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C'est moi et mon équipe. Je m'en fous de crever tout seul.
« C’est moi et mon équipe. Je m’en fous de crever tout seul. »

Son fantôme est bien trop pesant. Vous le sentiez, pendant ce Brésil-Chili, pendant cette séance de tirs au but. Pendant ces dix dernières minutes contre la Colombie après ce pénalty de James. Ce poids affreux sur les épaules de chaque âme coincée dans un maillot auriverde. L’obligation de gagner. On la retrouve dans chaque escadron Brésilien qui s’avance vers une coupe du monde, inlassablement, tous les quatre ans.

Évidemment, vous l’avez compris après Brésil-Allemagne. Ils n’avaient pas les épaules.

« Le football n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus que ça. » Bill Shankly

Cinq étoiles. 1958, 1962, 1970, 1994, 2002. Ce qui paraît une constellation pour la plupart des nations paraît comme un vide qui ne sera jamais vraiment comblé, vu de Rio.

Citer les 5 dates victorieuses, c’est souligner le fait qu’il en manque deux (et désormais trois). Une décennie que le temps semble lentement mais sûrement en train d’effacer. Vous comprenez déjà où je veux en venir ? 1982, plus que le Maracanaço de 1950, (évidemment moins que ce que sera 2014), ont été les raisons de vaincre de chaque sélection Brésilienne, au fil des années.

Une génération maudite

Ce que ses contemporains retiennent de ce Brésil 1982, c’est son apogée du football offensif, emmenée par un philosophe du ballon : Telê Santana. Santana, tout fluminensiste qu’il a été pendant sa carrière de joueur, ne croyait que par une chose, aussi fort que Marcos Ceara croit en Dieu : l’assaut du but adverse. Donner la liberté d’agir à ses attaquants, ses milieux, ses défenseurs. Il aurait été assez fou pour dire à son gardien de participer aux débordements latéraux (Neuer y aurait trouvé son père spirituel). Surtout, c’est qu’il peut se le permettre. Son escadron auriverde joue, aime jouer, joue bien, et rayonne par dessus tout, dans une période de dictature militaire où les Brésiliens se cherchent des motifs d’espoir partout où ils le peuvent. Le Brésil arrive en Espagne en 1982 avec une des générations les plus talentueuses de l’histoire, et se permet d’aligner un truc plus terrifiant qu’un crochet intérieur de Matuidi, qui te ferait t’asseoir de peur, et pleurer pour la survie de ta pauvre espèce.

Le système Santana repose principalement sur des joueurs d’axe par lesquels passent tous les ballons, comme Zico et Socrates, et ayant pour vue de faire passer le danger par tous les côtés, avec des latéraux et des attaquants de soutien ayant tous la capacité de se projeter rapidement vers le but. La récupération haute et rapide à chaque ballon perdu est essentielle aussi, la paire Cerezo-Falcao assurant parfaitement ce rôle, toutefois très dangereux.

Tremble, et surtout ne pose pas de questions.
Tremble, mais surtout ne pose pas de questions. (merci footballspeak)

Avec le recul, il n’est pas scandaleux de dire que ce milieu de terrain ultra-offensif à 5, composé de Cerezo, Falcao (aucunement lié à Radamel), Socrates (barbu, maoïste et médecin), Zico (meilleur joueur du monde à ce moment) et Eder (dont les frappes sont flashées à de plus grosses vitesses que Hamilton en GP) en soutien de la pointe Serginho, est peut-être le meilleur milieu de terrain jamais aligné en Coupe du Monde. Après tout, même Falcao, qui était censé être le pur n°6 « à l’ancienne » de cette équipe, a fini la compétition avec 3 buts, ce qui d’après mes calculs, (mais je pourrais bien me tromper) fait 3 fois plus de buts que l’infernal Wayne Rooney en 3 Coupes du Monde. Avec autant de joueurs concentrés vers l’attaque (ne pas oublier l’apport constant des latéraux techniquement irréprochables), autant dire qu’on parle d’un Joga Bonito plus piquant que ce que tes yeux te permettent d’observer.

Seulement voilà, palmarès des vainqueurs à l’appui, il n’est pas difficile de dresser un simple constat : Il n’est pas nécessaire de (bien) jouer au football pour soulever une Coupe du Monde.

Après tout, parler de 1982 c’est parler de ce que nombre de Brésiliens appellent « la dernière immense équipe du Brésil ».  Devant 1994 ? Largement. Devant 2002 ? Oui, et croyez le ou non. Et si, toi qui lis ça, n’était pas une pauvre crapule sans éducation, tu comprendrais alors que parler du Brésil 1982 c’est parler d’un truc lourd, carré, du 100%. Récit d’une compétition qui n’aurait jamais dû se finir d’une manière aussi tragique.

