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« Ces mecs ne valent rien ! Ils transpirent comme nous ! Ils respirent comme nous ! Ils s’entraînent deux fois par jour, nous on s’entraîne deux fois par jour par 40° ! Je veux que vous emportiez tout ce qui bouge, y compris les arbitres ! Parce qu’ils trichent, ils sont contre nous ! ». Si on devait résumer la philosophie des joueurs, supporters, suiveurs de Bilbao avant cette finale de Copa del Rey, ces propos, extraits d’une vidéo de promotion, seraient idéaux.

Plongée au cœur de San Mamés avec trois jeunes hinchas de l’Athletic. Jon, que l’on pourrait qualifier de « supporter modéré », va rarement au stade mais suit son club avec passion. Koldo, qui prépare un diplôme d’entraîneur national, va au stade régulièrement et respire le football dans ses paroles. Ainho, enfin, fan absolue. Ses quatre grand-parents étaient socios, son père également. Elle va donc au stade depuis ses 5 ans et est socia depuis qu’elle a 8ans. L’Athletic dans le sang.

Après deux finales perdues en 2009 et 2012, l’heure de la revanche a sonné pour les Basques. Et ils ne se feront pas prier pour la prendre. Assurés d’être européen, le club qui a participé le plus de fois à la finale de la Copa entend finir en beauté une saison mitigée en championnat. Et ainsi montrer au reste de l’Espagne que le football basque est bel et bien plus fort que jamais.

En effet, dissocier le Pays Basque de l’Athletic Bilbao est chose impossible. Les Rouge et Blanc sont en effet le seul club professionnel d’Europe à ne compter dans rangs que des joueurs locaux. Qu’ils soient Basques ou Navarrais, les Bilbains ont en effet tous grandi et été formés dans la région. Une particularité qui fait également l’identité si forte du club, et ce depuis sa création en 1898. Ses supporters y sont réellement attaché, ils y voient comme un réel reflet de leur terre. Ainhoa ne peut cacher sa fierté au moment d’évoquer son club : « Je crois que c’est une manière particulière et très belle de former un club. Je pense que cela nous rend, nous supporters, plus fiers. » Pour Koldo, le lien aux supporters est aussi évident. Il va même plus loin en concédant que « c’est a philosophie propre à ce club qui maintient l’Athletic debout et c’est ce qui le rend unique au niveau national et international. Le fait que tous les joueurs soient basques crée une identité qui permet de très bien s’identifier. » Pour Jon, « c’est une raison supplémentaire d’aimer ce club. »

Athletic Bilbao's supporters celebrate as their team won 6-2 against Manchester United's, during their Europa League second leg, round of 16 soccer match at the San Mames stadium in Bilbao, northern Spain, Thursday, March 15, 2012. (AP Photo/Juan Manuel Serrano Arce)

Simplement, une question d’amour l’Athletic ? La part de passion est bien sûr très forte dans l’identité du club, mais il serait trop simple de le résumer à cela. L’Athletic Bilbao n’est pas un club comme les autres. Sa façon de composer ses équipes le prouve, mais les facteurs explicatifs sont nombreux, et parfois difficilement palpables. En effet, pour entendre le contexte dans lequel évolue l’équipe, il faut inclure dans la grille de compréhension le territoire sur lequel il se base. Le Pays Basque. Une région, une Nation même, à l’identité très forte et aux particularités culturelles innombrables, reflétées à merveille par le football qui la représente. La Real Sociedad, Eibar, Osasuna, Alavés, et dont l’Athletic Bilbao. Cinq clubs basques dans les deux premières divisions espagnoles, pour un territoire de trois millions d’habitants. De l’autre côté de la frontière, et pour autant d’habitants, l’Aquitaine ne compte qu’un seul club professionnel, Bordeaux. De plus, le nombre de joueurs provenant du Pays Basque dans les plus grands clubs européens a de quoi forcé l’attention : Azpilicueta, Arteta, Llorente, Monreal, Xabi Alonso, Ander Herrera ou Javi Martinez pour ne citer qu’eux. Une telle présence au haut niveau interpelle forcément. Koldo a sa petite idée sur la question. « L’apparition d’autant de joueurs ces dernières années et la situation des clubs basques ont une explication logique : le travail réalisé depuis le plus jeune âge dans la formation. Il y a de très bons professionnels avec d’excellentes méthodes d’entraînement et ils sont capables de transformer un adolescent en joueur d’élite. Malheureusement, avec cette formation et le fait que certains de ces jeunes soient plein de « bonnes manières », les clubs s’intéressent à eux et ils entrent déjà dans un processus de recrutements, d’agents… Ce système, même s’il en fait arriver quelques uns au plus haut niveau, il fait aussi que beaucoup d’autres se perdent en chemin. » Ainhoa complète l’analyse de Koldo : « Les clubs d’ici tendent à donner plus d’opportunités aux jeunes. Puisqu’ils ne recrutent pas d’étrangers, ils se consacrent à former les jeunes basques ». Une propension à former justifiée par l’environnement donc, propre à l’endroit.

