les plus appréciés du vestiaire mancunien.

Le grand pote de Tonton Pat’ et Carlito Tevez sera champion de Premier League à 4 reprises (2007, 2008, 2009 et 2011) et remportera la Ligue des Champions en 2008. Après un transfert à QPR, puis un prêt au PSV. Celui que l’on surnomme Ji-Sung Hero dans son pays prendra sa retraite footballistique en 2014.

Des joueurs de grande classe qui s’exportent mal en Europe

Les joueurs coréens à évoluer en Europe ne sont pas nombreux, on gardera le souvenir de Chu-young Park, ancien serial buteur de Monaco et auteur d’une saison remarquable, à l’issue de laquelle il snobera le LOSC (qui l’attendait pour la traditionnelle visite médicale, le bougre prendra le premier wagon en direction de Londres) pour rejoindre les Gunners d’Arsène Wenger en 2011, lors de la relégation du club de la principauté. La suite on la connaît : le natif de Daegu va traverser une véritable descente aux enfers puisqu’il sera prêté au Celta Vigo, à Watford où il ne disputera que 2 matchs, avant de s’envoler pour une destination exotique (en Arabie Saoudite) puis il finira par rentrer au pays, en s’engageant avec le FC Seoul, club de la capitale.

Moins médiatisé, le Coréen de l’année 2011 évolue également en Europe. Il s’agit de Ki. Qui ? Sung-yueng qui après un passage au Celtic Glasgow fera son petit bonhomme de chemin en Premier League, dans l’équipe galloise de Swansea.

Tout comme son compatriote, Heung-min Son a quitté son club formateur pour rallier l’Europe, plus précisément Hambourg où le joueur aura attisé les convoitises de belles écuries européennes. Il rejoint le Bayer Leverkusen en 2013 où il marquera 26 buts, puis s’envole en Angleterre pour signer à Tottenham (où il évolue depuis deux saisons). Si Heung-min est connu pour faire exploser vos manettes sur FIFA, il n’en reste pas moins un joueur fabuleux, et un grand artisan de la belle saison des Spurs (2ème de Premier League) en inscrivant 14 buts et délivrant 6 passés dé.

Souvent comparé à la Pulga, Seung-woo Lee est un des talents les plus prometteurs de sa génération. Le jeune attaquant qui évolue aujourd’hui à la Masia est rapide, technique et un excellent finisseur. Nul doute qu’il fera parler de lui au cours des prochaines saisons.

Enfin, le nom de Chang-hoon Kwon ne vous dit sûrement rien, mais cet ex joueur de Suwon évolue dans notre belle Ligue 1, plus précisément à Dijon. Cet hiver, Chang-hoon a rejoint la bande à Balmont mais n’a participé qu’à huit matchs durant la seconde partie de saison. Chang-hoon Kwon est un jeune milieu de 22 ans. Offensif et technique, il s’était distingué lors des derniers Jeux Olympiques de Rio en 2016. Nommé meilleur joueur de son équipe, il marque le but qualificatif contre le Mexique durant la phase de poules. Le sud-coréen était également l’une des plus grandes promesses de la K-League. Enfin, on recense quelques autres joueurs sud-coréens en Bundesliga, ou encore au FC Porto.

Un football trop éloigné des standards européens ?

Les Coréens pratiquent un jeu énergique, extrêmement discipliné, et se concentrent sur l’organisation tactique. Un respect des consignes qui permet de conserver le ballon lors des phases de construction, d’user l’adversaire avec une succession de passes courtes et un déplacement autour du porteur de la balle qui limite la prise de risque. En revanche, lorsqu’il faut récupérer dans les pieds adverses, on peut compter sur leur impressionnante condition physique pour presser intensément et durant toute la durée d’un match.

Cette faculté à multiplier les efforts, que ce soit pour le pressing, le replacement, et les projections offensives lors des contre-attaques est le fruit d’un entraînement physique auquel sont déjà soumis les jeunes des académies de football scolaires. En immersion dans le centre d’entraînement d’un collège de Seoul, on découvre une bande d’adolescents d’environ 13 ans, qui peut s’entraîner jusqu’à quatre fois par semaine pendant plus de deux heures et parfois presque sans même toucher de ballons de la séance. Une compilation d’exercices de motricité et d’endurance qui font de ces jeunes de redoutables athlètes. Une formation impressionnante où l’individualisme n’a pas sa place, où la cohésion est primordiale car il permet à chacun de tirer ses coéquipiers vers le haut. En somme : discipline, courage, cohésion et efforts sont les maîtres mots, ce sont surtout des valeurs que l’on retrouve dans une autre institution éloignée du football, l’armée.

Mais pourquoi ? La Corée est un pays au passé douloureux car il fut d’abord colonisé par le Japon, a ensuite dû batailler pour obtenir son indépendance avant qu’une guerre opposant le Nord et le Sud n’éclate. Aujourd’hui encore, les sud-coréens craignent une invasion du Nord. Une crainte qui se ressent jusque dans le sport, en témoigne l’affaire « Heung-min Son » qui était censé retourner dans son pays durant sa première saison à Tottenham pour passer son service militaire (de 21 mois). Ji-sung Park avait été quant à lui été exempté grâce à ses résultats en Coupe du Monde, tandis que Sung-yueng Ki avait eu l’autorisation de ne faire que 4 semaines pour la récompenser de sa médaille de bronze aux JO de Londres en 2012.

