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Quel titre racoleur que celui-ci, n’est-ce pas? On pourrait presque croire que j’ai perdu la raison au moment de la fermeture du marché des transferts et de la signature d’Anthony Martial à Manchester United ce mardi 1er septembre, mais je vous assure qu’il n’en est rien. Dans toute cette histoire, ce n’est certainement pas moi qui ait perdu la raison.

Petit rappel des faits pour ceux qui auraient été coupés de toute connexion internet ainsi que de toute télévision pendant les dernières 72 heures : Anthony Martial, auteur de 11 buts en 59 apparitions, 19 ans, quatre matches de Ligue 1 disputés en intégralité à son actif, a été transféré de l’AS Monaco vers Manchester United pour une coquette somme; variant d’après les sources entre 50 millions d’euros pour les plus cléments à 80 millions d’euros (bonus compris), pour ceux n’ayant pas peur de la folie des nombres. Comme souvent, la vérité a l’air à mi-chemin, autour de 60 millions d’euros avec divers bonus comme 5 millions d ‘euros en cas de victoire au Ballon d’or ou cinq autres millions en cas de golden boot, etc…

Vertigineux, n’est-ce pas? Sans dire que ce n’est rien quand on peut s’imaginer que ce transfert ne choquera même plus les plus puritains d’entre nous dans quelques années lorsque l’argent du nouveau TV deal de la Premier League aura coulé à flots. Avant une revalorisation au prochain TV deal (pas avant un paquet d’années, certes) ? Lorsque l’on sait que ce nouveau contrat a été signé à un moment où les clubs anglais n’ont jamais été aussi médiocres en Europe, les possibilités paraissent infinies.

Toutefois, ne brassons pas du vent inutilement et rappelons l’évidence : plus d’argent dans les caisses des clubs = plus de gros transferts, inévitablement. Causes entraînent conséquences, etc…

C’est bien l’objet des convoitises des clubs qui a changé. Ce dernier mercato l’a bien confirmé : Désormais, le talent brut, jeune et façonnable est une denrée bien plus chassée que le joueur confirmé, au palmarès étoffé, international dont la marge de progression est relativement faible. Les clubs préfèrent ainsi mettre le prix sur le jeune talent qui pourra être leur porte-étendard pour les dix prochaines années plutôt que de s’assurer un joueur capable de performer régulièrement dans l’immédiat. En effet, Louis van Gaal est probablement conscient que sa nouvelle recrue ne dépassera probablement pas un total de 15-20 buts cette saison, sauf adaptation et progression exceptionnelle. Désolé de décevoir par la même occasion les fans du club mancunien, comme les observateurs qui suivront Martial avec attention cette saison.

Cristiano Ronaldo, dernier des mohicans ?

Encore une fois, cette course à la jeunesse dorée est un phénomène relativement récent. Tendance nouvelle qui est parfaitement illustrée par le Real Madrid. On peut se rappeller justement que, fut une époque pas si lointaine (l’été 2009 pour être précis) Cristiano Ronaldo, ballon d’or en titre, palmarès long comme le bras avec Manchester United, rejoignait le club madrilène pour un transfert record de 96 millions d’euros. Transfert depuis dépassé par les 100 millions d’euros posés par le même Real Madrid pour se procurer les services de Gareth Bale, 23 ans, fort d’un palmarès tout relatif : élu deux fois meilleur joueur de Premier League… Aujourd’hui le Real peut se targuer d’avoir crée une superstar aux performances régulières, et pourra même envisager une plus-value au moment d’une éventuelle revente, malgré le prix d’achat déjà record du Gallois. Deux critères (de notoriété et économique) auxquels ne répond pas Cristiano Ronaldo, tout triple ballon d’or qu’il soit. C’est peut être là le vrai point de scission auquel on assiste depuis plusieurs saisons sur le marché des transferts.

