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« Je vois dans ses yeux quelque chose que je ne vois pas dans ceux des autres. Il a la volonté de remporter quelque chose pour son pays. Il peut être décisif en quelques passes et je ne vois pas d’autre joueur capable de faire la même chose. Nous n’avons pas de Neymar ou Messi mais avec Jorge Valdivia, nous avons une bonne alternative », a récemment déclaré Sampaoli, Sélectionneur du Chili.

Inconnu ou insignifiant pour certains, véritable phénomène pour d’autres, il ne s’agit que de Jorge Valdivia, le meneur de jeu de la sélection Chilienne. La Copa América ayant débuté la nuit dernière, voilà l’occasion de mettre en lumière cette personnalité tant controversée. A l’heure où les statistiques tyrannisent la planète football, cet enfant particulier, un croisement caché entre Tarzan et Ronaldinho prône le football old school, teinté d’alcool.

Aussi talentueux qu’indiscipliné

Angel Cappa le dit si bien : « Dans le football, on ne se souvient pas des résultats, on se souvient des émotions »

Ainsi, balle au pied, El Mago est LE chilien capable de répandre des étincelles de bonheur dans vos yeux.

Qui est Jorge Valdivia ? Salarié au sein de l’Aéroport de Santiago, le père de Jorge a été muté pour quelques années dans la ville de Maracaibo (Venezuela). Plusieurs mois plus tard, les parents chiliens voient naître le futur magicien, le 19 octobre 1983. Avant de flirter avec le monde du football, Jorge est d’abord charmé par le baseball. Une activité régulièrement pratiquée avec son grand frère Luis : « Jorge se baladait quasiment nu sous le soleil et jouait avec une balle-éponge. A cette époque, le football n’était pas encore très réputé au Venezuela, à l’inverse du baseball qui faisait sensation », se souvient l’aîné. Influencé par son père, fan de Colo-Colo et joueur de la Sélection chilienne de Maracaibo, Jorge commence à chatouiller les crampons. Vers le milieu des années 80, la famille Valdivia revient au Chili, Jorge est à ce moment âgé de trois ans.

En 1990, il débute avec les divisions inférieures de Colo-Colo avant d’entrer dans la cour des grands en 2003, dans le cadre d’un prêt à l’Universidad de Concepcion. Jorge illumine les chiliens par son flow et son coup de patte somptueux avant de faire une courte escale en Europe. Entre 2004 et 2005, il rejoint le Rayo Vallecano puis l’équipe suisse du Servette. Avec cinq malheureuses apparitions en Liga, la pépite chilienne ne fait pas encore grande impression. Pablo Berraondo, éditeur du magazine espagnol Marca (Plus) nous a confié son avis suite à son passage éclair : « Ce n’est pas un joueur qui a spécialement marqué les Espagnols, bien que son nom ait été de nombreuses fois associé à différentes équipes de Liga. Jorge est un grand joueur, sa vision de jeu et sa technique lui permettent d’être l’un des meilleurs créateurs de jeu au Chili. Sur un terrain, ses passes peuvent être mortelles ».

De retour à Colo-Colo, il joue aux côtés du guerrier Arturo Vidal et nous régale grâce à ses fabuleuses passes en profondeur millimétrées, sa conduite de balle incroyable, ses contrôles rayonnants et sa capacité à provoquer la verticalité dans le jeu. En 2006, il s’affilie avec le grand club brésilien de Palmeiras. Malgré un début difficile, la magie opère enfin et pour preuve, il est élu meilleur joueur du championnat en 2008 et devient l’un des meilleurs 10 de l’histoire du club.

Les pieds dans les pétrodollars. Attiré par l’odeur des billets verts au début du mois d’août 2008, Maginho prend la décision de quitter le pays du ballon rond et est transféré à Al-Ain, l’un des clubs les plus performants des Émirats Arabes. Capitaine de l’équipe, il soulève l’Emirates Cup, la Presidents Cup et la Supercoupe EUA. Enfin, juillet 2010, il retrouve l’Alviverde pour un contrat d’une durée de cinq ans.