La grosse présence basque au niveau national entraîne logiquement des derbys fréquents, de quoi alimenter de grosses rivalités. Cependant, même si les matchs entre les clubs du coin se jouent à couteaux tirés sur le terrain, il n’en est rien dès que le match s’arrête. Nombreux sont ceux à avoir évoluer à la Real Sociedad et à Bilbao, par exemple. Koldo nous en dit plus à ce sujet, et les conflits qui peuvent en découler. « Le cas le plus clair est celui de la Real et d’Osasuna envers l’Athletic. Ce dernier, en raison de sa limitation au moment de recruter, choisit les meilleurs footballeurs de ces centres de formation et ces clubs ne le prennent pas bien. Même si, en réalité, ces disputes ne sont pas très importantes, puisque dans chaque derby, si tu comptes dans tes rangs un supporter adverse, dans la majorité des cas tu n’auras pas de « traître », bien au contraire ».

Les relations entre les clubs basques sont donc très bonnes, hors des pelouses. En témoigne cette vidéo d’un surfeur célèbre là-bas, fan de la Real, qui enfile le maillot rouge et blanc, en prévision de la finale de Copa…

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Une preuve de plus que le football basque évolue dans une dimension qu’on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe.

Autre particularité du football basque, l’Euskal Selekzioa (Sélection Basque). Non-reconnue par la Fifa, cette sélection non-officielle a l’habitude de se réunir une fois par an pour affronter… la sélection Catalane. Politique et football sont donc extrêmement liés en Espagne, en particulier en ce qui concerne ces deux communautés autonomes. Koldo résume pour nous l’importance de ce match et sa portée. « Même si l’Euskal selezkzioa ne joue qu’un match par an, elle est une revendication que fait un pays qui veut être écouté. A travers ce match au cours duquel le football passe totalement au second plan, l’objectif est de lutter pour qu’un jour, l’important dans ce match soit le football ». Un besoin de reconnaissance évident, pour un pays qui n’a pas réellement la chance de s’exprimer autrement dans la politique espagnole.

L’Athletic Bilbao est donc aussi un vecteur de revendications politiques. Avec un public qui parle majoritairement le basque, logique que les supporters soient en faveur de plus d’autonomie pour leur région. Il arrive donc qu’ils se servent de la tribune que leur offre l’antre de San Mamés pour faire passer leurs messages. Entre drapeaux basques brandis et chants défendant les prisonniers basques détenus en Espagne et en France, ces revendications prennent place à Bilbao sans réellement faire tâche. Ce sont des sujets connus de tous, qu’on considère logique de traiter, même si cela doit se faire dans les tribunes.

Le lien avec la politique, difficile, une fois de plus, de ne pas le faire lorsqu’on apprend en avril dernier que la finale aura lieu au Camp Nou. Le Real a refusé de céder le Santiago Bernabéu pour l’occasion, et les autres grands stades du pays n’étaient pas disponibles. Un refus qui passe mal, puisque les Bilbains devront effectuer les 600 kilomètres qui séparent les deux villes, tandis que les Barcelonais évolueront dans leur stade. Pas de quoi enthousiasmer nos Basques, qui ne partaient déjà pas favoris avant cette décision…

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Jon s’épanche sur le sujet : «Ca me paraît encore pire que nous jouions au Camp Nou : ce n’est pas un terrain neutre et sincèrement, je vois cette finale de Copa comme perdue. Avant, je voyais la finale comme « bon, on va peut-être donner une bonne image ! » maintenant, je ne le vois même plus comme ça. On peut dire que je suis un mauvais supporter, pessimiste et tout ça, mais nous avons déjà perdu deux finales contre le Barça et en perdre une autre m’insupporte. C’est pas que je n’aime pas le Barça mais ça me touche un peu moralement ». Ainhoa, quant à elle, sera de la partie à Barcelone. Mais elle a son avis sur l’identité du responsable… « Ca me paraît mal parce qu’on doit se déplacer jusqu’à là-bas. Je crois que la ligue devrait obliger toutes les équipes à céder leur terrain dans ses compétitions officielles ». Koldo pointe également du doigt le Real Madrid, et ce qu’il représente au niveau national. « Tout ça est arrivé parce que ceux qui ont mélangé la politique et le sport sont ceux qui reprochent aux Basques et aux Catalans de le faire d’habitude ».

Malgré un contexte défavorable, les Bilbains préfèrent ne pas s’avouer vaincus trop tôt. Et on peut leur donner raison : ils n’ont plus perdu depuis le 12 avril dernier contre l’autre Barcelone, l’Espanyol. Depuis, ils effectuent une « remuntada » fantastique, qui leur a permis de s’octroyer la septième place lors du sprint final, s’assurant ainsi d’être européens. Les cadres du club reviennent à leur meilleur niveau en cette fin de saison, à l’instar d’Aritz Aduriz. A 34ans, le buteur maison n’en finit plus d’étonner. Auteur de 18 buts cette saison, il est le meilleur buteur espagnol du championnat (même s’il est avant tout basque, vous l’aurez compris), devant les phénomènes Benzema et Suarez. Ils seront des dizaines de milliers à déferler au Camp Nou ce samedi soir.

De quoi rappeler à l’Espagne du football que Bilbao n’est pas qu’un spot de surf sympa.

¡ Aupa Athletic !

Franco