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Pour le deuxième volet de notre chronique « craquage de cracks », nous allons cette fois nous intéresser à un joueur qui divise fortement l’opinion publique et provoque des débats houleux parmi les amoureux du ballon rond : Mesut Özil. En effet, rares sont les joueurs qui comme lui peuvent susciter des émotions aussi fortes que contradictoires, parfois lors d’un seul et même match.

Le Zidane des temps modernes

Mesut Ozil

Bien qu’il ait très tôt été considéré comme un génie parmi ses pairs en Allemagne, l’étoile Mesut Özil ne s’est révélée à la planète football que lors du Mondial 2010 en Afrique du Sud. En effet, au sein d’une sélection nationale allemande produisant un football rapide, offensif et séduisant, le meneur de jeu du Werder Brême s’est vite distingué comme le maître à jouer. Quelques semaines après le terme de la compétition, c’est au Bernabeu et sous les ordres de José Mourinho que le jeune prodige allait faire parler sa magie. Et pour cause, il ne lui en fallu pas longtemps pour conquérir le cœur des supporters madrilènes, un public réputé pour être adepte du football léché mais également très capricieux et volatile. Grâce à sa technique fabuleuse, sa conduite de ballon hors normes et surtout ses caviars récurrents pour ses coéquipiers, les premiers murmures discrets osant la comparaison avec le grand Zinédine se firent de plus en plus audibles. En un temps record, non seulement Madrid mais également le reste du monde étaient sous le charme et décidément convaincus : l’ultimo diez, le 10 des temps des modernes était de retour sur les pelouses européennes. À l’époque d’un football de plus en plus physique et statistique, le germano-turc apportait une bouffée d’air frais, un brin de nostalgie et éclairait au moyen de passes lumineuses un sport de plus en plus terne pour les romantiques.

Un joueur d’une autre époque

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Et c’est précisément cette évolution du football mondial qui se révélera être la perte du jeune meneur de jeu. Arrivé au monde 15 octobre 1988 à Gelsenkrichen, on ne peut s’empêcher de penser  que Mesut Özil est né 20 ans trop tard. En effet, malgré tout l’engouement que son football aura suscité chez les masses, il s’avérera être au final un anachronisme. Le football qui s’est imposé à la fin des 2000 est une redéfinition du football total. Les postes sont flous et les rôles ne sont plus aussi catégoriquement distribués sur la pelouse. L’ère des spécialistes semble arriver à son terme et les meneurs de jeu « à l’ancienne » en sont les premières victimes. Mesut Özil lui, est l’incarnation même de ce trequartista, ce maestro du rectangle vert dont l’unique objectif est de bonifier ses coéquipiers et son équipe grâce à des éclats de génie. Et ces éclats de génie, le produit de la formation schalkiste en a eu par dizaines. Durant ses années à Madrid il s’est imposé comme le maître absolu de la dernière passe, non seulement en Espagne, mais dans toute l’Europe. Nul n’alliait coup d’oeil et coup de patte de manière aussi virtuose que le numéro 10 (NDLR : numéro 23 lors de sa première saison) du Real Madrid. Malheureusement pour lui, le football d’aujourd’hui et en particulier sous la main de fer de José Mourinho ne se résume plus qu’au champagne et caviar qui caractérisent le jeu de Mesut Özil.

Quand élégance rime avec nonchalance

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Si les voix qui adulaient le génie d’Özil étaient nombreuses, celles qui trouvaient moyen de le critiquer l’étaient tout autant et trouvèrent de plus en plus d’écho auprès de l’opinion publique. Ceci est valable aussi bien chez les médias espagnols, traditionnellement émotionnels, que les médias allemands, plus mesurés en temps normal. Chez les uns comme chez les autres, le constat est unanime et sans appel : Özil nuit plus qu’il n’apporte à son équipe. Et malgré toute la nostalgie d’un football meilleur et le romantisme perdu de ce sport qui nous donnent envie d’aimer le football du meneur allemand coûte que coûte, on ne peut s’empêcher de constater que les critiques sont légitimes et justifiées. Mesut Özil est un génie, un spécialiste de la dernière passe, capable de trouver la faille au sein de n’importe quelle défense d’Europe, mais Mesut Özil n’est pas un footballeur complet. Comment cela se traduit-il ? Avant tout par un déséquilibre au sein de son équipe. En effet, Özil est un joueur à sens unique, qui ne connaît qu’une seule direction : aller vers l’avant et cela a un effet nuisible pour la solidité défensive de l’équipe au sein de laquelle il évolue. Celà ne veut pas pour autant dire qu’il court moins ou fait moins d’efforts que ses coéquipiers. Même s’il paraît trop souvent nonchalant sur la pelouse, Özil est capable de multiplier les efforts et les kilomètres comme presque n’importe quel autre de ses coéquipiers ou adversaires. Le problème se situe ailleurs : à savoir dans l’inefficacité de ses courses et de ses efforts, que ce soit au pressing ou au duel défensif.

La chute du virtuose

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Cet état de fait se ressent particulièrement lorsque Özil occupe son poste de prédilection, dans l’axe du milieu de terrain. Lorsqu’il est aligné en tant que meneur de jeu, son équipe gagne certes en maîtrise technique et en imprévisibilité, mais cela ne suffit pas à compenser le désavantage qui y est lié dans le jeu contre le ballon. Les entraineurs d’Özil qui l’ont compris et en ont tiré leurs conséquences sont légion : Carlo Ancelotti en a fait un indésirable à Madrid, préférant renforcer son milieu de terrain en alignant la paire Di Maria et Modric devant Xabi Alonso, avec le succès que l’on lui connaît. Même Joachim Löw, pourtant un grand défenseur et admirateur d’Özil a fini par lui préférer un Toni Kroos, certes moins génial mais largement plus solide dans l’axe, et l’a exilé sur l’aile gauche de la Nationalmannschaft (NDLR : grâce à l’absence sur blessure de Reus) lors du Mondial brésilien récemment remporté. Le Real Madrid remporte donc la tant attendue « Décima » sans son maître à jouer des dernières années pendant que l’Allemagne, souvent placée mais jamais vainqueur avec les clés du jeu entre les mains d’Özil, remporte le titre ultime une fois que son numéro 8 se voit décalé sur une aile. Bien plus qu’un simple hasard, ces faits traduisent le dilemme qu’incarne Mesut Özil et son incompatibilité avec les expectatives du football moderne.

Conscient de la critique dont il a régulièrement fait l’objet, Özil tente pourtant de faire évoluer sa façon de jouer, devenir plus complet et participer d’avantage aux deux bouts du terrain. L’intention est sans aucun doute louable et montre la volonté du joueur de s’adapter afin de survivre au plus haut niveau mais cette évolution semble plus impacter négativement le génie intrinsèque du joueur que d’améliorer ses performances défensives et sa contribution à l’équilibre de l’équipe. En effet malgré  tout le soutien dont il bénéficie à Arsenal de la part des fans et de son nouveau mentor Arsène Wenger, on ne peut que constater que la transition est difficile. Confiné sur l’aile gauche la plupart du temps, Özil semble souvent perdu sur le terrain et peine à se fondre au sein du collectif des gunners. Sa récente efficacité statistique qui contraste avec son implication dans le jeu d’Arsenal permet tout de même d’entretenir l’espoir. L’espoir, qu’à défaut de devenir un joueur tout terrain parfaitement adapté aux exigences du football moderne, que le maestro n’ait pas totalement perdu le génie qui a fait de lui un des rares virtuoses d’un football aseptisé.