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La qualification de la Juventus en finale de la Ligue des Champions dépasse le simple cadre de la pure performance footballistique. Cette qualification a presque une portée mythologique, romanesque derrière l’histoire qu’elle renferme. La Vieille Dame est enfin revenue sur les toits de l’Europe après avoir connu les méandres et l’enfer de la Serie B il y a maintenant neuf ans. Buffon, Chiellini et Marchisio étaient là. Et ils seront encore là le 6 juin à Berlin.

11414569_846382075411415_422378522_nAndiamo a Berlino Gigi !

Envers et contre tous. Envers toute l’Italie dont elle est à la fois l’enfant chéri mais aussi le vilain petit canard. Envers tous ceux qui ne croyaient pas en ses chances de qualification face au Real, ne cessant de ressasser ses laborieuses qualifications en tour préliminaire et en quarts de finale contre Monaco, ou encore son élimination l’an passé dans les conditions dantesques d’Istanbul contre Galatasaray. On a même eu droit aux analyses affutées des spécialistes français réduisant la Juve à Paul Pogba, comme s’il était le seul grand joueur de cette Juventus où surnagent Carlos Tevez, Arturo Vidal ou encore Gianluigi Buffon… On mettra ça sur le compte de la traditionnelle rancoeur bien française à l’égard de tout ce qui se trouve de l’autre côté des Alpes.

 Bien évidemment, au vue de son parcours, la Juventus donne à beaucoup l’impression d’avoir arraché sa qualification en finale de Ligue des Champions comme « Dino » arrache ses sacs à main dans les rues sombres, sales, et mal fréquentées de Naples. Certes, ils ont bénéficié d’un tableau largement favorable, mais à quel moment la Juve a t-elle été proche de la sortie ? Elle a maitrisé son sujet de A à Z contre Dortmund. Virtuellement qualifiée à l’issue du match aller, au stade Louis II elle avait fait le choix d’une défense à cinq et d’un bloc bas pour couper toutes les options de contre-attaques monégasques. Le match a été laborieux mais à aucun moment l’AS Monaco -bien que valeureuse- n’a réussi à trouver la faille dans un bloc défensif de très haut niveau. Le choix tactique de Max Allegri, pragmatique, s’est révélé judicieux à défaut d’être spectaculaire.

 En demi-finales, réduire la qualification de la Juventus sous la bannière « kinkinkin si le Real passe pas à côté de ses matchs la Juve prend la porte kinkinkin » me paraît être un raccourci beaucoup trop simpliste. Ce raccourci balaie d’un revers de la main l’influence de la Juventus sur cette double contre-performance du Real Madrid. Elle balaie de la main la performance défensive et tactique de la Vielle Dame, tout comme elle balaie le fait que le milieu de la Juve a fait plus que tenir la dragée haute aux James, Isco et Kroos qui n’ont jamais réussi à prendre le dessus sur les Vidal, Marchisio, Pogba ou Sturaro. De plus, il serait également honnête de rappeler que l’an dernier en phase de poules, le Real avait eu un mal de chien à se défaire de la Juventus -profitant au final d’erreurs défensives- mais ayant là encore eu de grosses difficultés au cœur du jeu.

11268061_846382112078078_118547681_nDino… Jeune à problèmes

 

Neuf mois en arrière, rien ne prédestinait la Juventus à être en course pour un triplé légendaire. Elle perdait son coach devenu emblématique, Antonio Conte, qu’elle remplaçait par Max Allegri après une sortie de route peu glorieuse à Milan. Les « gros noms » du mercato ? Patrice Evra, Alvaro Morata, Roberto Pereyra. Un pré-retraité, un jeune madrilène largement sur-payé, et un bon joueur de Serie A. Le tableau bien que « dur » était réaliste. Une fois encore la Juve n’avait pas réussi à faire de gros coups sur le marché, laissant notamment filer (une nouvelle fois) Alexis Sanchez à Arsenal. En comparaison, le mercato de la Roma à la suite de leur excellente saison semblait beaucoup plus ronflant. Qui en Août pouvait penser que ces quatre arrivées (Allegri, Evra, Morata, Pereyra) allaient avoir une incidence aussi grande et positive sur la saison des bianconeri ?

L’un après l’autre ils ont fait taire les mauvaises langues. Allegri est le grand bonhomme de la saison turinoise. Une excellente gestion de bout en bout, et surtout une approche de la Ligue des Champions totalement différente de celle d’Antonio Conte et de son unique système 3-5-2 qu’il agitait contre vents et marées, rendant sa Juve certes solide mais sans imagination et créativité sur le front de l’attaque. Allegri n’a pas eu peur de changer le fusil de la Juve d’épaule en établissant un 4-4-2 et en s’adaptant avec succès aux différentes oppositions et scénarios de matchs. (ex : le passage express en 3-5-2 à Dortmund après la blessure de Pogba, l’approche du match retour de Monaco ou le choix Sturaro en demie-finale aller) Le 4-4-2 a permis à la Juve de faire monter son bloc d’un cran, d’apporter du soutien à sa doublette d’attaquant et de constantes permutations entre les relayeurs.

