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Quand on prend en charge, début juillet, un club de CFA pour un quotidien régional, on espère forcément vivre des moments comme ça. Puis vient le temps des matchs à domicile contre Viry-Châtillon ou Chateaubriand, sous la pluie avec 200 spectateurs à tout casser. Alors l’enthousiasme redescend légèrement, malgré les victoires qui s’enchaînent. Le Trélissac FC, c’est ça. Un club de la banlieue de Périgueux, ancré au plus haut niveau amateur depuis plusieurs saisons, qui aime à faire des coups d’éclat de temps à autre en Coupe de France. Le dernier remontait au mois de janvier 2010. En 32èmes de finale de la compétition, le TFC reçoit l’OM de Ben Arfa. Sous la neige, les Marseillais s’imposent 2-0. Ils étaient cinq rescapés de l’aventure de 2010, ce mercredi soir, à revivre un match de gala. Pour le compte des 16èmes de finale de Coupe de France, les Ciel et Blanc reçoivent le LOSC. Leur stade habituel étant trop petit pour accueillir une rencontre de cette ampleur, ils se voient obligés de délocaliser la partie dans la ville voisine de Périgueux. Le match se joue donc sur un terrain de rugby, au stade Rongiéras. « Je n’avais pas vu un terrain comme ça depuis vingt ans », braillait Antonetti à l’issue de la rencontre. Le traquenard.

L’aventure aurait pu s’arrêter bien plus tôt. Menés 2-1 à la 89ème minute du sixième tour de la compétition contre St Médard en Jalles, formation de DH, les Trélissacois reviennent de très loin. C’était le 24 octobre dernier. Après, ils tapent Clermont lors du 8ème tour, Muret (DH) en 32èmes et s’offrent le droit de disputer le match de leurs vies contre un LOSC moribond. A la reprise, le 26 décembre, avant les 32èmes, tout le monde pense à cette Coupe dans le club. Malgré une troisième place prometteuse en championnat, les joueurs savent qu’ils ont l’occasion de vivre un événement unique. Une sorte de quart d’heure de gloire, qui marquera la carrière de tous au club.

Cependant, quand on vient de la Dordogne, les quarts d’heures de gloire sont rares. A moins de battre le record du monde de production de foie gras, les stars locales sont peu nombreuses. Récemment, seul Kendji est sorti du lot. Fascinant, pas vrai ? Du coup, les Trélissacois ont flairé le bon coup, et ont décidé de prolonger ce quart d’heure. Voilà leur recette.

1. La préparation

Longue. Depuis le 19 décembre, les Trélissacois n’ont joué qu’un seul match, contre une DH en 32èmes. Idéal pour se reposer et être frais, beaucoup moins pour être dans le rythme d’un match de haut niveau contre une Ligue 1. Alors le travail a repris, dès le 26 décembre. Axé sur l’aspect tactico-technique, le but est d’être en place pour la Coupe, et préparer le championnat.

2. Un staff serein

Depuis fin septembre, l’entraîneur bosnien Zivko Slijepcevic a trouvé la formule gagnante. Un 4-3-3 solide, extrêmement solide défensivement et capable d’une projection vers l’avant tout à fait impressionnante. Ses hommes ont ainsi pu enchaîner dix victoires consécutives toutes compétitions confondues au cœur de l’automne. Le technicien du TFC, sorte de coach Vahid local, respire le football dans ses propos. Qu’il se contente d’un « tac-tac boum but » ou d’une phrase de 7 minutes 38 pour expliquer une action, le résultat est le même : on sent qu’il a raison. Alors quand Abderrazak Ben Tairi débarque de première division marocaine en septembre, coach Zivko n’hésite pas à lui donner les clés du jeu, avec succès. Quand Jordane Chevalier, véritable star locale, revient après huit mois d’arrêt pour une blessure au dos, le défenseur longiligne s’intègre sans peine dans un onze qui ne fait pourtant que gagner. Et quand Clermont débarque à Trélissac en tant que grand favori, les hommes de Corinne Diacre sont laminés dans tous les duels, inexistants offensivement et débordés derrière. Du coup, quand Slijepcevic remet son 4-3-3 sur le tapis face à une Ligue 1, on est tenté de dire que c’est pas forcément une mauvaise idée.

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Zivko Slijepcevic, l’entraîneur, et Nicolas Desenclos Crédits : RMC-BFM TV

 

3. Un département derrière un club

Ils étaient 10 000 face à Marseille en 2010, mais c’était un dimanche. Pour cette rencontre fixée un mercredi à 18h30, ils sont 7258. Quand le JT de TF1 explique que les « amateurs de ce petit club ont l’habitude de jouer devant 1000 spectateurs au plus », on rit. En effet, quoiqu’on en dise, la Dordogne est une terre de rugby, et il est rare d’apercevoir plus de 400 personnes lors des matchs de championnat du côté de Trélissac. La curiosité aidant, et probablement l’envie de voir El Gato Elana et le futur Zizou Marvin Martin, les Périgordins se précipitent à Périgueux pour la partie. Éteint en début de match, le public se réveillera par la suite. Le déroulement du match n’y est pas pour rien.

