Allegri et la Juventus : une rupture amère mais nécessaire ?

C’est désormais officiel depuis quelques jours : après cinq ans de gloire, de trophées, de déceptions et de loyaux services à la Juventus, Massimiliano Allegri quitte le club bianconero, laissant derrière lui des tifosi à moitié heureux de se lancer dans un nouveau challenge sans leur « Mad Max ». Que retenir du passage d’un entraîneur arrivé au club sous les #AllegriOut et reparti de la même manière, ayant entre les deux connu la gloire et mis toute l’Italie aux pieds de la Vieille Dame ? Résumé de cinq années pleines de succès pour l’entraîneur natif de Livourne.

C’est en juillet 2014 que l’aventure de Massimiliano Allegri sur le banc de la Juventus a commencé, avec pour très lourde tâche de succéder au travail d’Antonio Conte, notamment vainqueur de trois Scudetti consécutifs avec les bianconeri. Les ambitions du club vont plus loin : redorer le nom de la Juventus en Europe et s’imposer comme l’un des plus grand club de cette ère. Quelques mois avant son arrivée à la Vieille Dame, Massimiliano entraînait l’AC Milan. Après un début de saison compliqué (onzième de Serie A à 20 points d’une place qualificative en Ligue des champions), le tacticien a été limogé en janvier, sans club pendant six mois.

Son passage à l’AC Milan et son manque de succès lui a valu beaucoup de haine et de scepticisme et la part des tifosi, douteux quant à la capacité de leur nouvel entraîneur de perpétuer les succès d’Antonio Conte, parti de la Juventus après une vraie rupture entre lui et le président du club, Andrea Agnelli. Pour accompagner le Mister, l’effectif du club est renforcé avec les arrivées d’Alvaro Morata, Patrice Evra, Kingsley Coman et Roberto Pereyra. Au début de la saison 2014-2015, la Juventus reste l’immense favorite pour conquérir le Scudetto.

A jamais dans l’histoire

Les cinq saisons qui ont suivi l’arrivée de l’entraîneur ont été synonymes d’un succès complètement inattendu. Massimiliano Allegri s’est illustré comme étant l’un des tous meilleurs tacticiens de son temps, lui qui revenait d’un passage difficile chez un autre géant d’Italie. En cinq ans, l’entraîneur a remporté cinq Scudetti, cinq Coupes d’Italie et deux Supercoupes d’Italie. Il a donc réalisé quatre doublés nationaux de suite, avant de tomber sous l’armada offensive de l’Atalanta cette saison et de subir un 3-0 très lourd.

Toutefois, sur le plan national, difficile d’en demander plus au désormais ancien coach de la Vieille Dame : aucun entraîneur avant lui n’avait réalisé l’immense exploit de remporter cinq Scudetti de suite. Avec 72,5% de victoire à la Juventus toutes compétitions confondues et 75,5% en Serie A, il est le seul entraîneur du club et d’Italie à avoir réalisé de telles performances. Il est également le seul à avoir remporté quatre doublés nationaux de suite dans l’un des cinq grands championnats, et tous ces exploits font indéniablement de lui l’un des plus grands coachs italiens et l’un des tous meilleurs entraîneurs de l’histoire de la Juventus.

Au-delà des chiffres et du palmarès particulièrement impressionnant du tacticien, le monde a également appris à connaître un entraîneur capable de retourner des situations improbables, donnant l’impression qu’il avait toujours des dizaines de coups d’avance sur ses adversaires. Son exploit réalisé contre Tottenham la saison passée en une brillante mi-temps puis la « presque-remontada » contre le Real Madrid cette même saison en sont la preuve : une fois dos au mur, Massimiliano Allegri est l’un des tacticiens les plus intelligents de ce sport. De son passage à la Juventus, les tifosi retiendront des victoires et des masterclass à n’en plus compter, mais aussi une pauvreté de jeu dans ses dernières années qui peut laisser un goût amer chez certains supporters.

