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Si les murs du Parc Lescure avaient des oreilles, leurs tympans seraient probablement percés depuis le samedi 9 mai. Et en plus de ça, ils pourraient en raconter des choses. Entre cris de joie, silences assourdissants, rires et pleurs, Lescure pourrait résumer à lui seul ce que sont le plaisir et la douleur d’aller au stade.
Ce samedi 9 mai, 32000 personnes s’étaient rassemblées pour dire « Adieu » à leur deuxième maison. Alors oui, le Parc Lescure n’a pas toujours été aussi bien rempli, loin de là. On garde en mémoire les 7 000 personnes présentes pour un triste match de Coupe d’Europe face au Maccabi Tel Aviv en 2014. Mais peu importe, tous étaient là, sachant que ce serait la dernière fois qu’une équipe évoluant en Marine et Blanc foulerait la pelouse.

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La journée fut longue. Elle commence à 8 heures du matin pour certains, drapeaux en main, pour finir d’installer les tifos monumentaux qui orneront le stade pour la dernière fois. Les festivités débutent réellement à 12h, place de la République, en plein centre de Bordeaux. Une scène, un écran, de la musique, et une place qui se remplit petit à petit. Les 5 000 t-shirts « Adieu Lescure » trouvent vite preneur et ce sont près de 8 000 personnes qui se massent pour pouvoir acclamer Giresse, Lizarazu, Laslandes, Trésor, Battiston, Ramé… Les anciens passés à la postérité évoquent chacun leur tour leurs plus beaux souvenirs dans ce stade, la voix tremblante dès que le public scande leurs noms. Des chants sont lancés, repris à l’unisson par la foule, faisant trembler « la Belle Endormie », bel et bien réveillée pour l’occasion.

Un capo prend le micro pour s’exclamer : « On parle de Bordeaux comme d’une ville bourgeoise et ennuyeuse, mais il est là le vrai peuple bordelais ! ». La ferveur populaire, la vraie. Un cortège se met tranquillement en place pour défiler jusqu’au stade. C’est à ce moment que les fumigènes commencent à craquer. Ils ne s’éteindront que très tard dans la nuit, comme si l’incinération du Parc Lescure ne pouvait pas se faire en 90 minutes. La marche la plus festive que la ville ait connue dure plus d’une heure, pour un trajet qui ne réclame en temps normal que 20 minutes. Le tout nouveau chant au répertoire des supporters bordelais connaît un succès monstrueux : « Ne jamais oublier, tous ces moments passés, Lescure à tout jamais ». Sur les épaules de son père, une fillette de 5ans a bien retenu les paroles et entraîne avec elle le reste du cortège. Le passage devant l’hôtel de police voit le nombre de fumigènes croître rapidement : on en profite, ils ont l’air d’être plus cools aujourd’hui…

Puis le cortège arrive pour la dernière fois devant le stade. La foule se disperse pour rejoindre les différentes entrées. Derrière le virage Sud, les chants se poursuivent, mais on ne tarde pas pour rentrer dans le stade. Le match est à 20heures, mais le Virage est déjà presque plein à 18h45 et chante déjà. Fort. Alors que les joueurs s’échauffent, un premier tifo est déployé devant la tribune, remémorant les plus belles heures des groupes Ultras bordelais et hissé sur des poteaux de plus de 10mètres de haut. Peu après, les plus belles heures du club dans ce stade sont représentées sur une nouvelle fresque. Giresse et Platini, Zidane, Laslandes y figurent, l’occasion de rappeler que le club au scapulaire a connu de très belles heures dans son antre.

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Au fur et à mesure que l’heure du match se rapproche, les chants se font de plus en plus prononcés. Le stade est plein bien avant le coup d’envoi, chose rare à Bordeaux, où le public est habitué à arriver au dernier moment. La suite donne une impression de surréalisme. Une grande bâche bleue marine recouvre tout le Virage Sud, et il en est de même pour le reste du stade. Les joueurs font leur entrée à ce moment dans l’indifférence la plus totale, puisque personne ne peut les voir. Les bâches redescendent pour laisser place au gigantisme absolu : 32000 drapeaux marine et blanc s’agitent en tribunes pour un rendu exceptionnel.

Les chants redoublent d’intensité, si toutefois c’était possible, et c’est tout le stade qui hurlent comme un seul homme. Et c’est rare, ces temps ci à Bordeaux. L’ouverture du score nantaise entame à peine l’ambiance démente qui s’est installée dans les travées, et l’égalisation de Diego Rolan sur pénalty ne fera que renforcer cette ferveur. On ne s’ennuie pas, au cœur du Virage Sud. La mi-temps arrive à point nommé, pour des supporters tout aussi essoufflé que leurs protégés sur la pelouse.