4. Un scénario à conjuguer au plus que parfait

Comme d’hab’ en Coupe de France, le petit commence fort. Un poteau trouvé par Steven Papin, le numéro 9 de Trélissac, donne des sueurs froides à Elana, champion olympique d’immobilisme sur gazon. Dans la foulée, Lille punit le manque d’efficacité des amateurs. Rony Lopes prend la balle, crochète et envoie le ballon lucarne opposée : 1-0. Ah, c’est ça jouer contre des pros ?

Malgré ce coup derrière la tête, Trélissac repart de l’avant. Les duels sont âpres, et les Lillois semblent surpris de l’engagement que les amateurs sont capables de mettre dans chacune de leurs interventions. Civelli, à la ramasse, en fait les frais face à un Nicolas Cavaniol des grands soirs. L’ailier, formé à Nantes, en est à son 77ème sprint à la demie-heure de jeu. Les occasions s’enchaînent pour le TFC, et forcément, ça pue les regrets en fin de match. Mais c’est à ce moment là que Rucart, le gardien de Trélissac, décide de commence à déguster les espoirs nordistes. Avec une paille.

Une double parade monumentale à la 41ème en guise d’apéro. Grâce à cela, les Ciel et Blanc restent en vie dans la partie. Assez pour égaliser : Koné rate le ballon à vingt mètres de ses buts, Cavaniol ne se pose pas de questions et croise parfaitement sa frappe qui vient mourir dans le petit filet opposé (57ème). Le stade semble imploser, on veut recommencer à y croire. La joie est de courte durée. Benzia part en profondeur, et est taclé à retardement par un Ange Gnaleko jusque là énorme. Rucart se sert alors un grand verre de Yassine Benzia. L’ancien élève de l’école des Champions de l’OL se charge du pénalty. Glou glou. Rucart l’arrête. Et là franchement, l’odeur a changé : ça pue l’exploit. Les Lillois se montrent de plus en plus présents mais sont aussi imaginatifs dans leur animation offensive que Pierre Ménès devant une salade crudités. Alors l’arbitre siffle la fin du match. Puis de la prolongation, sans que jamais le LOSC ne parvienne à inquiéter Magic Rucart.

5. Une séance de tirs au but prévisible

Le TFC n’a jamais été aussi proche de l’exploit. Cavaniol, buteur plus tôt, est du genre à ne jamais rater le moindre pénalty. Mais Elana devait avoir besoin de signer à Trabzonspor, alors il décide de sortir la première tentative des Ciel et Blanc. A la surprise générale, Benzia revient se présenter devant Rucart. Le mec doit avoir une paire au moins aussi grosse que celle de Van Gaal pour oser retenter sa chance à onze mètres des buts. Il y réfléchira à deux fois le prochain coup. Poteau. Sortant. C’est au tour de Steven Papin de tirer. Après avoir montré à Benzia comment on faisait pour être un bon numéro neuf pendant 120 minutes, il lui montre également comment on fait pour réussir un tir au but. Rony Lopes, visiblement plus à l’aise pour mettre des patates dans la lucarne, donne une dimension dantesque à la prestation de Rucart, qui repousse la frappe du portugais. Les défenseurs Burgho et Gnaleko font le taf ensuite, comme les deux tireurs Lillois. Nicolas Desenclos, entré en jeu à la 118ème, a la balle de la qualif’ au bout du pied. Patate sous la barre, course de 30 mètres jusqu’au poteau de corner, le défenseur explose. Ses coéquipiers tapent un sprint d’anthologie pour le rejoindre, tout comme la moitié du stade qui procède à l’envahissement de terrain traditionnel.

TFC Lille
Le stade explose et fête la qualif’ Crédits : Cédric Soca

Quand on regarde le terrain à ce moment là, et qu’on ne parvient même plus à distinguer les joueurs au milieu de la liesse populaire qu’ils ont créée de toutes pièces, les sensations bouillonnent. Difficile de ressentir autre chose que de la joie. Ces gars là méritent ce qui est en train de se passer pour eux. Le cœur qu’ils mettent à l’ouvrage et le talent qui est le leur font qu’ils ne sont pas là par hasard. Les matchs qu’ils ont su jouer à Fleury ou devant 250 personnes à domicile contre Romorantin sont tout d’un coup compensés par l’exploit qu’ils viennent de réaliser. Alors forcément, on a envie de demander aux spectateurs, aux journalistes de RMC, L’Equipe, Eurosport, où ils étaient ces soirs de novembre pour des matchs a priori bien moins alléchants. Il faut dire qu’on passe de trois pigistes locaux à une trentaine de caméramen et journalistes professionnels qui se pressent pour avoir l’avis des gars qu’on a toutes les semaines au téléphone. Mais comme l’expliquait Jordane Chevalier à la fin de la rencontre : « Là, on a des étoiles dans les yeux. Le retour au championnat va être dur, mais pour l’instant, on va profiter ». Alors profitez les gars, franchement, ça vaut le coup.