Un départ nécessaire

La triste réalité est celle-ci : le départ d’Allegri à la fin de cette saison 2018-2019 en partie ratée était non seulement inévitable, mais surtout obligatoire. La Serie A était presque devenue une formalité pour le club et les supporters, las de voir leur club sans trophée européen depuis des années. La conquête du Scudetto – presque devenue habituelle – ne suffit plus au club qui a des ambitions plus fortes : soulever la Ligue des champions dans un court délai. C’est aujourd’hui une urgence pour le club : le recrutement de Ronaldo pour près de 100 millions d’euros le prouve.

Plus de vingt ans sans Ligue des champions, c’est bien trop pour la Juventus qui se veut être l’un des tous meilleurs clubs européens aujourd’hui. L’arrivée de l’un des deux meilleurs joueurs de son ère et maître de la Ligue des champions avait pour principal but d’aider les bianconeri à « ramener la Coupe à la maison ». L’arrivée du joueur, meilleur buteur de la compétition et principal artisan des quatre victoires du Real Madrid les cinq saisons précédentes a définitivement fait rentrer la Juventus dans la cour des (très) grands. Finalement, l’extraordinaire parcours de l’Ajax a mis fin aux tous derniers espoirs de la Juventus de Massimiliano Allegri, visiblement à court d’idées en Europe. Un nouvel entraîneur, plus habitué des matches européens ou avec une philosophie de jeu bien différente, semblait nécessaire pour permettre à la Juventus d’avancer avec son temps.

C’est en effet l’autre reproche que nous pouvons faire à Massimiliano Allegri : produire un jeu très pauvre et bien loin d’être aussi spectaculaire que celui de l’Ajax ou de Liverpool cette saison par exemple. Cette année, sa Juventus était presque uniquement basée sur le réalisme de Cristiano Ronaldo, pas forcément capable de réaliser des exploits à tous les matches. Le slogan du club (Gagner n’est pas important, c’est la seule chose qui compte) n’a jamais autant correspondu à un entraîneur. Cependant, les tifosi, sans rejeter leur ADN, espèrent encore avoir du spectacle sous leurs yeux, largement possible avec un effectif aussi impressionnant et complet que celui de la Juventus.

Pour l’entraîneur en revanche, seule la victoire compte et il l’a souvent fait comprendre. « Vous voulez du spectacle ? Allez au cirque », avait-il un jour déclaré en conférence de presse. Le cynisme et le réalisme de la Juventus font les belles affaires de Mad Max, malheureusement enfermé dans un système trop défensif depuis au moins deux ans déjà. Critiqué par les tifosi pour avoir gâché Paulo Dybala, chargé de jouer mezz’ala pendant la quasi-totalité de l’année, Allegri a répondu en assurant qu’il ne s’occupait que très rarement des situations offensives. Sa relation avec l’Argentin semblait toutefois s’être ébranlée cette saison, malgré un énorme respect du joueur envers son entraîneur. Un changement de philosophie était donc bien nécessaire pour apporter un peu de nouveauté dans ce club désireux de conquérir l’Europe le plus rapidement possible.

Massimiliano Allegri est arrivé à la Juventus critiqué, l’a souvent été pendant ses années de services à cause des joueurs qu’il a mis de côté et de ses choix questionnables en Ligue des Champions, et est reparti critiqué de plus belle. Il a cependant remporté onze trophées au club et a remis celui-ci au-devant de la scène européenne, chose inespérée lorsqu’il est arrivé. Le départ du tacticien s’avérait cependant obligatoire, lui qui ne parvenait pas à renouveler ses idées et à intégrer certains cadres du club dans ses plans de jeu. Si son départ a d’abord suscité la joie de la grande majorité des tifosi, bien conscients que c’était la meilleure décision à prendre, ceux-ci sont ont également compris avec du recul qu’ils venaient de perdre l’un des plus grands entraîneurs de l’histoire de leur club, malheureusement arrivé au bout de ses idées. Ils savent ce qu’ils ont perdu, mais pas encore ce qu’ils vont gagner.

Crédit photo : Marco Bertorello / AFP