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La France du football a ouvert les yeux au sortir de la demi finale retour Real – Juventus : Patrice Evra, mutin et capitaine de la plus tragique page de l’histoire de l’équipe de France va disputer sa cinquième finale de Ligue des Champions. Derrière l’homme et les polémiques, se cachait donc un joueur et des titres. Surprenant. Entre trophées, leadership et punchlines : Patrice Evra.

Started from the bottom.

Fort d’une immense détermination a contrario d’une petite taille (1m73 ), Patrice Evra a su construire sa carrière. Comme un homme. Une carrière qui aurait pu ne jamais décoller en raison d’une carrure jugée insuffisante. Anciennement ailier, le natif de Dakar est repéré par quelques recruteurs de clubs de première division dont le Paris Saint Germain où il tentera, sans succès, de décrocher un contrat. Aussi talentueux soit-il, Pat’ se retrouve à 17 ans, dans la jungle amateur, sans aucun centre de formation. Malgré tout, il est repéré par des émissaires du Torino. Suite à un essai dans la ville piémontaise, il attire l’attention d’une autre équipe, d’un standing moindre : Marsala. Une signature plus tard dans la ville sicilienne et Patrice Evra débarque dans le monde professionnel. Une de ses plus belles sensations de joueur. « Au jour d’aujourd’hui, c’est la plus belle chose qu’il me soit arrivé dans le foot » . Une arrivée incongrue, inespérée mais surtout difficile. Evra est à 2500 km de ses proches, dans un pays étranger, avec une langue dont il n’a aucune notion, ainsi qu’un championnat obscur où il sera directement confronté au racisme. Mais peu importe, l’opportunité est trop belle. Poing serré, torse bombé, il saisit cette occasion. Patrice Evra, footballeur, est né.

Suite à une année difficile à Monza, l’ancien des Ulis atterri à Nice, alors en deuxième division française. Une première saison relativement anonyme, à cheval entre l’équipe première et bis. Le calme avant la tempête. Lors de sa deuxième saison, repositionné arrière gauche par Sandro Salviono, Evra explose. Meilleur latéral de la saison, il participe grandement à la remontée des Aiglons parmi l’élite. Les prémices d’une ascension fulgurante : successivement , Evra marche comme un prince sur le Rocher, puis rayonne comme un roi au royaume mancunien.

Patoche ghetto, dans ses jeunes années
Patoche ghetto, dans ses jeunes années

Paranormal personality

De son ancien poste d’ailier, Evra en a gardé un goût prononcé pour l’attaque. Arrière latéral très offensif, il a un très vilain défaut, récurrent à beaucoup de joueurs du même profil : la défense. Une hérésie pour un tel poste. Pourtant il n’est pas question de remettre en cause ses qualités défensives intrinsèques, mais la multiplication de ses courses le rendent moins lucide et efficace dans ses taches défensives. La solidité défensive de l’équipe dépend donc du replacement d’un joueur de substitution, par exemple Vidic à Manchester, de plus les quelques errements de Pat’ a pour conséquence de rendre son équipe fébrile lors des contre attaques adverses. A l’opposé, l’apport offensif d’Evra offre de nombreuse opportunités tactiques en phase d’attaque : attaque placée, création d’un décalage etc… Bien qu’élu meilleur latéral gauche de l’histoire de l’AS Monaco (seul joueur de l’épopée 2004 dans l’équipe), et véritable légende vivante à Manchester, le niveau de jeu d’Evra fait débat. Au contraire, de l’homme.

Fils d’un politique sénégalais, il a sûrement dû hériter de ses talents de diplomate .Personnalité appréciée dans toutes les équipes où il est passé, il possède un leadership extraordinaire et une détermination sans faille. Nombreux sont ceux qui ont loué les qualités comportementales d’Evra. Moyes parle par exemple d’ « un des meilleurs leaders de vestiaire qu’il m’a été donné de voir », ou encore Gary Neville qui le décrit comme étant « un véritable leader de vestiaire, mais il est impossible de comprendre à quel point sans l’avoir vécu ». Rares sont les joueurs à avoir fait l’unanimité au sein de tous les vestiaires où ils sont passés. Evra en fait partie. Les témoignages à son sujet sont dithyrambiques, et ce depuis Marsala.

