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Dimanche 23 Novembre, 22h55, un grand soulagement est palpable dans les travées du Velodrome. L’OM vient de renverser le cours d’un match pourtant mal embarqué, et ce pour la première fois depuis Janvier 2014 (lors d’un déplacement a Evian), et il faut remonter jusqu’à Mars 2013 pour pareil exploit à domicile. Marseille poursuit sa mue jour après jour, à tel point qu’on en oublie l’ado boutonneux au faciès ingrat qu’il était il y a encore quelques mois. Retour sur une métamorphose…

Marcelo Bielsa est un entraineur argentin, surnommé « El Loc… Non, sérieusement…Avis aux lecteurs, l’article qui va suivre n’est pas la biographie de Marcelo Bielsa que vous avez pu lire, relire et re-relire en millions de versions (d’apparence) différentes dans tous vos médias préférés et détestés ces derniers mois. Non, promis, il ne sera pas question ici de la Bielsamania à travers les traditionnelles questions : « D’où vient-il ? Qu’a t’il gagné dans sa carrière ? Est-il vraiment fou ? Que y’a t’il dans sa glacière ? », non, on tentera ici d’aller plus en profondeur : comment a t’il adapté ses méthodes et qu’a t’il concrètement changé à l’OM ?

FOOTBALL : Marcelo Bielsa - Olympique de Marseille (OM) - 24/06/2014

Pour comprendre la base de la méthode Bielsa, quoi de mieux que de revenir en septembre 2014, sur un épisode qui en apparence pourrait sembler banal mais qui est en vérité tout l’inverse… Alors que le groupe pro se dispute l’habituelle opposition de fin d’entrainement, Dimitri Payet s’arrête de jouer pour se pencher sur Michy, resté au sol après un contact avec Doria. « Ca joue, ça joue » s’écrie Bielsa, Payet insiste, « Et alors ? Le staff s’en occupe ! ». Quelques minutes plus tard, à peine l’opposition arrivée à son terme, Bielsa regroupe tout le monde au milieu du terrain afin d’éviter l’incompréhension. Il prend ensuite la parole « Le fait que j’ai laissé passer ça pourrait faire croire que je ne me soucie pas de la santé de Michy, mais votre santé est ce qui est le plus important à mes yeux et chacune de vos blessures apparait comme une catastrophe… Faites moi confiance », le technicien continue ensuite « Comprenez que j’essaie d’établir une relation de respect, mon but est d’échanger avec vous le moins possible, de vous embêter le moins possible, mais si vous devez me prouver que j’ai tort : faites le ».
Ce passage résume à lui seul comment Bielsa, a réussi à inculquer autorité et respect à son groupe, tout en gardant un fort relationnel, très paternel.

Ce coté paternel de Bielsa a toujours fait sa légende, nombreux sont les joueurs ayant évolué sous ses ordres qui soulignent les qualités du technicien albiceleste, certains restent fans à vie, quand d’autres prolongent son héritage sur le banc, à leur manière, comme Berizzo, Martino, Pocchetino. On pourra citer également Sampaoli et Guardiola, qui même s’ils n’ont pas joué sous les ordres de l’argentin, s’affirment en Bielsistas convaincus. Tous ont appliqués les méthodes et le style de jeu de Bielsa, avec parfois quelques retouches.

Lui même a été contraint d’en apporter tout au long de sa carrière, voyons comment El Loco a évolué tactiquement, du Chili, a l’OM, aujourd’hui.

Marcelo Bielsa a toujours aimé convertir des milieux défensifs ou latéraux en défenseurs centraux (cf Medel, Javi Martinez, Morel) afin d’avoir des joueurs plus à l’aise techniquement bas sur le terrain, somme toute logique quand on sait que dans sa philosophie la construction débute avec le gardien et l’arrière garde centrale (A l’OM, Mandanda recoit 6 passes de plus en moyenne par match que l’année dernière). Aussi, parce que ces derniers sont parfois amenés a jouer plus haut, il est essentiel qu’ils aient des aptitudes techniques plus « confortables ». Apres les qualifs sud-américaines où la Roja a marché sur à peu près tout le monde, finissant 1 petit point derrière le premier (le Bresil), Bielsa plante son 3-3-3-1 en Afrique du Sud avec un seul défenseur central de métier : Walter Ponce, accompagné du pitbull Medel et de Gonzalo Jara eux plutôt habitués au milieu du terrain. Le Chili impressionnera par sa mentalité offensive et son pressing constant, réussissant à faire douter le futur champion du monde espagnol en poules avant de s’arrêter net face au Bresil en 1/8. Néanmoins, l’aventure tournera court pour Bielsa, peu après l’élection de Segovia a la Fédé Chilienne, mais la patte Bielsa restera présente, et ce aujourd’hui encore.