L’été s’annonçait merveilleux

14 juin. Brésil-URSS, plus qu’une opposition de douces caïpirinhas contre vodka d’assassins, on parle d’un match qui s’annonçait déjà comme un carnage sans nom. Après tout, les Brésiliens n’avaient pas à faire leur pub, leur jeu parlait pour lui-même, les contemporains de 82 pensaient même que rien ne pouvait arriver à Telê Santana, puisque son Brésil flamboyant n’était jamais plus fort que lorsqu’il était mené.

L’URSS avait même lâché son jeu de brutes des années 70 pour se bâtir une équipe redoutable, encore moins accueillante qu’un goulag de Sibérie, puisqu’on parle d’une série de 23 victoires consécutives et d’un Oleg Blokhine au sommet de sa profession comme Heisenberg.  L’URSS, sûre de sa force va alors (comme ton rap) vers la Costa del Sol et le Sanchez Pizjuan. Match au sommet donc, pour une inauguration qui s’annonce torride.

Le coup de tonnerre en question n’aura pas tardé puisque c’est le bloc rouge qui marquera à la 34ème minute et posera déjà les premières interrogations sur ces auriverde, déjà dos au mur. Santana, dans sa philosophie, ordonnera à ses joueurs d’attaquer toujours plus et toujours plus fort, jusqu’à faire sauter le verrou, sans s’inquiéter d’un éventuel second but. La 75ème minute lui donnera raison, par le docteur Socrates qui allumera un caramel dans la lucarne de Dasaev, plus impérial sur sa ligne ce soir là que Nicolas II en 50 ans de règne.

Mais ce qui devait arriver…

Quelle meilleure manière d’entrer dans la compétition?

18 juin. Jour historique pour un tas de raisons partout dans le monde, se trouve un autre jour de gloire en 1982. On parle ici du jour où le Brésil a amené le football à son apothéose, à son plus beau visage. Ce match contre l’Écosse de Dalglish reste comme ce qu’il devait rester si un seul match devait résumer le Brésil de Santana. Et comme je parle de ce Brésil depuis déjà 830 mots sans en avoir montré quelque chose de concret, je me rattrape ici :

Comprenez qu’on parle pas du journal de Mickey là.

Autant vous dire que le 23 juin, la Nouvelle Zélande n’allait pas faire long feu et pliera 4-0 face aux énormes torrents Brésiliens.

Le Brésil avance alors vers le second tour, sûr de lui pour affronter le tenant du titre, l’Argentine. Une formule de second tour en mini-championnat à 3 équipes (deux journées de « championnat » pour chaque équipe donc) qui aura donné lieu à l’apothéose du parcage de bus, avec un Allemagne-Angleterre qui restera dans l’histoire de la médiocrité ou encore un Pologne-URSS violent-chaud brûlant comme le 1er août. Cette formule sera d’ailleurs abandonnée dès 1986 pour les bien connus matchs à élimination directe après la phase de poules. Mais ne comptez pas sur Santana pour motiver ses joueurs à prendre le point du match nul contre le champion en titre Argentin à ce moment là !

2 juillet. Le Brésil commence son second tour face à l’Albiceleste, déjà battue au premier match de ce tour par l’Italie et le but cruel du chouchou du sélectionneur Enzo Beardot, Marco Tardelli. Une victoire était alors vitale pour l’équipe du Pibe de Oro pour accrocher la phase finale. Comprenez qu’après le match de l’URSS, les auriverde brillants depuis le début de la compétition jouaient là leur deuxième finale avant l’heure contre le tenant du titre.

Il n’en sera rien. Une ouverture du score dès la onzième minute de Zico annonce la couleur : L’Argentine n’est qu’un plot de plus sur la route du Brésil pour sa quatrième étoile. Serginho et Jùnior porteront même l’assaut à 3-0 à la 75ème minute sur une Argentine, elle aussi, incapable de contenir ce rouleau compresseur Brésilien, comme en témoigne l’expulsion de Diego Maradona. Ramon Diaz réussira toutefois à marquer le but de la consolation à la 89ème.

« Jamais le cliché du « but de consolation » n’aura aussi bien porté son nom. La consolation, (si il y en a une) était de perdre contre une équipe aussi forte » Gabriele Marcotti, ESPN.

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On est pas là pour la médaille de bronze.

Personne ne pouvait alors envisager de voir cette Seleçao, dans un si bel élan, et qui n’a surement jamais aussi bien joué de son histoire (du moins dans son histoire en télé couleur) se briser et tomber, après avoir touché quelque chose d’aussi haut.