La tête dans le champagne. Sans ses crampons, Jorge est synonyme de tribulations. Lors de la Copa América 2007 au Venezuela, c’est le début de l’affaire « Puertordazo ». Le Chili est qualifié pour les quarts de finale et certains joueurs décident de faire la fête dans leur Hôtel Mara Inn. Quelques grammes d’alcool dans le sang rendent Jorge et quatre de ses équipiers totalement inconscients. S’en suit une scène des plus absurdes : les joueurs désirent prendre un petit-déjeuner mais les cuisiniers ne sont pas encore disponibles. Les joueurs entament alors une bataille de nourriture mêlant jambon et marmelade avant de s’en prendre directement au personnel de l’hôtel. Jorge écopera de dix matchs de suspension avec la sélection.

Sous l’ère Borghi, el Mago aurait été aperçu avec son collègue Beausejour au Café Tavelli de l’avenue Manuel Montt (si vous en avez l’occasion, les desserts y sont délicieux), complètement ivres à 72h d’un match face à l’Argentine. Mais ce n’est pas tout : novembre 2011, Jorge rechute à l’occasion du baptême de son fils. Il convie Jara, Carmona, Beausejour et Vidal à cette fête qui se déroule la veille d’un déplacement en Uruguay. Résultat : les joueurs se présentent sous un mauvais jour au centre d’entraînement Pinto Duran, avec près d’une heure de retard.

« Comme le font les médias, le peuple suit mes pas. Le monde est à moi, je suis Tony Montana »
« Comme le font les médias, le peuple suit mes pas. Le monde est à moi, je suis Tony Montana »

Malgré ses déboires, force est de reconnaître ce talent naturel qui rend El Mago unique aux yeux des amoureux du football classieux. Il représente ce joueur capable de changer la physionomie d’un match en une touche de balle. Un génie de la passe et du dribble doublé d’un spécialiste aguerri de la feinte de frappe – accélération afin de perforer la ligne défensive adverse. Jorge organise le jeu comme très peu de joueurs au point de contrôler les mouvements de l’équipe opposée. Vous l’aurez compris, c’est un crack doté d’une vision de jeu surprenante, solide dans les duels et cherchant continuellement la profondeur.

Malheureusement, pour ne pas dire logiquement, l’Europe ne lui a jamais souri car Jorge est limité physiquement, habitué aux infirmeries avec un goût assez prononcé pour l’argent et le monde de la nuit. S’ajoute à cela, ses failles défensives. En effet, Jorge perd toute sa magie lorsqu’il est question de jeu sans ballon.

Dans une récente interview avec Marca, Luis Bonini, ancien adjoint de Bielsa pendant près de 21 ans, affirme que « Si Valdivia était régulier, il serait l’un des meilleurs. Il pourrait jouer dans n’importe quelle équipe au monde. Il a un savoir-faire, une intelligence de jeu, une capacité à donner les ballons entre les lignes qui est incroyable » avant d’ajouter que « rien ne l’effraie ». 

El Mago échange quelques passes avec son fils Jorgito, lors d'un entraînement avec Palmeiras
El Mago échange quelques passes avec son fils Jorgito, lors d’un entraînement avec Palmeiras

Un joker de qualité… et plus si affinités

L’histoire de Jorge avec la Roja est marquée par ses qualités, l’amour du peuple et l’indiscipline. Marcelo Bielsa avait encouragé son retour après l’affaire « Puertordazo » et Claudio Borghi le considérait comme l’un des joueurs les plus talentueux qu’il ait vu jouer. Dans la même lignée, Sampaoli estime qu’il n’existe pas de joueurs avec les mêmes qualités de jeu. Malgré tous ces éloges, la présence d’El Mago au sein de la sélection fait souvent polémique.

Celui que Valderrama mettait au même niveau que Riquelme a été décisif face à la Colombie, match de qualification pour la Coupe du Monde 2010. Un but à la 71ème minute suivie d’une passe décisive foudroyante pour Orellana qui atomise le match et provoque l’éclat de folie de Bielsa. Lors de cette Coupe du Monde, les chiliens affrontent la Suisse et Jorge frappe de nouveau : une passe en profondeur incroyable qui amène la combinaison Paredes – Mark González, aboutissant sur le seul but de la rencontre.