A son arrivée a Bilbao, l’argentin mit en place un 4-3-3, modulable en 4-2-3-1, basé sur les mouvements de son fameux 3-3-3-1. Le rôle de la sentinelle devant la défense étant novateur pour lui, Iturraspe dans cette position avait pour rôle de marquer le joueur en soutien de l’attaquant et ainsi sécuriser la défense centrale, toujours dans l’optique d’être en surnombre défensivement.

Devant lui, on retrouve Ander Herrera et De Marcos chargés de faire le lien entre la défense et l’attaque, emmenée par Munian, Susaeta et Llorente. Ce dernier, à la pointe de l’attaque avait une importance capitale, très bon remiseur et excellent de la tête, celui qui aujourd’hui exporte ses talents de l’autre coté des alpes s’intégrait parfaitement dans le système Bielsa, la principale force offensive de l’Athletic étant la combinaison entre jeu au sol et jeu direct. La taille de Llorente trouvait son utilité quand la construction au sol était rendue impossible par le pressing adverse, et son jeu de passe en pivot complétait idéalement le jeu court des basques. Apres une 1ère saison épuisante où les pensionnaires de San Mames finissent en finale de la coupe du roi, de la ligue europa mais à la traine en Liga (10e), le deuxième acte fut terrible, privés de Javi Martinez parti en Baviere participer à ce qui va devenir l’épouvantail des années 2010 et d’un Llorente en clash avec le board (8 titularisations seulement dans l’année) les Basques finissent une nouvelle fois dans le ventre mou et Bielsa ne prolongea pas son contrat…

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Bielsa a entreprit à l’OM dans la continuité de son travail à Bilbao et au Chili, dans un 4-2-3-1 modulable en 3-3-3-1 en phases défensives en fonction du nombre d’attaquants adverses. Avec un marquage individuel, toujours plus serré, Romao dans le rôle du sécurisateur de défense s’occupant du soutien a l’attaquant, et Morel ou N’koulou (selon la zone où l’attaquant adverse se trouve), chargés de suivre à la trace ses moindres décrochages afin de prolonger l’étouffement de l’adversaire commencé en haut du terrain avec le pressing incessant de Gignac. Il est assez amusant de voir qu’il y a certaines similarités entre l’OM et l’Athletic de Bielsa, dues essentiellement à la jeunesse des deux équipes, comme Bilbao sous Bielsa, l’OM voit une partie importante de ses meilleurs joueurs appelés en équipe nationale et équipe espoir… Amusante coïncidence

Dans le jeu également, même si l’OM apparait plus costaud défensivement et les chiffres (même si ils sont à relativiser étant donné la différence des deux championnats) vont dans ce sens.

Quand l’Athletic de Bielsa concédait en moyenne 16 tirs par match lors de sa 2e saison, l’OM n’en concède que 11 cette année ce qui constitue le 8e total le plus faible en L1, alors que Bilbao trustait la dernière place en la matière en Liga. Ainsi, dans un pays pas forcément habitué aux prises de risques, la défense de l’OM apparait parfois fébrile, mais ces chiffres montrent qu’au contraire, au vu de l’audacieux jeu olympien, cette dernière reste très acceptable, et comparée à ses expériences précédentes, Bielsa semble avoir réussi a trouver le juste milieu entre une certaine sérénité défensive et un jeu offensif toujours aussi effrayant.

Qui ne se souvient pas de l’accueil de la France du foot à son arrivée a l’OM ? Poussant le corporatisme à (ce qu’on pensait alors être) son apogée… A peine avait il posé un pied en France que les avis tranchés et hautains de nombreux experts fleurissaient dans les médias. Avec notamment la rengaine des sceptiques qui raisonnait comme une punchline Seth Guexienne : « El Loco, avec des branleurs surpayés ? Ca ne va jamais marcher en France, les Imbula, Thauvin, Mendy vont lui faire la misère ». Presque une demi-année après, les faits en sont bien loin… On promettait des entrainements au Pandemonium pour le jeune groupe phocéen, au final l’ambiance y reste très détendue malgré l’immense charge de travail…

N’ayons pas peur des mots, « El Loco » a révolutionné l’OM, on le remarque par la philosophie de jeu (appliquée en équipe réserve, et bientôt en jeunes), mais tout cela a été rendu possible par une profonde métamorphose des méthodes de travail en amont. Cela va des travaux exigés à la commanderie, en passant par le régiment d’adjoints (sans famas mili), ou encore les séances vidéos devenues routine, jusqu’à la répétition des gammes d’exercices afin de créer un « habitus ».

