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Deuxième collaboration de Faty (@Fatymismo) avec Ultimo Diez, après son excellent portrait du génie chilien, Jorge Valdivia que vous pouvez retrouver ici. Cette fois-ci, place à une interview exclusive (et de grande qualité) avec Matheus Vivian, défenseur central du FCSM. Merci encore Faty !

À 33 ans et avec une honnête carrière de défenseur central, Matheus Vivian, le globe-trotter érudit continue cette année de défendre les couleurs du FC Sochaux-Montbéliard en Ligue 2. Le plus franc-comtois des brésiliens nous livre sa vision du football moderne. Place à un cocktail d’humilité et d’intelligence, aromatisé de sincérité.

Est-ce que l’adaptation en France est facile pour un étranger ?

Je dirais, moyennement facile. J’ai l’impression que les clubs français n’ont pas vraiment l’habitude de travailler avec des joueurs qui ne parlent pas français. Il y a beaucoup d’étrangers mais provenant de pays francophones donc la langue reste tout de même une barrière. La langue représente vraiment une énorme barrière quand on débarque. Quand je suis arrivé en 2005, très peu de joueurs avaient voyagé à l’étranger dans l’effectif. Après, j’estime avoir vécu une expérience positive en France. Je suis tombé sur un club avec des personnes qui m’ont aidé et un groupe très réceptif (Grenoble). Il y a toujours des attentes envers un étranger, on veut qu’il soit différent, qu’il s’intègre rapidement. Cela peut se comprendre. Bien sûr que c’est à l’étranger de s’adapter mais s’ils l’ont recruté c’est également pour son éventuel apport. Dans un sens, l’échange peut paraître fermé.

Même pour un joueur comme Thiago Silva ?

Concernant ce type de joueur, c’est particulier. Ils sont énormément assistés, ils ont tout ce qu’il faut, notamment à Paris. Il faut se rappeler que Leonardo avait mis en œuvre les moyens nécessaires pour ces joueurs qui représentent aujourd’hui une bonne partie de l’effectif. Leonardo est un brésilien avec une expérience importante en Italie, il a naturellement su gérer. Les gens ainsi que la presse française ont des attentes concernant l’adaptation des joueurs étrangers, c’est une exigence qui est valable pour tous.

Qu’en est-il de l’accueil en Allemagne et en Espagne ?

L’Allemagne a l’habitude des étrangers. Côté administratif, le club gérait tout. Niveau langue, les allemands sont meilleurs. Mais d’un point de vue personnel, l’intégration est meilleure en France. En Espagne, la langue est proche du portugais donc c’était plus facile. De plus, leur quotidien ressemble vraiment à celui des brésiliens. Pour les sud-américains, l’intégration en Espagne est plus aisée.

En 1999, tu gagnes la Coupe du monde des moins de 17 ans avec Adriano, Andrezinho et Souza.  Ensuite, tu es entraîné par l’ancien parisien Ricardo Gomes. Quels souvenirs en gardes-tu ?

C’est une chance énorme que j’ai eu de pouvoir jouer avec la sélection brésilienne. On avait joué un tournoi U15 avec Grêmio face aux plus grandes équipes et j’étais capitaine. Ce qui m’a permis d’être convoqué et de rejoindre les moins de 17 ans pour préparer le Mondial. A cette date, ça reste le plus grand titre de ma carrière. J’ai eu la chance de côtoyer Adriano, c’est vrai. La génération des moins de 20 ans était juste énorme. C’était une expérience de football totalement incroyable. Je retiens aussi les nombreux voyages qui m’ont permis pour la première fois de ma vie de découvrir le monde à travers des matches et des tournois sur tous les continents, et j’y ai pris goût. Au total, j’ai disputé 49 matches avec le Brésil. J’ai beaucoup profité et ça m’a permis d’être transféré en Allemagne. Je rêvais beaucoup, mais même dans mes rêves les plus fous ce n’était pas aussi beau.

Tu as joué à Grêmio, Francfort, Botafogo en passant par Las Palmas avant de poser tes valises en France dans des clubs comme Grenoble, Metz, Nantes, Guingamp et actuellement Sochaux. Récemment, tu as obtenu la nationalité française. Tu es clairement tombé amoureux de notre pays.