L’assassin revenait de l’enfer

Paolo Rossi naît le 23 septembre 1956 dans la Toscane profonde. Issu du milieu industriel par ses parents et fervent catholique, Rossi (aucun lien avec Giuseppe), est un portrait d’Italie à lui seul. Arrivé dès ses seize automnes à la Juventus, son corps instable l’empêchera de s’intégrer dans une Vecchia Signora qui reste sur deux Scudetti en 1972 et 1973.

Baladé en prêts et co-propriétés par la Juventus dans des clubs de deuxième division, c’est à Vicenza qu’il explosera, en passant capocannoniere de Serie B avec 23 buts (et le titre en prime), il continuera son chemin d’étoile avec 24 buts la saison suivante en Serie A et une seconde place de championnat. Rossi s’envolera pour la Coupe du Monde en Argentine en 1978 (déjà) avec Enzo Beardot.

Mais l’histoire étant trop belle pour continuer d’un trait, le scandale du Totonero (des joueurs pariant sur les matches de leurs propres équipes) éclate durant la fin des années 70, et la gigantesque enquête menée conduira à la rétrogradation en Serie B de la Lazio et du Milan AC (entre autres), et la suspension de 30 joueurs, dont Paolo Rossi, alors en prêt à Pérouse.

Rossi écopera d’une suspension de trois ans de toute activité liée au football (une morsure sur Chiellini ne coûte pas si cher en fin de compte), à un moment crucial de sa carrière. Mais devant la relative faiblesse du dossier accablant l’attaquant, sa suspension sera ramenée à deux ans, ce qui lui laisserait juste le temps de reprendre la compétition avant la coupe du monde 1982, et si en effet, la plupart des observateurs doutaient de sa capacité à revenir au plus haut niveau si vite, Enzo Beardot n’en a pas douté une seconde, lui. Après un début de compétition faible, dû à son manque de forme, il monte en puissance au fil des matchs et montre un bon visage contre l’Argentine en premier match de second tour, mais toujours sans marquer. Le deuxième match du second tour, contre le Brésil, s’annonce alors crucial pour sa coupe du monde.

La misère serait moins pénible au soleil

Revenons en au Brésil.

Le propre d’un entraîneur est de faire appliquer au mieux sa philosophie de jeu par ses joueurs pour parvenir au résultat escompté dans un match de football : la victoire. Sa seconde mission, dont découle la première, est d’atteindre un objectif de compétition, ou de projet à moyen/long terme. Je rappelle ici, que la mission d’entraîneur ne dévie jamais de cet objectif, et que seule la manière d’obtenir la victoire (et atteindre l’objectif attendu), change selon les techniciens.

La seconde mission, dans le football moderne, est passée largement prioritaire sur la première. En effet, les enjeux, qu’ils soient de maintien, de qualification en coupe d’Europe, de titre, de qualification au tour suivant d’une compétition, sont vitaux pour la plupart des clubs et leur nécessité pour les équipes fait passer le message ultime à la planète entière : L’Histoire ne retient que les vainqueurs. L’Histoire certes, mais aujourd’hui les sponsors aussi ne retiennent que les vainqueurs, tout comme les investisseurs, les diffuseurs TV, les talk-shows, les statistiques, footy_jokes, la stabilité économique, etc…

On parle pourtant ici d’un football qui n’a qu’une seule perspective, sportive celle-là, et non pas économique : Devenir le plus grand des champions du monde.

5 juillet. L’heure de rentabiliser tous ces espoirs fondés depuis le début de la compétition. Le Brésil affronte l’Italie, elle aussi triomphante de l’Argentine mais par un seul but d’écart. L’équation est alors simple pour les auriverde : Un nul les envoie en demi-finale.

Mais comme Telê Santana en 1982 n’est pas ce qu’est José Mourinho de nos jours, hors de question de chercher le point du nul. On parle d’une victoire impérative pour arriver dans les meilleures conditions au tour suivant.

En effet, dans la logique de l’entraîneur pragmatique, le nul aurait été la solution idéale pour le Brésil, dans un match maîtrisé mais pas enflammé et certainement pas assailli pour la victoire impérative. C’est toute une idée du football qui s’envolera ce 5 juillet 1982 pour ne plus jamais refaire surface. L’innocence, la naïveté n’auront certainement plus jamais leur place au haut niveau international ou au haut niveau tout court.

« Celui qui lance l’armée tout entière à la poursuite de l’avantage ne l’obtiendra pas. » Sun Tzu – L’art de la guerre

Alors oui, Telê Santana n’avait que faire de cet enseignement militaire. Faire l’Histoire et rendre le Brésil glorieux était sa seule obsession. La chute ne pouvait qu’être cruelle.