Ce système a vu l’éclosion de Pereyra qui par sa capacité d’élimination, sa percussion ainsi que son volume de jeu a parfaitement assumé les differents intérims dont il a été chargé. Interims car oui, cela a été peu évoqué, mais la Juve a du composer toute la saison avec énormément de pépins physiques, qui sont malheureusement une des spécialités d’Allegri… En effet la Juve a été privée quasiment toute la saison de Kwadwo Asamoah, catapultant ainsi Patrice Evra comme indiscutable sur l’aile gauche ; de Andrea Barzagli, son meilleur défenseur ; de Romulo censé apporter de la concurrence et du turn-over sur l’aile droite… On peut ajouter à cela les multiples blessures de Pirlo, Marchisio, Pogba ou encore Vidal toujours amoindri par ses précédents problèmes au genou.

11358870_846382138744742_32027801_nQuand tu relis les messages des tifosi bianconeri à ton arrivée

Cette qualification est aussi la juste récompense d’une formidable gestion économique et sportive depuis la construction du Juventus Stadium avec en maitre d’oeuvre Giuseppe Marotta qui, en dépit de son œil de verre, se montre bien plus claivoyant que l’extrême majorité du microcosme footballistique italien. A son tableau de chasse ? Pirlo et Pogba arrivés gratuitement, Barzagli pour une bouchée de pain, mais aussi Asamoah, Lichsteiner, Vidal, Morata ou encore Tevez. Seul le transfert de Morata a représenté un véritable effort financier. On peut également parler de la politique salariale où les salaires sont prédéfinis par pallier. Signer à la Juve c’est refuser les salaires exorbitants que peuvent offrir les clubs de PremierLeague ou le PSG car une nouvelle recrue à la Juve devra d’abord faire ses preuves avant d’aspirer à un gros salaire. Les gros salaires à la Juve sont une marque de respect pour ce que le joueur en question a apporté pour la Juve (Buffon en est le meilleur exemple) ou pour ce qu’il montre su le terrain (la revalorisation salariale de Pogba). Cependant ces joueurs gagnent toujours bien moins leur vie que la majorité des joueurs des très grands clubs. Cette politique sportive et économique gagnante est peut-être la meilleure illustration que dans le football tout ne tient pas qu’à l’argent et à l’investissement sans compter. Eliminer les milliards du Real Madrid et ses transferts ahurisants en est un superbe symbole. La Juventus rejoint donc l’Atletico l’an dernier, et le Borussia il y’a deux ans, au rang des équipes qui ont réussi à se hisser au sommet de leurs championnats et de l’Europe grâce à une formidable progression sportive d’année en année.

11269440_846382175411405_1826298243_nQuand t’as un œil un peu partout en Europe

Alors que peut encore espérer la Juve à l’orée de cette finale ? Bien évidemment cette ultime et dernière marche semble très haute, et ce, quel que soit le courage et la détermination des zèbres. Mais la Juve n’est-elle jamais aussi forte que dans la position de l’outsider ? Si elle est encore en course dans cette compétition c’est surement aussi pour ça. Sous-côtée, sous-évaluée, la Juve a toujours donné cette impression d’être à deux doigts de lâcher, à deux doigts de craquer. Mais au final, ça passe, sans trembler. Contre Monaco, contre le Real. La Juve a toujours su s’adapter et élever son niveau de jeu. N’est-ce pas là le plus grand symbole de son retour au niveau ? La Juve pragmatique, qui donne toujours cette impression à l’adversaire d’être si proche mais si loin à la fois de la victoire. Bien évidemment, il faudrait un miracle pour que la Juve l’emporte face à ce Barça qui semble imbattable. Les bianconeri ont très peu de chances de sortir vainqueurs, mais ils ont leurs chances. Quelques certitudes demeurent : le milieu de terrain turinois risque de réellement surprendre le Barça. Loin de là l’idée de renier les qualités du trident Busquets-Rakitic-Iniesta, juste mettre en perspective que de ce côté là, les blaugranas n’ont certainement jamais affronté, dans le cœur du jeu, une opposition aussi dense et relevée.

 La Juventus est maintenant à 90 minutes d’un exploit. A Berlin, Gianluigi Buffon retrouvera l’antre qui l’a sacré champion du monde. Une victoire permettrait à la Juve de fermer le livre d’une décennie riches en évènements, faite de hauts et de bas. L’espoir d’une victoire finale semble quasiment irrationnelle, mais la réussite qui accompagne la Juve cette année l’est tout autant. Après des années de souffrance, la Vieille Dame semble avoir retrouvé une bonne étoile … En espérant pour eux que celle-ci s’ajoute sur leur maillot…

 Edu