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Madrid, son palais royal, son musée du Prado, ses soirées interminables, et bien sûr, son Santiago Bernabéu. Pour tout fan de football qui se respecte, la relation entre la ville et l’antre du Real Madrid est évidente. Chacun peut avoir un a priori particulier sur le stade et le club Merengue. Cependant, le meilleur moyen de comprendre et ressentir ce que signifie être « Madridista » reste d’aller dans un des temples du football : le Stade Santiago Bernabéu. Bien choisir la rencontre, être prêt à faire chauffer la carte bleue, et attendre impatiemment l’heure du match. L’adversaire sera Malaga en l’occurrence, ce 18 avril à 20 heures. Un match piège, coincé entre deux rencontres importantissimes de Ligue des Champions face au voisin haï, l’Atlético. Malgré un résultat compliqué à Vicente Calderon dans la semaine, Ancelotti n’a pas le choix, et aligne son équipe-type. Les stars seront donc au rendez-vous.

Autour du stade, ça respire autant le touriste que le fan absolu. Les vendeurs à la sauvette sont partout, tant pour vendre des places de dernière minute que pour refourguer des écharpes et des maillots. Pas impossible, du coup, de se procurer une écharpe de la Décima ou du 8ème de finale contre Schalke.

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Vient le moment d’entrer dans le stade. Après une fouille des plus brèves – on ne fait pas rentrer de fumigènes quand le prix du billet implique un emprunt sur 30 ans – on cherche sa place. Le match est à guichets fermés, comme souvent, et tout est réglé au millimètre. Les ouvreuses placent les néophytes et à dix minutes du match : « Il faudrait s’asseoir les gars… ». Pas de souci, on est au théâtre, on s’assoit, normal. Parce que la suite… Disons qu’elle relève plus de la mise en scène que d’un sport comme un autre. Sans être un reproche, ce constat est flagrant, et offre un contraste évident en comparaison de ce qu’on peut voir dans les autres stades de la ville. Depuis le virage, on pourrait presque tirer un corner tellement l’impression de proximité au terrain est forte. Un stade de foot, un vrai, qui prend encore une autre dimension lorsqu’il se remplit réellement. Le plus gros du public arrive cinq minutes avant le début du match, au moment de la composition des équipes. Mention spéciale, à cette occasion, à Cristiano, évidemment, qui reçoit une véritable ovation à la simple évocation de son nom. Ensuite, l’hymne du club résonne dans tout le stade. « ¡ Hala Madrid ! ». Impressionnant, certes, mais artificiel : les paroles du chant sont affichées en mode karaoké sur les écrans géants. Un peu comme si le PSG demandait à son public d’apprendre les paroles de « Ô Ville Lumière » quoi… Les joueurs arrivent, un tifo sort du côté des Ultras madridistas peu nombreux vue la taille du stade, mais actifs du haut de leur virage. Les andalous sont aussi là, bruyants et nombreux dans leur parcage sous le toit.

Le match commence et très vite, la première bonne nouvelle de la soirée tombe : Chicharito part à l’échauffement car Bale est blessé. Ça tombe assez bien puisque 80 000 personnes s’étaient rassemblées pour voir un match de foot, et pas les séries du 100 mètres. A deux devant, et avec quatre génies au milieu du terrain – Kroos, Modric, Isco et James – le Real monopolise le ballon, mais galère à trouver la faille. En face, Malaga n’est pas venu pour en prendre neuf : ça défend bien et ça part vite en contre. Le niveau footballistique proposé atteint vite des sommets hallucinants. Le public du Bernabéu, connaisseur ce soir là, applaudit à chaque geste réussi. Autant dire qu’on s’arrête peu de frapper dans ses mains du côté de Chamartín. Les quatre milieux du Real régalent à base de transversales et de contrôles parfaits. Devant, ça va vite avec les deux flèches Cristiano et Chicharito, mais la Maison Blanche peine à trouver des espaces. Les Ultras poussent, avec des chants et des gestuelles intéressants mais l’ambiance n’est pas la caractéristique principale du stade : ces Ultras n’occupent qu’une infime partie du virage, le reste du stade étant plutôt là en tant que spectateur. Deux femmes, qu’on dira d’un certain âge, conversent en alternant récit de la semaine écoulée et analyse footballistique pointue. « Mon fils est venu manger mercredi, il risque de perdre son travail… Mais pourquoi Kroos la donne pas côté gauche ? ». Des débats d’une précision rarement égalée sur les plateaux de télévision français.