La magie ne s’arrête pas là. Jorge est de nouveau impressionnant en 2011 sous les ordres de Borghi, lors de la Copa América en Argentine. Remplaçant, il fait la différence mais cela n’est pas suffisant, le Chili est éliminé par le Venezuela. Plus récemment pendant la Coupe du Monde au Brésil, il marque l’un des buts de la victoire face aux Socceroos  (3-1), une belle frappe en pleine lucarne. A l’issue de la Coupe du Monde, le joueur annonce sa retraite internationale mais Sampaoli ne se sépare pas aussi facilement de son coup de cœur et se rend au Brésil pour en savoir davantage (condition physique, ambitions futures). Novembre 2014, le magicien indécis est de retour en sélection.

Même si Jorge est considéré comme le cerveau du jeu de la Roja, ses pépins physiques et son hygiène de vie discutable ne lui ont pas permis de jouer davantage. Sampaoli a plusieurs fois déclaré l’importance du magicien dans l’effectif. Notamment grâce à sa qualité technique, sa capacité à créer des ballons filtrés ainsi que sa vision de jeu qui permet de tirer le meilleur d’un mouvement offensif.

Dans une interview, Jorge avait d’ailleurs avoué que « Le jeu de Bielsa et Sampaoli est basé sur les mêmes principes. Les deux demandent beaucoup de concentration, d’agressivité dans la récupération et en situation d’attaque. Mais il existe une petite différence. Il me semble que l’équipe avec Sampaoli joue mieux au ballon car il privilégie plus la possession avec plus d’élaboration ».

 

Chile – Venezuela from Football Hunting on Vimeo.

Léger rappel. Le jeu proposé par l’Argentin Sampaoli repose sur un engagement sans relâche pour le collectif, ne laissant aucune place à toute trace de vanité pouvant nuire à la concentration du groupe. Le système consiste à jouer essentiellement dans le camp adverse, il en résulte un pressing carabiné. Il n’est pas impossible de voir la Roja évoluer en 4-3-3, 4-3-1-2, 3-5-2 voire en 5-3-2. L’une des forces de ses joueurs : la faculté à changer de positions en plein match. Les défenseurs peuvent se retrouver dans le milieu de terrain, et inversement. Valdivia joue dans un rôle hybride false 9-10 lui permettant de favoriser l’ouverture du jeu et la création d’espaces.

La Roja récupère un Valdivia qui retrouve une stabilité physique depuis maintenant cinq mois. Lors des deux dernières rencontres face à Goiás et à Corinthians, il a joué 90 minutes. En neuf matchs, il accumule 533 minutes de jeu. Le programme de récupération proposé par le physiothérapeute cubain José Amador (une référence pour Sampaoli) commence à porter ses fruits.

Cela tombe bien, car, récemment interrogé sur le cas Valdivia, Sampaoli a déclaré : « Nous sommes pour le soutien d’un joueur précieux pour le futur. Nous voulons qu’il soit en forme car c’est un joueur de qualité et nous allons lui donner l’occasion de récupérer ». Il évoque la récupération car nombreux sont les chiliens qui ne comprennent pas qu’un joueur aussi irrégulier puisse être de nouveau sélectionné.

Un avenir Alverde ?

Maguinho n’a pas caché son envie de continuer l’aventure avec Palmeiras. Il compte sur sa présence à la Copa América pour exploser. Alexandre Mattos – Directeur sportif du club – a exprimé son envie de conserver la pépite chilienne : « Nous n’avons pas encore d’accord mais Jorge nous a dit qu’il souhaitait rester. Nous en rediscuterons après la Copa mais je pense que nous arriverons à être sur la même longueur d’onde. Il faudra seulement que Jorge se plie aux nouvelles règles que Palmeiras a proposé à tous les joueurs ».

Si par nouvelles règles le club sous-entend des restrictions budgétaires, Jorge y réfléchira à deux fois. Même si le joueur est fortement apprécié au Brésil. Un constat que nous a confirmé Dominique Baillif, journaliste et spécialiste du football brésilien pour Sambafoot : « Malgré sa fragilité (blessé pratiquement tous les ans), sa folie sur le terrain et sa technique en font un des chouchous du public mais il est aussi très critiqué une fois que les choses se passent moins bien car s’il n’est pas motivé, cela se voit tout de suite. Il reste un joueur apprécié par d’autres clubs brésiliens puisqu’il dispose d’une belle cote. Cruzeiro a essayé de le recruter il y a quelques semaines ».

Une chose est donc sûre, le football coule dans les veines de Jorge Valdivia. Malheureusement, il cohabite avec une substance qui ne cessera de lui porter défaut.

Fatima