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Sept arrêts, un changement de métro. C’est la façon que j’ai trouvée de prendre une cure de jouvence tous les 15 jours et, accessoirement, d’occuper mes week-ends. Départ depuis les quartiers résidentiels plutôt aisés de Madrid, pour le quartier populaire de Vallecas, antre du Rayo Vallecano.

 Nous sommes le dimanche 15 février, et en ce lendemain de Saint-Valentin, je m’apprête à tromper mon amour de toujours, une fois de plus. Les Girondins de Bordeaux, mon club de cœur, ont trouvé un sérieux concurrent chez ce modeste club de la banlieue Sud-Est de Madrid. Le coup de foudre s’est fait un soir de septembre, à l’aide d’un streaming des plus douteux. Par curiosité, je m’installais devant Rayo-Athletic Bilbao. Un peu plus de 90 minutes plus tard, les locaux l’emportaient 2-1 à l’arrachée au terme d’un match épique. Le déroulement du match, remporté à la 90ème minute et l’ambiance de folie que les commentateurs ne cessaient de signaler me poussaient à prendre une décision : je devais me rendre à Vallecas pour comprendre cette atmosphère particulière.

 Quelques matchs et quelques mois plus tard, me voilà donc émergeant de la station de métro de Portazgo. A peine arrivé dans la rue qui longe le stade, le ton est donné : drapeaux du Rayo et drapeaux républicains se côtoient au milieu d’une cohue fortement orangée. Certes, les couleurs du club local sont le blanc et le rouge. Cependant, ce soir comme depuis  deux matchs, les « hinchas » du quartier ont troqué leurs maillots habituels pour n’importe quel autre habit de couleur orange. Une manière de montrer que les mesures restrictives prises par la ligue à l’encontre des Bukaneros, groupe ultra du Rayo, ne sont pas sans rappeler celles appliquées à… Guantanamo. Des affiches expliquent qu’en entrant dans le stade, je m’apprête à laisser mes droits de côté. Néanmoins, pour ceux que cela pourrait pousser à faire demi tour, une banderole accrochée à la bouche de métro insiste : « No Ultras, no party ». Un combat pour le droit de supporter librement est engagé ici, mais ce n’est pas le seul.

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 Vallecas est plus qu’un quartier populaire ou simplement ouvrier. Le Rayo en est le meilleur exemple, lui qui aide depuis plusieurs mois une octogénaire à payer son loyer grâce aux dons de ses supporters. La solidarité est une des nombreuses valeurs qui transpirent de toutes les briques oranges qui m’entourent, et qui ne sont pas sans rappeler les banlieues ouvrières de Manchester ou Liverpool. Il faut à présent se faire un chemin entre les distributeurs de ponchos oranges et les vendeurs d’écharpes et de drapeaux, jusqu’à l’entrée.

 Tribune de face, tout en haut, au niveau du point de corner. Je domine depuis ma place le Fondo, seul virage de ce stade qui ne compte que trois tribunes. Autour de moi, les supporters se mettent en place, ainsi que quelques journalistes téméraires, ordinateurs sur les genoux. On voit bien le terrain, et on voit bien Madrid. Il est 19heures, le soleil se couche et le panorama est magnifique sur le reste de la ville. Un des nombreux charmes de cette enceinte, pouvant accueillir jusqu’à 14 000 personnes. A dix minutes du coup d’envoi, j’apprends par Twitter que la fouille sommaire à laquelle j’ai eu le droit fût un peu plus poussée pour certains. A l’entrée du Fondo, une banderole « Le machisme tue » est refoulée par la police et certaines personnes se voient refuser l’accès au stade. D’autres doivent laisser certains effets personnels jugés comme « incitant à la violence » : T-shirts antifascistes, ou vêtements portant l’insigne des Bukaneros.

 A l’écart de ces tensions entre supporters et policiers, le match peut commencer. Cependant, pas de chants dans les premières minutes. Une grève est décrétée jusqu’à la 12ème, minute à laquelle une banderole est déployée portant les mots « Tebas, vete ya », soit « Tebas, va-t-en ! »Le cri aura d’ailleurs été repris dans la plupart des stades du pays, à cette même minute. Le Tebas en question est le président de la Ligue de Football Espagnole, jugé comme le principal responsable des mesures répressives mises en place en Espagne. Un ancien membre du parti franquiste. Quand on sait que les Bukaneros sont réputés pour être anarchistes, le conflit n’en est que plus logique.

 Après cette revendication, le spectacle peut réellement commencer. Sur le terrain, les débats sont assez équilibrés entre le Rayo et Villareal. Dans les tribunes, les Bukaneros, accompagnés du reste du stade, justifient en quelques minutes le trajet jusqu’à Vallecas. Drapeaux, gestuelles, chants puissants, tout y est. Je ne saisis pas tous les propos mais une chose est sûre : il y est question de Vallecas, de quartier, de fierté, et surtout d’amour. Deux autres banderoles sont de sortie durant ce premier acte. La première s’attaque aux expulsions de logement dont l’Etat espagnol se rend responsable. La deuxième dénonce la situation des malades de l’hépatite C. Des messages, des revendications qu’on ne retrouve quasiment nulle part ailleurs en Europe.