Un match de football coréen est une « guerre » tactique, dans laquelle chaque camp avance ses pions pour décrocher la victoire finale. La prise d’initiative est donc limitée, le grain de folie que l’on retrouve dans le Total Régal de Smaïl Bouabdellah est rare. Les relances défensives sont courtes, il est inconcevable pour un défenseur central de tenter des transversales pour trouver les ailiers, à l’image de ce que font magistralement des joueurs comme Leonardo Bonucci ou Jérôme Boateng. Une telle prise de risque peut s’avérer préjudiciable, or on ne laisse jamais place à l’incertitude en Corée du Sud, comme par ailleurs dans toutes les autres cultures asiatiques. C’est ce qui explique le manque de joueurs coréens dans nos championnats : un football incompatible avec ce qui se fait chez nous.

En revanche, il serait présomptueux de sous-estimer la technique de ces footballeurs. Passes précises, dribbles simples mais bien exécutés combinés à de l’élégance balle aux pieds (tout le contraire d’un certain milieu de terrain parisien dont on taira le nom) et un jeu tonique porté vers l’avant, ce football réserve de belles surprises et il est évident que les professionnels sud-coréens s’exporteront d’avantage vers nos championnats quand le schéma actuel s’adaptera aux évolutions du football moderne.

Concernant la K-League, les équipes phares sont le FC Seoul, Le Jeonbuk Hyundai Motors FC ou encore Suwon Samsung Bluewings FC. Les stars locales se nomment Dejan Damjanovic : le Zlatan monténégrin du pauvre au FC Seoul ; Ricardo Lopes : un puissant feu follet brésilien de Jeonbuk (un profil rare dans ce championnat) et son coéquipier Dong-gook Lee, l’attaquant vétéran de 38 ans, passé brièvement par Middlesbrough en 2007 et meilleur buteur coréen en activité. Une émission de télé-réalité (type la Famille Kardashian) lui est même consacrée, ce qui nous permet de cerner la popularité du personnage. Le championnat est composé à plus de 95% de Sud-coréens, puis de quelques Brésiliens. Le niveau y est équivalent à la Dominos Ligue 2, les internationaux en plus. Un niveau suffisant qui permet aux formations sud-coréennes de bien figurer en AFC Champions League, la Ligue des Champions asiatique dans laquelle s’affrontent des équipes chinoises ou encore de la péninsule arabique.

L’an dernier, c’est le Jeonbuk Hyundai Motors FC qui l’avait d’ailleurs remportée face à Al-Ain après avoir éliminé Seoul en demi-finale. Mais la K-League ne peut plus rivaliser avec les investissements financiers massifs des écuries chinoises. Le championnat s’est déjà fait dépasser cette saison par la Chinese League (aucune équipe coréenne n’a dépassé les 16èmes de finale de la Ligue des champions cette année, fait suffisamment rare pour être souligné). A tel point que l’on se demande si le championnat peut aspirer à mieux les prochaines saisons si le mercato chinois continue d’être aussi fou (et ce même si les clubs se font énormément taxer sur les joueurs étrangers depuis peu).

S’appuyer sur la jeunesse pour briller au mondial 2018 en Russie

Enfin, on ne pouvait pas se quitter sans parler de l’actualité des « Guerriers Taeguk » (la sélection). La Corée du Sud a accueilli la Coupe du Monde U20. Les jeunes internationaux menés par le joueur vedette Seung-woo Lee avaient débuté le tournoi sur les chapeaux de roues en s’imposant 3-0 face à la Guinée en match d’ouverture, totalisant plus de 35.000 supporters. La suite ? Une victoire inattendue face à l’Argentine 2 à 1, dont l’un des buteurs de la rencontre (Seung-ho Paik, également jeune attaquant de la Masia) est l’auteur de la fameuse célébration moqueuse et vengeresse à l’encontre de Diego Maradona qui avait montré des signes de satisfaction prématurés lors du tirage de l’équipe hôte pour les jeunes U20 de l’Albiceleste (d’ailleurs éliminée dès la phase de poule). Enfin, une victoire face à l’Angleterre (1-0) a assuré la qualification et la première place aux jeunes sud-coréens dans la phase de poule. On commençait à croire à un parcours comme en 2002 pour cette équipe, mais le rêve s’est finalement terminé dès les 8èmes de finale et une défaite face au Portugal (0-3).

Pour le mondial 2018, la Corée du Sud (51ème du classement FIFA) est seconde de son groupe (derrière l’Iran). Une deuxième place est synonyme de qualification, mais les Guerriers Taeguk doivent se méfier de l’Ouzbékistan qui ne compte désormais plus qu’un seul petit point de retard sur cette seconde place tant convoitée. La menace est d’autant plus importante que le sélectionneur (Uli Stielike, ancien joueur du Real de Madrid et international allemand de 62 ans) vient d’être limogé. La sélection a toute intérêt à commencer à intégrer sa nouvelle génération, car le résultat pourrait s’avérer bénéfique, et tant pis pour la cohésion du groupe, ce détail n’est que secondaire (il n’y a qu’à voir la rivalité entre les joueurs du Real et du Barça au sein de la Roja et le jeu qu’elle produit). Comme on dit, on part à la guerre avec ses meilleurs soldats, n’en déplaise à certains !

La Corée du Sud doit encore disputer (au moins) deux matchs de poule pour se qualifier. Le premier aura lieu le 31 août 2017 face à l’Iran, d’ores et déjà qualifié. Le second face à l’Ouzbékistan en septembre, match qui devrait être déterminant pour la qualification au mondial 2018 en Russie.

Les cartes sont entre les mains des joueurs, qui ont le talent requis pour se qualifier et le potentiel pour faire un grand parcours lors de cette Coupe du Monde. Des futurs résultats qui pourraient procurer plus de visibilités aux plus grands talents sud-coréens, et offrir des opportunités plus qu’intéressantes aux équipes prêtes à miser sur l’Asie, le nouveau continent à la mode pour les clubs qui souhaitent se développer à l’international.

Photo credits : AFP PHOTO / KARIM JAAFAR