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Juan Roman Riquelme, et la dynastie s’éteint

All men must retire
All men must retire

«Hoy es un día especial para mí: he tomado la decisión de no jugar más al fútbol ». Aujourd’hui est un jour spécial pour moi, j’ai pris la décision de ne plus jouer au football, dans la langue de Molière.

Ces quelques mots ont eu l’effet d’une bombe, il y a déjà un mois jour pour jour, cette nuit du 25 janvier 2015, pour n’importe qui se disant aimer le football. À degrés variables certes, mais certains (dont moi) l’auront bien plus mal vécu que d’autres.

Roman, j’ai tellement de mots à te dire que tu ne liras jamais mais que j’aurais pris la peine d’écrire, pour au moins me laisser la conscience tranquille.

Ta décision de te retirer n’aura finalement surpris que les plus obstinés comme moi. Comme ceux qui voulaient te voir jouer encore, et encore, et encore, tant que tes pieds pouvaient continuer ces contrôles parfaits et ces gestes justes par centaines. Mais les profanes eux, ne savent pas. Ils ne savent pas ce que le sport qu’ils disent aimer vient de perdre. Ils n’en ont pas assez profité. Tu n’est pas défenseur, ni buteur, la chute inexorable de ta condition physique n’est qu’un élément secondaire dans ton football. Après tout, avec toute l’énergie que tu as mi de côté en ne participant jamais aux phases défensives et ce, pendant toute ta carrière tu devrais toujours avoir du moteur, n’est-ce pas ?

Mais non. Toi tu es plus lucide que ça. Tu as su t’arrêter dès que le football que tu as toujours aimé n’avait plus de place pour toi. Tu aurais pu terminer aux Etats-Unis, après tout, peu de gens auraient refusé le golden bridge que Beckham t’a proposé pour jouer à Miami. Mais non. Ta décision, je pense maintenant que tu l’avais prise il y a un an. Il y a un an lorsqu’avant le début du Torneo Final 2014, Angelici, président de Boca Juniors, fait de plus en plus comprendre, et publiquement, que ton contrat est encombrant pour les finances du club et qu’un départ serait pour le mieux. Toi, Riquelme, qui porte un palmarès lourd comme la pression que jouer pour Boca amène, serait de trop pour le club. Toi qui a amené trois Libertadores au club, toi qui a été désigné par les hinchas de Boca comme meilleur joueur de l’histoire du club, ne serait qu’un contrat surpayé dont il vaudrait mieux se débarrasser au plus vite.

« Avec moi aux commandes, Riquelme ne revient pas à Boca. » Angelici, le 16 décembre dernier

C’est pour cela que je pense que tu mens. Tu n’as pas pris la décision de t’arrêter le 25 janvier dernier non, mais bien avant. Mais tu as attendu de finir ce que tu avais à faire. Les hommes finissent ce qu’ils ont commencé. Il n’y a que ceux de la trempe de Fernando Torres qui sont assez lâches pour quitter la navire quand on a le plus besoin d’eux. Mais non. Toi tu as participé comme si de rien n’était à ton dernier tournoi de clôture, et tu as qualifié Boca pour la sudamericana grâce à une fin de tournoi canon où s’enchainaient game-winner après game-winner. Et enfin tu quittes Boca. Libre. Sans prolongation de contrat digne de ce nom à parapher. Fier comme tu es, tu as préféré partir, parce que si Boca ne veut plus de toi, c’est que le football ne veut plus de toi. Le football, mais pas une équipe. Toi tu es retourné au club de tes débuts pour boucler la boucle.

Argentinos Juniors. L’antre des quartiers délaissés de Buenos Aires qui a vu éclore Maradona, Redondo, Cambiasso et toi évidemment. Et six mois plus tard tu quittes à nouveau ce club, que tu as fait remonter en Primera, malgré des performances en dents de scie. On t’a proposé un contrat au Paraguay, et au Miami de Beckham, mais tu as pris ton temps. La question n’était pas de savoir où aller, mais est-ce qu’il faut vraiment y aller ? Est-ce que tu étais prêt à reprendre ton sac à dos et repartir pour de nouvelles aventures loin de chez toi et de ta famille, famille pour laquelle tu as quitté prématurément l’Albiceleste ? Non. Tu étais décidé. Il est temps de laisser place aux jeunes.

« Le jour où je ne prendrais plus de plaisir à jouer au football, j’irais boire un thé avec ma mère », Riquelme à propos de sa manière de concevoir le football

Pour annoncer ta décision tu as choisi SportsCenter, chez ESPN. Ce n’est pas un hasard. Seule la meilleure émission de sport au monde peut accueillir une décision d’un joueur de ton rang.

Maintenant, je repense à ta carrière. Je repense aux bons moments, aux gestes de génie, mais j’ai toujours un goût d’inachevé. Ta carrière est incomplète. Ta carrière n’est pas digne de ton rang. Ta carrière est un concours de mauvaises circonstances qui font que certains ne te placent pas entre Zidane et Xavi. Entre les éternels et les légendes. Il n’y a que ceux comme moi qui te placent, Juan Roman Riquelme, ceux qui savent.

Regrets éternels

J’ai de la rancoeur. J’en veux à Louis van Gaal, à Pekerman, j’en veux à Lehmann j’en veux à tous ceux qui ne te reconnaissent pas. J’en veux à la Terre entière, il n’y a que ton football qui m’apaise.

Il y a bientôt un an je rédigeais déjà un portrait de toi, de tes éclats, de tes échecs, tes regrets. Je le concluais de la même manière que je vais conclure cette lettre ouverte.

Nous sommes en février 2015 et Juan Romàn Riquelme vient de prendre sa retraite, et presque dans l’indifférence générale. Ils ne comprendront donc jamais.

« Moi aussi, j’ai arrêté de jouer à trente-cinq ans, répond Bill Shankly à Bob Paisley. Mais j’avais l’impression de pouvoir continuer. De pouvoir continuer pour toujours, Bob.

Bob acquiesce et lui répond, comme nous tous Bill.

Mais nous étions jeunes, Bob. Et donc, nous avions faux. Nous avions tous faux. Rien ne dure éternellement, Bob. Personne n’est immortel, dit Bill Shankly.

Bill laisse alors ses carnets de noms, ses carnets de notes, puis sort de son bureau. »