Le dernier « true red ».

Le 14 janvier 2006, Patrice Evra débute son premier match, contre Manchester City, à midi. Le choc culturel et la pression sont tels, qu’il passera la matinée à vomir les pâtes ingurgitées tôt le matin. Le résultat : une sortie prematurée à la mi temps, et une défaite 3-1 de son équipe dans le derby. La couleur est annoncée : Evra devra se surpasser afin de s’imposer à Manchester. Et il fera bien plus que cela.

Faisant preuve encore une fois d’une détermination à tout épreuve, il s’imprègne de l’histoire du club, corrige quelques lacunes tactiques, et s’impose comme un membre incontournable du 11 de Sir Alex Ferguson. Devenant petit à petit un véritable étendard du club, il n’hésite pas à lui déclarer son amour, ainsi que la chance qu’il a de porter ce maillot, sûrement conscient d’un parcours peu académique : « Je me répète sans arrêt que c’est un véritable privilège de jouer pour Manchester United. Quand vous enfilez ce maillot, vous portez son Histoire. Je remercie Dieu de jouer pour ce club. » Rarement, un joueur étranger aura porté autant d’attachement à son équipe. Gary Neville se souvient « Ce qui m’a le plus surpris, c’est la passion qu’il mettait dans tout ce qu’il disait dans le vestiaire, du genre ‘Allez les gars : aujourd’hui, c’est notre match.’ C’est rare que ça vienne d’un joueur qui a été recruté par le club, plutôt que d’y avoir été formé. » Une attitude qui se répercutait sur le terrain : Evra possédait le fameux « fighting spirit », et incarnait au mieux le  «United Blood », le Manchester du « Fergie Time », celui qui gagnait.

Lors de son apogée footballistique entre 2007 et 2010, il remportera trois championnat d’Angleterre, une ligue des champions, et quelques distinctions personnelles: régulièrement nommé dans l’équipe type de l’année en première league ( 2007,2009 et 2010), il sera en 2009 dans celle de la Fifa et de l’UEFA.

Le Pat' remplit son armoire à trophées sous la tunique Rouge.
Le Pat’ remplit son armoire à trophées sous la tunique Rouge.

La suite est un peu plus compliqué. Dans une équipe vieillissante, sur le déclin ;notamment sur le plan tactique ; et se préparant dans le doute à l’après SAF, il offrira des performances plus contrastées. Il n’a jamais autant été décisif que durant cette période ( quelques jolis buts, quelques assists) mais cela tranche avec un nombre grandissant d’erreurs défensives. Malgré tout, il reste titulaire indiscutable, balayant la concurrence d’un revers de la main. Mieux, suite à la retraite de Gary Neville et les blessures récurrentes de Vidic, il se voit porter régulièrement le brassard. Leader mais aussi grand frère, il prend sous son aile Paul Pogba, avec lequel il lie une relation forte, presque familiale. Il essayera de le convaincre de rester, en vain.

Mais l’équipe change. L’éternel Ferguson n’est plus. Un départ après un dernier titre de champion d’Angleterre, qui sonne comme le glas d’une ère glorieuse. Giggs et Scholes suivent leurs mentors, et Manchester est en pleine transition. Vidic et Ferdinand, prennent de l’âge, enchaînent les blessures et méformes. Dernier « true red » Evra, malgré un niveau moyen, joue régulièrement sous la direction de David Moyes. Une saison difficile, la plus dure qu’il ait connue. La succession de Ferguson étant une tâche difficile, le fait qu’elle se fasse en Premier League la rend encore plus ardue. Dans un championnat à l’intensité physique phénoménale, mais aux fortes limites tactiques, Evra n’a plus sa place. Son corps ne suit plus son vaillant esprit. Et après huit années, treize titres, Pat’ quitte Manchester, en même temps que ces compères de défense Ferdinand et Vidic. L’esprit du « United Blood » est désormais légende.