N’importe quel entraîneur, même à cette époque là, aurait ajusté son schéma de jeu pour ne pas prendre de but, mais surtout de ne pas dominer aveuglément afin de laisser le moins d’espaces possibles, et encore plus contre une équipe d’Italie, maîtresse de la contre-attaque et du catenaccio. Alors considérez cela comme une faute professionnelle ou non, mais le romantisme a été plus fort. Gagner avec la manière était la seule manière de gagner pour Santana.

Le coup d’envoi donné, à peine cinq minutes auront suffi à l’Italie pour ouvrir le score sur un parfait centre pour Paolo Rossi qui n’a eu besoin que d’un bon ballon pour secouer ce Brésil si haut dans sa confiance. Mais le Brésil a juste continué de jouer son jeu et Docteur Socrates égalise sept minutes après et le 1-1 nécessaire aux Brésiliens est déjà dans les bagages.

Une passe dans l’axe mal ajustée par le talentueux Cerezo, est tombée dans les mauvais pieds cette fois ci : Paolo Rossi interceptera comme un renard et ne se fera pas prier pour envoyer un caramel placé hors de portée du gardien. 2-1 et beaucoup trop de problèmes pour le Brésil qui joue trop haut, trop vite, et laisse trop d’espaces et approximations aux Italiens et à Rossi. Mais le Brésil doit égaliser, alors il continue d’occuper la surface adverse pendant de longues minutes et s’en remettra à une frappe lourde de Falcao sur un Dino Zoff impuissant cette fois-ci, pour égaliser à nouveau à la 68ème minute. 2-2 dans un match complètement ouvert. Trop ouvert. Les Brésiliens comprennent qu’ils ont une épée de Damoclès sur la tête.

« Donc, je dis que la victoire peut être créée. Car même si l’ennemi est en nombre, je peux l’empêcher d’attaquer. » Sun Tzu – L’art de la guerre

Enzo Beardot avait trouvé son credo. Profiter de chaque incursion possible, parce que la force du Brésil est de toute façon injouable à armes égales. Mourinhista avant l’heure.

Finalement, c’est sur un corner, le premier de l’Italie dans ce match, que la sentence tombe, que le rêve s’écroule comme un château de cartes, que le romantisme a encaissé son coup de poignard en plein torse. Un ballon mal renvoyé et une frappe détournée par un Italien dans le but auriverde. Paolo Rossi, encore une fois, encore et toujours. Pour la troisième fois. Ses trois premiers buts de la compétition, pour lui qui aurait pu en avoir une passe décisive aussi, si le but de Antognini n’avait pas été signalé hors-jeu.

One day you'll respect the good kid, mad city
One day you will respect the good kid

C’est sûrement trop facile de dire qu’ils n’ont pas pris assez au sérieux la force de contre-attaque de la Squadra Azzura, qu’ils avaient une confiance assez aveugle en leur football pour qu’ils pensent qu’il puisse les laisser tomber. Mais c’est vrai.

C’est sûrement l’innocence et les préceptes fondamentaux du football offensif qui sont tombés ce soir là. L’époque adoptera ensuite la sacro-sainte rigueur tactique et défensive, les actions arrivant de derrière, les batailles d’échecs sur la pelouse. L’été s’annonçait merveilleux, mais il est mort foudroyé en plein vol. Alors s’ensuivra la recherche d’âme dans cette équipe du Brésil. Entre les partisans de la discipline tactique à l’Européenne, demandant aux auriverde de prendre exemple sur ce qu fait sur le Vieux Continent, et de l’autre côté les Santana-istes, qui considéraient que cette défaite n’est qu’un concours de mauvaises circonstances et que le projet de Telê Santana mérite d’être reconduit (et il l’a été en 1986).

Ça leur apprendra. Ils ont voulu réinventer le romantisme, devenir les plus grands champions du monde de l’Histoire et marquer encore un peu plus l’Histoire de ce grand pays qu’est le Brésil. Ils n’ont eu qu’une défaite cruelle, et un lot d’incompréhensions, L’Italie, elle, savourait sa troisième étoile (et égalisait le record du Brésil, donc).

Paolo Rossi, lui, a vécu les trois plus belles années de sa vie après ce match, en brassant Coupe du Monde, puis Coupe d’Europe et Scudetto avec sa Vieille Dame, enfin prête à le prendre dans ses bras. Il signera ensuite à l’AC Milan, et prendra tranquillement sa retraite (après un court contrat au Chievo Vérone) lors la Coupe du Monde 1986. Personne n’a dit que l’histoire devait être tragique pour tout le monde.

« Le football est mort aujourd’hui. Prenez-le comme vous voulez. » Zico, quelques minutes après la sentence.

Rayan