 Les valeurs mises en avant par le club et ses supporters sont ce qui font du Rayo Vallecano le seul véritable club de quartier dans les cinq grands championnats. Ces valeurs, si chères à la hinchada vallecana, se retrouvent sur le terrain. Pas de grosses individualités, des joueurs que l’on peut qualifier de « moyens » techniquement. L’accent est par contre mis sur le travail collectif et le jeu de passes. Paco Jémez, l’entraîneur, est un apôtre du beau jeu, quitte à mourir avec ses idées. Ainsi, la formation de Vallecas était, sur la première partie de saison, une des trois équipes en Europe à se procurer le plus d’occasions et à faire le plus de passes. Derrière le Bayern de Guardiola et le Barça, s’il vous plaît. C’est encore le cas ce soir-là : face au 6ème de Liga, le Rayo fait mieux que rivaliser et se procure des occasions. On arrive néanmoins à la mi-temps avec un score de 0-0, prometteur.

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  La deuxième mi-temps a un tout autre visage. Alors que le premier acte a proposé des débats équilibrés, le second est une démonstration de la furia vallecana. Le Rayo rentre parfaitement dans la deuxième période en ouvrant le score par Alberto Bueno, l’homme providentiel en ce moment. Un but malin suite à un cafouillage. Pour le beau jeu, on repassera. Pour l’ambiance de folie en revanche, c’est bien ici qu’il faut s’adresser. Dans les minutes qui suivent, les 10 000 personnes massées dans les tribunes reprennent en choeur les chants des Bukaneros. Une reprise du célèbre « Aux armes » finit de mettre le feu au poudre. Ce ne sont pas les rares incursions du sous-marin jaune dans le camp des locaux qui font taire les supporters, même si on se méfie. Ici, la victoire est rare, alors on pousse pour la provoquer. Les occasions se multiplient alors pour le Rayo qui a eu du mal à faire le break.

 C’est le moment que choisit Gaël Kakuta pour intervenir. Le jeune français exilé, mais prophète en son pays (d’adoption), est ici surnommé le « Brésilien Français » par les observateurs. A le voir jouer, on comprend rapidement pourquoi. Dribbles ravageurs, percussions sur le côté, efforts incessants : le joueur prêté par Chelsea a tout de l’ailier pur. Il se mue en buteur pour mettre le but du 2-0 au terme d’une action d’école, simple et diaboliquement efficace. Long ballon sur la tête de Manucho, le Cheick Diabaté local dévie pour Lica qui centre en retrait. Le Français coupe au premier poteau et assure une fin de match tranquille aux siens (69ème). Peu de choses à signaler sur le terrain jusqu’à la fin, si ce n’est une frappe sur le poteau de Villareal. Les Rayistas s’offrent donc 20 bonnes minutes de plaisir dans les tribunes. Des chants de plus en plus puissants au cours desquels les trois tribunes se répondent. Un régal pour les yeux, et pour les oreilles. Le match se clôt par le chant victorieux du Rayo « La Vida Pirata, la Vida mejor ». Croyez-moi, ça claque.

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 Alors définir le Rayo à partir d’une soirée comme celle-ci risque d’être une tâche complexe. Un mot pourrait cependant suffire : le courage. Le courage d’un club au budget plus que modeste qui lutte dans l’élite et dans l’ombre des deux géants voisins. Le courage d’un coach, Paco Jeméz, qui montre chaque week-end au monde du football que jouer bien avec peu de moyens est possible. Le courage d’un groupe de supporters, qui lutte pour ses droits malgré le harcèlement de la Ligue de Tebas. Et enfin, surtout, le courage d’un quartier dont le cœur bat chaque week-end plus fort à l’Estadio de Vallecas. Un quartier d’ouvriers, de chômeurs, de miséreux, qui triment toute la semaine avec un seul objectif : le match du dimanche après-midi pour vibrer. Vallecas, c’est un souffle rare dans le football moderne. Une banlieue proche de l’Angleterre ouvrière, une ambiance digne de l’Argentine, dans un cadre confidentiel et tellement espagnol.

 Sept arrêts et un changement de métro plus tard, je suis de retour chez moi. La voix un peu cassée – je commence à connaître quelques chants, je le concède – je retrace le fil de ma soirée. Entre 19 heures et 21 heures, j’ai l’impression d’avoir vécu un week-end entier de football. C’est sûrement cela qui rend ce club si particulier : un savant compromis entre l’ambiance conviviale et chaude du football amateur associée au haut niveau d’exigence du coach madrilène et du championnat espagnol. Puis je repense à la banderole « No Ultras, no party ». Je me dis que, dans ce cas là, la vérité est peut-être ailleurs. « No Rayo, no party ».

@F_Beneytou.