Direction la Juventus pour Evra. Des retrouvailles avec son « frère » Tevez, son « neveu » Pogba, et surtout la ligue des champions. Une arrivée qui laissa les tifosis sceptiques, mais ils furent rapidement convaincu de l’apport de l’ancien monégasque. Dans un championnat bien plus discipliné, il trouvera rapidement sa place. Sans être transcendant, il se concentre pour la première fois de sa carrière sur les tâches défensives, limitant son apport offensif. Le joueur change, mais l’homme reste le même. Leader naturel, il s’est imposé rapidement dans le vestiaire,n’hésitant pas à prendre la parole dans les moments difficiles. Finalement, tout cela n’est qu’un éternel recommencement.

Patoche à la Juve' :
Patoche à la Juve’ : « A por la Quinta »

Nul n’est prophète en France.

En se qualifiant pour la cinquième finale de Ligue des Champions de sa carrière, Patrice Evra se rapproche du record de participation de la légende milanaise , Paolo Maldini (6), et égale celles de Seedorf et Van der Saar. Malgré un ton en dessous en terme de qualité intrinsèque par rapport aux joueurs cités précédemment, l’exploit de Patoche, car il s’agit bien là d’un exploit, reste retentissant. Pourtant, bien qu’apprécié et reconnu partout où il est passé, il est très loin de faire l’unanimité en France. La faute à une conjoncture difficile et des performances en deça de son niveau en club. En effet, il est tombé dans une des périodes les plus sombres de l’équipe de France. Entre 2006 et 2010, les transitions générationnelles qui sont censées renouveler l’effectif ne se sont pas faites. Un vide qui fut de plus géré par un sélectionneur incompétent,aux choix trop souvent incompréhensibles. Une crise de formation d’autant plus significative que deux des meilleurs joueurs de cette génération, Evra et Ribery, ne sont pas passés par de centres de formation.

L’apothéose de cette situation fut bien entendu Knysna. Alors que le football français connaissait la pire crise de son histoire, Evra, alors capitaine, se retrouve au centre de toutes les attentions. Les critiques acerbes prennent une nouvelle ampleur. Considéré comme un mauvais capitaine, une racaille, un débile (alors qu’il parle 5 langues, le français moyen 1,5), lui et les autres mutins sont les conséquences d’une d’une folie commerciale de la part de l’Equipe et surtout d’une gestion catastrophique de la fédération de l’après 2006.

Le peuple et Thuram réclament sa tête, il se verra « seulement » sanctionné de cinq matchs de suspension et enverra un des plus beaux K.O verbal du XXIème siecle : « il ne suffit pas de se balader avec des livres sur l’esclavage, des lunettes et un chapeau pour devenir Malcom X ».

Depuis, Evra s’est vu retirer le brassard, joue les seconds rôles, et a envoyé quelques consultants dans les cordes. Mais l’homme ne change pas. Et lorsque la situation devient grave, agit. Par exemple, le 10 septembre, à la mi temps d’un lors Biélorussie – France. Fantomatiques, les Bleus sont menés 1-0. Pat’, non titulaire, car ayant vécu un drame familial le jour même intervient alors dans le vestiaire. Ribery se souvient d’un « un discours d’homme qui a fait du bien à tout le monde. Il nous a dit qu’à un moment donné, il fallait se lâcher. Qu’on avait le plus grand respect pour la Biélorussie, mais qu’on était l’équipe de France et que si on voulait consolider notre deuxième place, il fallait montrer un autre visage». Le résultat est sans appel : les bleus l’ont emporté 4-2.

Le plus ironique dans l’histoire, est que les médias ont souvent pointé du doigt l’absence de leader dans l’équipe de France, mais ne veulent pas du plus grand leader depuis Didier Deschamps.

La carrière d’Evra est sur la fin. A 34 ans, il lui reste peut être une, deux, voire trois saisons à jouer. Mais peu importe. Une merveilleuse aventure se terminera, laissant sûrement place à une autre, finalement proche de son plus grand rôle : le joueur devrait laisser place à l’entraîneur. Mais l’homme, lui, ne changera pas.