Le deuxième acte démarre avec un lancer de papelitos, parce que Bordeaux c’est le Brésil avec Maurice-Belay et Mariano (et Tchernobyl avec Contento, certes), mais aussi l’Argentine en tribune. La deuxième mi-temps repart sur des bases plus tranquilles, puisque d’anciens leaders ultras prennent le micro. Ils racontent les débuts du mouvement, l’histoire des Devils (groupe dissout en 2006) et l’évolution du Virage depuis les années 1980. Les capos se succèdent au micro, jusqu’à la 69ème. Le but du doublé pour Diego Rolan vient couper court aux discours et permet au stade de chanter à nouveau d’une même voix. Les drapeaux sont de nouveau de sortie, et l’ambiance monte encore d’un cran. On le sent maintenant, il ne reste que très peu de temps à vivre dans ce stade. Bordeaux mène 2-1 dans un match décisif pour la course à l’Europe, mais pour la première fois, on aimerait que ce match ne s’arrête pas. Après tout, les Nantais ne sont pas dangereux, Carrasso est en pleine forme et l’ambiance est à son comble. Dans les dernières minutes, la voix de chacun s’étrangle un peu plus à mesure que le temps passe. Si l’émotion est déjà palpable, elle le devient encore plus lorsque Marc Planus rentre. Il partira à la fin de la saison, marquant la fin d’une ère sur les bords de la Garonne. Dans les arrêts de jeu, le capo prévient : « S’il y a des enfants, ou des personnes qui ont des problèmes respiratoires, sérieusement, éloignez-vous. On risque de vous enfumer. ». Une torche, puis deux, puis trois. Des dizaines de torches, partout dans le virage rendent l’atmosphère irrespirable, le match invisible et finissent de faire monter les larmes. Quand la fumée commence à se dissiper, le match est déjà fini, les joueurs s’approchent pour fêter, une dernière fois une victoire dans ce stade. Planus s’empare à son tour d’un fumigène et la bringue repart pour un tour. Les chants sont repris par l’intégralité du stade pendant le tour d’honneur des joueurs. Même le grand Cheick Diabaté est de la fête.

A ce moment là, on ne se rend pas bien compte de ce qui est en train de se passer. L’ambiance est trop belle pour imaginer que c’est la dernière fois. Alors on s’amuse, on chante, on saute, et ça longtemps après que les joueurs soient partis, que le reste du stade ait déserté les lieux. Jusqu’à minuit, soit plus de deux heures après la fin de la rencontre, la majorité des personnes présentes sont assises dans le Virage, contemplant pour la dernière fois l’endroit qui les a vu grandir. On évoque des souvenirs, on refait le match, mais on ne parle surtout pas de la suite. La fête n’est pas finie, pas encore du moins. Au pied du Virage, les premières notes de Resaka Sonora, le groupe du capo des Ultramarines, résonnent déjà. Un concert était prévu, c’est vrai. Nichés dans les arcades du stade, un œil sur la scène, l’autre sur le terrain, l’ambiance repart de plus belle. Les chants à la gloire des Girondins accompagnent le balai des fumigènes, pas encore éteints. On ressort les drapeaux, en n’oubliant pas de jeter un œil de temps en temps à la pelouse et aux quatre tribunes vides.
Jusqu’à 1h, les chansons s’enchaînent, puis vient le moment de quitter, pour de bon, le Parc Lescure. Les 50 mètres qui séparent le pied des escaliers à la grille du stade se font en presque une heure. On continue à chanter, comme si répéter inlassablement les mêmes paroles pouvaient faire durer la soirée. Les grilles fermées, les chants se poursuivent pendant un moment, en attendant que les derniers fumigènes ne s’éteignent. On se disperse, on regagne son vrai « chez soi ».

Un dernier regard, pour les arcades de ce stade à l’identité forte, pour ces projecteurs, pour l’arche surplombant les boulevards. Un sentiment de nostalgie terrible, déjà, mais pas de regrets : la fête a été parfaite, elle ne pouvait pas être plus belle, ce n’était donc pas possible de faire mieux.
Les Bordelais repasseront devant ce stade, avec un œil attendri, peut être même qu’ils y reviendront pour voir des mecs se balancer des marrons autour d’un ballon ovale. Mais qu’on se le dise, ce ne sera plus comme avant. Quitter un stade, c’est un peu comme une rupture : on avait des habitudes, des réflexes et beaucoup d’amour pour un endroit. Au moins, là, vu la séparation, les supporters des Girondins sont tous sûrs de rester en bons termes avec leur premier amour.
Adieu Lescure.

François