(Rires) J’avais vraiment envie de revenir en Europe. J’ai eu des opportunités mais pour ma famille et moi, la France est devenue notre deuxième pays. On aime la qualité de vie, ses valeurs et on s’est fait énormément d’amis. Aujourd’hui, on éduque nos enfants à la française sans pour autant oublier nos origines. A la maison par exemple, on parle portugais. Tous les six mois, on se rend au Brésil car ça reste notre deuxième chez nous mais on s’est construit en France et on aime ce qu’on a ici. Pour nous, c’est un régal d’habiter en France. Avec ma femme, on a la double nationalité italo-brésilienne mais on a voulu la nationalité française car nos enfants sont nés ici et on veut leur donner cette identité là et les valeurs de cette société. Savoir d’où l’on vient tout en restant ouvert.

Première victoire de la saison face à Valenciennes. Est-ce que l’objectif reste toujours la montée ? Quels seront, selon toi, les ingrédients pour y parvenir ?

(Pensif) Ce n’est pas évident de parler d’objectif à long terme. L’une des erreurs de notre début de saison c’est d’avoir trop parlé de la montée au lieu de mettre les ingrédients justement. L’objectif ça reste de sortir de la zone rouge. L’état d’urgence c’est de repartir de l’avant, autrement dit, on ne parle pas d’autre chose. Sochaux est un grand club qui va rebondir et je l’espère cette année. C’est un club historique qui est poussé par la force de ses supporters. Après, il faut savoir passer par les tempêtes en espérant le moins de dégâts possible.

Suite au changement des dirigeants, Laurent Pernet, Président délégué du club avait déclaré qu’il fallait conserver la culture et continuer l’histoire du club. Aujourd’hui, la réalité reflète-elle ces propos ?

Je pense que oui. Le nouveau coach est originaire de la région et je pense qu’il respecte les valeurs du club. A savoir, la discipline, la rigueur, la générosité et la solidarité. C’est déjà un signe fort de la part des dirigeants. Quoi qu’on dise, les valeurs du club résident dans sa formation et dans son football.

Tu as gouté à l’ambiance bouillante du Stade Toumba, parfois déstabilisante pour les adversaires. Notamment face à l’Olympiakos. As-tu déjà vécu une expérience similaire en France ?

Sincèrement, non. Je ne veux pas être hypocrite mais c’est une façon différente de vivre le football. La Grèce m’a rappelé le Brésil. Le football là-bas c’est plus qu’une passion, qu’un loisir. En France, beaucoup vivent pour le football aussi. A Guingamp je me souviens, toute la région vivait pour le football. Le stade de la Beaujoire rempli c’est juste magnifique, notamment contre Lens. On vit de belles choses en France mais quand on voit les supporters en Grèce ou au Brésil c’est fantastique. Je me retrouve dans ces supporters parce qu’au Brésil, mes lundis dépendaient du résultat de mon équipe le week-end. Le football intervient dans la vie personnelle de chacun. C’est le cas pour beaucoup de personnes en France mais… je ne pense pas que ce soit la règle. J’ai des amis brésiliens qui sont malades lorsque leur équipe perd, ils deviennent fiévreux. J’ai un ami brésilien, lorsque son équipe perd, il ne va pas travailler le lundi et le mardi, il est complètement fou. Il prend le risque de perdre son travail mais le football est la chose la plus importante pour lui.

Francis Cagigao, scout pour Arsenal avait affirmé que depuis 1998, la formation française est davantage axée sur le physique, au détriment de la technique. Es-tu d’accord ?

(Éclat de rire) La France forme des joueurs pour son championnat de Ligue 1 et surtout pour la Ligue 2. Ce sont des championnats basés sur la force physique et la vitesse. Ce sont les ingrédients majeurs de ces championnats et une qualité première lors de la formation. Si on forme ce profil de joueur aujourd’hui c’est parce qu’il existe une demande. Pour moi, c’est aussi simple que ça. Par ailleurs, il existe des centres de formation qui inculquent une culture tactique, un développement technique et je pense que c’est payant car au final, ce sont ces joueurs sortis de ces centres de formations qui partent à l’étranger et réussissent leur carrière. La France a tout de même un vivier important. Je pense donc que c’est une réponse à la demande du championnat. Un coach de la réserve forme le type de joueur demandé en pro. Aujourd’hui quand je regarde les jeunes de la formation sochalienne, c’est vrai que la qualité première c’est le physique. La chose la plus facile à apprendre c’est  courir mais ce n’est pas ce qui donne une identité de jeu. L’aspect tactique est plus important pour moi, c’est ce que j’aime le plus.

Selon Laurent Blanc, les défenseurs centraux modernes sont à la base de la construction de l’action avec un rôle plus offensif. Qu’en penses-tu ?