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Alors que les touristes enchaînent les selfies, en bas, ça s’agite. Cristiano envoie la balle dans la surface, Ramos la reprend et ouvre le score. Explosion en tribunes ? Disons plutôt joie mesurée. Après tout, il s’agit là du 93ème but de la saison des madrilènes. La force tranquille de l’habitude, sans doute. Après avoir exprimé leur soulagement, les habitués du stade ont un réflexe : se retourner vers les loges, où les plus fortunés disposent d’une télé, pour revoir le but. On peut dire ce qu’on veut, venir au stade pour regarder la télé, c’est un concept.
Jusqu’à la mi-temps, le Real gère tout en restant méfiant. Malaga défend toujours aussi bien, et se montre dangereux en contre. 1-0 à la mi-temps donc. Ou plutôt devrait-on dire l’entracte. Les vendeurs de pop-corn et de coussins s’aventurent dans les travées du stade, renforçant un peu plus l’impression d’être dans un théâtre. Confort et tranquillité semblent être les maîtres mots à Bernabéu. Au retour des vestiaires, Malaga pousse sans trouver la faille. Modric se blesse, il sera forfait pour plusieurs semaines, et ratera donc le quart de finale retour de Ligue des Champions face à l’Atléti. Malgré les trois points dans le viseur, ça ressemble de plus en plus à une sale soirée pour les madridistas. Ce sentiment est renforcé à la 67ème. Pénalty pour le Real, et pour celui que les mauvaises langues appellent Penaldo. Les flashs fleurissent dans le virage derrière le but, prêts à immortaliser une nouvelle réalisation de CR7. Seulement, le portugais n’y est pas ce soir : poteau. Dépité, les mains sur les hanches et le regard dans le vide, la soirée n’est pas belle pour le triple ballon d’or. Mais quand la star n’y est pas, ses coéquipiers montrent qu’ils peuvent assumer à sa place. Ou avec lui, en l’occurrence. Deux minutes après le raté de Ronaldo, James part à 35 mètres, balle au pied. Une-deux avec Isco, relais avec Cristiano, frappe limpide en lucarne. Imparable pour Kameni. Bernabéu se lève pour le colombien, afin de se prosterner devant sa classe. « Jaaaaaaames ! Jaaaaaaames ! ». Une ovation comme ça à 23 ans, quand on est entouré d’autant de stars, ça vous pose un joueur, et c’est mérité.

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La joie est de courte durée pour les madrilènes, qui voient Juanmi réduire le score à la 71ème, étrangement seul dans la défense des Blancs. Galérer à gagner 2-1 contre Malaga à domicile, c’est un peu juste pour le public présent, habitué à mieux. L’exigence des madridistas se ressent facilement en tribunes. Les contrôles ratés, les passes mal ajustées et les mauvais choix agacent très vite. On comprend donc mieux la carrière avortée de Julien Faubert à Madrid. Malaga semble perdre ses moyens lorsque l’égalisation apparaît comme possible. Ça pousse, mais mal. En face, l’agacement de Ronaldo est perceptible. C’est vrai, seulement deux passes décisives dans un match, c’est un peu léger. Du coup, alors que la partie touche à sa fin, Chicharito perce côté droit pour le servir sur un plateau. CR7 pousse la balle au fond et peut célébrer comme à son habitude. 93Ème minute tout de même, on s’inquiétait presque pour lui en tribune. Les deux petites vieilles à côté ne se lèvent même pas. A quoi bon ? La moitié du stade est partie depuis dix minutes, et il s’agit là du 39ème but de Cristiano cette saison.

Blasés, les madrilènes ? C’est possible. Pourtant, ils sont plus de 70 000, toutes les semaines, à venir voir leurs protégés régaler. Une manière de s’assurer que tout va bien, probablement. N’empêche qu’on s’ennuie ferme dans les gradins. Le spectacle est sur le terrain, et pas ailleurs, sans faire offense aux quelques courageux qui ont continué à chanter plus de dix minutes après le coup de sifflet final. C’est bien simple, tout doit être parfait, propre, au millimètre. En témoignent les jardiniers à pied d’œuvre, armés de tondeuses, cinq minutes après la fin du match. On a presque l’impression d’un gâchis chez l’autoproclamé « Meilleur club de l’Histoire ».
Eduardo Galeano, écrivain uruguayen de génie mort le 13 avril dernier, disait « Jouer sans supporters, c’est comme danser sans musique ». A l’Estadio Santiago Bernabéu, on entend bien la musique. Malheureusement, on aimerait que la partition soit sans fausses notes pour mieux profiter du talent des danseurs.

@F_Beneytou.