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Un touché de balle machiavélique, un poète incompris, un sombre inconnu, une étoile filante trop vite éteinte, une apothéose du football, enfin bref, vous pourrez entendre l’un de ces constats au choix si vous arrêtez une personne au hasard dans la rue pour lui demander comment elle décrirait Juan Romàn Riquelme. On l’aime ou on ne le connait pas, il n’y a pas de troisième alternative.

Laissez vos joueurs lambdas à leurs carrières toutes aussi lambdas, parler de Romàn, c’est parler de la caste des plus grands. Retour sur une carrière faite d’incompréhensions, de contrôles orientés et de passion. Ou de pasión.

De Boca à Boca sans passer par Manchester United.

Neymar n’a rien inventé. Signer au Barça après s’être fait un nom devant la terre entière sans quitter l’Amérique Latine natale n’est pas un exploit sans précédent. Il faut remonter au début du millénaire pour trouver trace d’un 10 argentin au toucher de balle velouté sur lequel les recruteurs de la planète ont déjà un oeil. Mais rien de plus qu’un oeil. Déjà prophète en son pays depuis que Bilardo lui fait confiance pour le tournoi de clôture 1996, c’est sous Carlos « Einstein » Bianchi que Riquelme prendra son envergure. Le technicien fait confiance à Romàn pour former un triangle offensif redoutable avec Martin Palermo et Guillermo Barros Schelotto. La suite, on vous en parlera mieux à La Bombonera : Deux Libertadores en 2000 et 2001, deux tournois d’ouverture et un tournoi de clôture, et surtout sa vitrine pour le monde : l’Intercontinentale en 2000. Non, je veux dire, l’Intercontinentale en 2000 :

Mais avant d’arriver à l’intercontinentale, il y a eu ce match contre River et ce geste sur Mario Yepes qui restera sûrement dans la légende…

« J’ai toujours dit que sur cette action Yepes a plus de mérite que moi. C’est classique de mener 3:0 et de vivre ce genre d’action. N’importe quel joueur aurait mis en coup de pied. Mais lui m’a suivi jusqu’au corner et n’a rien fait. C’est plus fort de faire ça que de tenter un petit-pont sur ce match ». Riquelme après son café-crème noisette-chocolat sur Yepes.

De retour de Tokyo, Romàn touche de plus près sa nouvelle envergure et c’est deux ans plus tard qu’il prendra enfin son billet d’avion pour traverser cet océan Atlantique. Malgré les appels du pied de Carlo Ancelotti, l’appel blaugrana était trop fort et son avion s’arrêtera en Catalogne (la légende veut même que Halilhodzic ait préféré prolonger Selim Benachour que de recruter Riquelme). Mauvaise idée. Louis van Gaal parle clairement d’un « transfert politique » pour évoquer Romàn et ne lui donne sa chance qu’en Copa et dans des bouts de matchs en championnat, la plupart du temps en ailier. Une année suffit et Riquelme est prêté à Villarreal où il renaîtra mieux qu’un fiévreux dans The Walking Dead.

Associé à Diego Forlàn et Marcos Senna il régale le royaume d’outre-Pyrénnées et chipe le trophée de meilleur joueur de Liga à un certain Zinedine. Sa place dans l’équipe est indiscutable, son arrivée en sélection s’imposait comme une évidence et lorsqu’un certain Ferguson insiste pour l’amener dans la ville symbole de la Révolution Industrielle selon Friedrich Engels, le président de Villarreal pose un veto froid digne de Poutine à l’ONU. C’est en 2006.

« Peut-être le jour où j’ai dit non à Manchester United. C’était avant la demi-finale de Champions contre Arsenal (en 2006). Ferguson est venu me voir à l’hôtel avant le match. J’ai demandé au président de Villarreal s’il pensait me vendre. Il m’a répondu : « On vend tout le club, mais on ne vend pas Riquelme. » Alors j’ai dit « Non merci » à Manchester. » Roman Riquelme pour So Foot à propos du plus grand regret de sa carrière.

2006. L’année de l’apogée, l’année de l’apothéose, des carnages, du naufrage, du scandale. La carrière de Juan Roman Riquelme peut bien se résumer sur ces 365 jours.