C’est ce qui sépare le transfert d’Anthony Martial en 2015, dont la maigre carrière a été résumée plus haut, au transfert de Zinedine Zidane en 2001, ballon d’or et champion du monde, pour 65 millions d’euros. Si vous n’êtes toujours pas convaincus, dites-vous que même le Bayern Munich, si réputé pour son intelligence dans la gestion de ses ressources financières n’a pas hésité à poser 30 millions d’euros pour Kingsley Coman, 20 ans et une carrière pas plus fournie que notre cher Anthony Martial (et dont la marge de progression est plus limitée que celle de l’ex-monégasque). Il faut acheter la hype avant le palmarès, et la hype a un prix. En 2015, incontestablement, la hype coûte plus cher que le palmarès.

Si il doit y avoir foot-business, il doit y avoir régulation

Ah le « foot-business ». Le terme magique de l’analyse de l’économie du football depuis quelques années, depuis que les chiffres qui tournent autour du ballon rond donnent plus le vertige qu’un sentiment d’apaisement. Pour ma part je ne trouve pas que ce terme soit automatiquement péjoratif, comme la plupart des observateurs de football depuis des années. Le foot-business n’est pas un tabou, du moins ne doit pas ou plus l’être sauf si l’on veut continuer l’analyse manichéenne répétant « Les méchants footballeurs ont tout plein d’argent dans les poches alors que moi j’ai du mal à joindre les deux bouts ». Comme si baisser les salaires des joueurs était la solution miracle aux inégalités de salaires. Mais tout ceci est d’un autre débat.

Vincent Labrune, président de l’OM, a eu un mot intéressant à ce sujet récemment, parlant d’une « NBA-isation du monde du football ». Si la comparaison est intéressante en certains points, elle est erronée dans le fond : L’objectif principal de l’organisation de la NBA et de son marché des transferts est de ne pas créer de monopole des plus riches dans les victoires, et cela passe par plusieurs différences majeures par rapport au football : comme le salary cap, la quasi-inexistance des transferts en argent au profit des échanges de joueurs, ainsi que l’entrée des jeunes joueurs en NBA par la Draft, dont les premiers choix reviennent aux équipes les plus faibles : ainsi, ces mêmes faibles équipes peuvent disposer des jeunes les plus talentueux pour entamer leur reconstruction. Il est alors difficile d’établir un parallèle avec notre ballon rond européen lorsque nous voyons les équipes les plus riches systématiquement gagner leur championnat (sauf parenthèse fantastique : Borussia 2011-2012, Atletico 2014) ou attirer les meilleurs jeunes en allongeant les euros. En ce sens, le nouveau contrat TV de la Premier League est louable et profitable lorsque de la première à la dernière place les richesses sont réparties proportionnellement, contribuant à refermer le fossé financier entre grands et petits clubs, permettant à chaque équipe de pouvoir s’étaler plus confortablement sur le marché des transferts. Encore une fois, ce n’est que le début de la domination financière du championnat britannique.

Dans tout ça, notre cher Anthony Martial, qui n’a certainement pas demandé à être mêlé à tous ces chiffres, a probablement été sous-payé par Manchester United. Si les espoirs fondés en lui se concrétisent, qu’il devient à terme le Thierry Henry de Old Trafford, qu’il enchaîne pilule sur pilule au fond des filets, qu’il fait vendre plus de maillots que le reste de l’Angleterre réunie, qui pensera à parler du prix du néo-international tricolore ? On regrettera plûtot qu’un Real Madrid ou autre Manchester City n’ait pas osé poser les 100 millions (ou plus?) nécessaires pour chiper l’attaquant aux Red Devils.

Ou peut-être qu’il ne s’adaptera jamais au championnat anglais, que son corps ne suivra pas, qu’il deviendra la risée du monde du football et qu’il deviendra, vu son prix d’achat, le plus grand flop de l’histoire du football.

Le football a perdu la raison depuis bien longtemps. Essayons d’être rationnellement fous dans cette folie. Anthony Martial, bonne chance pour toute ta carrière. Manchester United, félicitations d’avoir réalisé l’affaire en or de ce mercato.