Laurent Blanc a été énorme à ce poste et il manage aujourd’hui, selon moi, une des meilleures défenses au monde. Je suis entièrement d’accord car je pense que le travail d’un défenseur n’est pas de faire une passe décisive ou une passe qui transperce les lignes mais plutôt d’orienter le jeu. On le voit à Paris avec un joueur comme Thiago Silva qui a une capacité de relance juste énorme, une facilité balle au pied tout en faisant des passes très simples. A côté, il fait jouer les autres, c’est lui qui décide de quel côté repart l’équipe pour développer l’action. Il est incroyable. Sur les coups de pieds arrêtés, les centraux ont un bon jeu de tête mais il y a cet apport offensif qui est devenu très important. Il existe aujourd’hui des coachs qui en ont pris conscience et d’autres qui préfèrent des joueurs de destruction, avec une tâche uniquement défensive.

Après une Copa America décevante, le Brésil va prochainement commencer son opération reconquête, en préparation du Mondial. Penses-tu que le jeu et les résultats seront au rendez-vous ?

J’avais beaucoup d’espoir lors de la Copa America car la préparation était encourageante. C’était décevant au niveau du jeu. J’ose dire qu’il restait des traces de la Coupe du Monde. La gestion a été difficile. J’espère que c’était une période de deuil car je crois en Dunga et aux individualités. Le travail est plus profond, cela fait plusieurs années que la sélection est en retard d’un point de vue collectif. Elle avait perdu son identité de jeu et je dirais même que les joueurs manquaient parfois d’investissement. Le Brésil doit s’adapter au football moderne et faire preuve de crédibilité, mais cela va passer par des victoires. Chez nous, on n’accepte ni la deuxième ni la troisième place. Cette exigence fait la force des brésiliens.

Que penses-tu de la non-sélection de Thiago Silva ?

J’aime beaucoup l’homme et le joueur. J’étais énormément déçu pour lui. Je pense que ce n’était pas juste et la mauvaise image qui a été véhiculée a pesé dans la décision de Dunga. Pour moi, il montre sur le terrain à chaque match qu’il a le niveau pour être un des leaders de l’équipe. J’espère qu’il va garder cette motivation et ce niveau de jeu car il n’y a pas de raison qu’il ne revienne pas.

Pourquoi le Brésil produit-il beaucoup de joueurs de talents et si peu de grands coachs ?

Ah… ça c’est une bonne question. Je n’y ai jamais pensé. Il y a eu des coachs comme Scolari ou Luxemburgo. Le Brésil n’a pas beaucoup de coachs en Europe, c’est vrai. Par contre, si on regarde du côté de l’Arabie Saoudite, du Qatar ou encore du Japon, on en trouve. Je ne sais pas… Je ne sais pas s’il y a un manque de niveau ou un manque d’ouverture du marché. La langue peut rester une petite barrière étant donné qu’elle n’est pas populaire en Europe. Je ne sais pas (rires).

Qu’as-tu pensé du passage éclair de Bielsa ?

J’ai beaucoup aimé. On parlait d’ouverture d’esprit et c’est typiquement ce type de personnage qui souffle un vent de renouveau. Qu’on aime ou pas, ça restera une parenthèse inédite pour le football français. Il a emmené une équipe qui n’était plus favorite vers les résultats qu’il a obtenus et je trouve ça super. Tout cela avec une façon différente de manager les hommes, grâce à son investissement et sa concentration, rien d’autre. Son passage a provoqué des polémiques. On sent qu’en France, il existe encore des fermetures. Les gens sont réticents à la prise de risque car ils ont tout simplement peur du changement. Ce qui est certain, c’est qu’il a apporté un plus à l’OM et à la Ligue 1.

Enfin, quels sont tes futurs projets ?

Je ne me suis pas fixé d’année pour arrêter ma carrière. Cela fait quinze ans que je côtoie le vestiaire professionnel. Je touche du bois, je suis épargné par les blessures. Je commence forcément à penser à l’après, à des petits projets mais qui restent dans un coin de ma tête pour le moment (rires). Tant que j’aurais du plaisir à m’entraîner, à faire des efforts, à vouloir garder une hygiène de vie et à accepter les sacrifices que le football nous impose, je vais forcément continuer. Cette notion de plaisir dans la souffrance, elle peut exister et elle doit exister.

Envie de re(voir) un match complet de la Coupe du Monde U17 de 1999 ?

Par ici, Brésil – Australie avec Robinho, Carlos Enrique, Ricardo et toute la clique !