Marcelo BIELSA

La répétition, pierre angulaire de la méthode d’entrainement Bielsa a complètement bouleversé les habitudes du groupe olympien, nourri aux tennis ballon et toros. « La semaine on souffre, donc on prend du plaisir le week-end » témoigne un Gignac qui voit ses abdos pour la première fois cette année, comme une pique aux entrainements Baupiens jugés très légers…
Accompagné de ses deux principaux lieutenants Reyes et Torrente, Bielsa sait ce qu’il doit faire travailler : à qui, comment, pourquoi et pendant combien de temps ? Tout est calculé, rien n’est laissé au hasard. A tel point qu’il a l’habitude de montrer précisément avec la pointe de ses chaussures où il veut voir la balle. Ses situations de jeux sont travaillées tantôt individuellement, tantôt collectivement a la manière d’une grande chorégraphie.
Ces incessantes répétitions permettent d’ancrer la philosophie de jeu dans la tête des joueurs, ainsi, les mouvements, passes, appels deviennent automatiques, tout cela étant guidé par la même idée Bielsista : Laisser de moins en moins de place au hasard.

La progression marseillaise dans les centres témoignent du travail accompli, cette facette est très importante dans le système de l’argentin et les chiffres en témoignent, dimanche dernier contre Bordeaux l’OM a réalisé 28 centres, alors que la moyenne de l’année passée s’élève a 18. Et preuve que la réussite est au rendez-vous, quand l’année dernière seulement 21,9 % des centres trouvaient preneur, Dimsou Mendy et ses potes ont réussi  48 % de leurs galettes. Les progrès sont criants, et ils ne s’arrêtent pas la…

La possession du ballon et son utilisation de l’OM sous Bielsa tranche avec l’apathie caractérisée de l’équipe l’année passée. Contrairement a ce qu’on pourrait penser, en termes de passes réalisées par match, l’OM reste dans les eaux de la saison précédente avec 440 passes par match (7e total de L1), soit 9 de moins en moyenne que sous André Agassi. Et ce, malgré une possession plus forte de 4 points (56 %), cela s’explique par le jeu marseillais, la recherche de la passe juste, les traditionnelles fixations des provocateurs (Ayew, Thauvin, Imbula et parfois Payet) avant décalage vers un latéral chargé de déposer un caramel à qui voudra marquer. Au final, le ballon est parfois plus porté, mais à bon escient, et surtout on ne le laisse jamais mort. La forte possession Bielsista est différente en tous points de la philosophie chère au toujours plus hautain, jour après jour : « Lolo White ». Ce dernier, qui est en passe de devenir une référence en terme de stérilité (de quoi intéresser Pascal Feindouno), ne permet au PSG de se créer que 9 actions de buts par match quand Lyon s’en procure 11 et l’OM 13 en moyenne. Autre stat qui vérifie la volonté de Marcelo Bielsa d’avoir une possession utile, créatrice : le « ratio d’efficience » de celle-ci (tirs/%possession). Celui des phocéens tutoie la trentaine de % (29) quand les 4 poursuivants atteignent respectivement 21, 25, 27 et 22%.
Récapitulons, l’OM a plus le ballon que sous la houlette des divins chauves et l’utilise mieux. Tout cela est rendu possible grâce au travail sans ballon du collectif, les appels sont toujours coordonnés, quand un offensif décroche pour apporter une solution, un appel est réalisé par un autre dans l’intervalle de sorte a ce que le porteur du ballon ait toujours « 3 solutions dans la verticalité » selon les propres mots de Bielsa.

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La finalité de la construction offensive, les frappes, sont par conséquent également en hausse, l’OM frappe en moyenne plus de 2 tirs de plus que l’an passée (16), et marque plus souvent (1 but tous les 7,6 tirs contre 1 but tous les 10 tirs l’an passe), le diagnostic est sans appel : la mue a bien eue lieu.

Ainsi, comment ne pas être optimiste quand on voit la trace que Bielsa a laissé partout où il est passé, l’OM n’avait pas besoin d’un gagneur, la Desch a assez soulagé la libido des phocéens récemment, mais d’un bâtisseur pour reconstruire un édifice en perte de repères, d’un technicien capable d’insuffler sa philosophie à un jeune groupe, afin que le club continue à préserver son héritage, et ce même quand il partira. Afin que l’empreinte Bielsista laisse, à l’avenir, une marque indélébile dans l’ADN OM…

Youss.