Son influence sur le jeu est incontestable, Villarreal vit la meilleure période de son histoire, et vit une belle épopée en Ligue des Champions. Seulement voilà. Une demi-finale contre Arsenal. Un 1-0 dans les valises pour la dernière soirée Européenne de Highbury, un 0-0 tendu au retour au Madrigal jusqu’à cette 88ème minute. Riquelme se présente face à Lehmann, et lui envoie un ballon roulé dans les gants, qui lui-même envoie Arsenal au Stade de France. Divorce. On reproche à Riquelme de ne pas s’impliquer dans la vie du groupe, de ne pas aimer se coéquipiers, de ne rien exprimer sur le terrain, de ne être le soldat que le football moderne veut voir. Il ne sera jamais vraiment pardonné, la fin de saison n’ayant plus aucune saveur.

« Je n’ai tué personne, j’ai juste raté un penalty. Chacun vit le foot à sa façon. Certains disent que je fais la tronche quand je joue, mais Zidane, je ne l’ai jamais vu rigoler, ni quand il gagne ni quand il perd. Pourtant, c’est le meilleur joueur du monde depuis dix ans ».

Le retour à Boca sonnait comme une évidence. Un retour sur les terres qui lui ont tout donné, pour fuir celles qui ne l’ont jamais vraiment aimé. Roman Riquelme et ses enchaînements contrôle-passe lobée iront ravir ceux qui l’ont toujours chéri, dans le club qu’il aime qu’il aimera, et qui l’aimera toujours. Même si ce même premier grand amour lui en aura fait vivre des bizarres, comme le faire jouer un an gratuitement, comptant seulement sur son amour du ballon pour ne pas lâcher, et gagnant même la Libertadores l’année de son retour.

« J’aime Boca sans quoi je ne travaillerais pas gratuitement ici. Je suis le seul idiot qui bosse gratuitement, donc personne n’a rien à me dire sur mes responsabilités ».

« Le jour où je ne prendrais plus de plaisir au foot, j’irais boire un maté avec ma mère »

Le reste ne s’écrit qu’en quelques lignes. Riquelme continue de régaler son jardin, loin de l’Europe qui lui a fait tant de mal, continue de jouer pour l’amour du ballon et pour convaincre les hinchas que leur abonnement n’est pas une perte d’argent. Pas pour ses coéquipiers, ni pour son coach d’ailleurs. Seulement l’amour semblait s’arrêter définitivement en 2012 après cette maudite finale de Libertadores contre le Corinthians (ce qui en soi, fait plus que les 3 ans de Beigbeder).

« Je ne continue pas. J’aime ce club, j’adore les supporters et je suis éternellement reconnaissant, parce que je soutiens ce club depuis toujours, mais je me sens vide. J’ai plus de 30 ans et je n’ai pas besoin d’un entraîneur. Falcioni n’avait plus rien à m’apprendre. Qu’est-ce que vous voulez qu’il m’apprenne ? A jouer gardien ? ». Roman Riquelme après son départ de Boca Juniors en 2012.

Pourtant, il revenait, quelques mois après, sur l’appel de son mentor Carlos Bianchi. Pour repartir pour un tour de scène, encore un.

Peut être que c’est finalement ça, Juan Roman Riquelme. L’histoire d’un génie incompris, qui n’avait besoin que d’une paire de crampons et d’un ballon. On ne compte pas le nombre d’adversaires qui ont eu besoin d’une greffe de chevilles après son passage, on ne compte pas les coups d’éclat qui justifiaient que le football est plus qu’un sport.

Roman Riquelme c’est l’histoire d’un rendez-vous manqué, avec l’Europe et donc avec l’Histoire. C’est un profil qui aurait ravagé les années 90, qui ne serait peut-être même pas passé professionnel dans les années 2010. Mauvaise idée que de naître dans un football en pleine transformation.

Nous sommes en 2014, et Boca Juniors, selon les rumeurs, s’apprête à ne pas prolonger celui qu’on appellera toujours El Ultimo Diez. Ils ne comprendront donc jamais.