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La malédiction du gardien noir au Brésil, la malchance des équipes chiliennes en coupes intercontinentales… Le football sud-américain flirte parfois avec l’irrationnel. Souvent, joueurs et supporters s’appuient sur des croyances, des superstitions, des « signes ». « Les sorcières n’existent pas, mais ce qui est arrivé est arrivé… » Flavio Nardini ne croit ni à la magie, ni aux esprits. Ce journaliste argentin, socio du Racing Avellaneda depuis son plus jeune âge, a pourtant été témoin de la terrible descente aux enfers de son club. Pendant près de 35 ans, l’écurie reine de Buenos Aires a vécu toute sorte de rebondissements, beaucoup de défaites et un début de faillite. « Un enfer » comme le décrit Nardini. Pourtant, l‘équipe qui a révélé de grands noms du football argentin, de Diego Simeone à Diego Milito, a été pendant longtemps l’un des « Cinco Grandes » du football argentin, une élite regroupant Boca Juniors, River Plate, le Racing, l’Independiente et San Lorenzo. De 1931, date de l’avènement de la professionnalisation du championnat argentin, à 1967, ces cinq clubs ont monopolisé les titres professionnels. Aucune autre équipe du pays ne parviendra à contester cette hégémonie pendant près de 36 ans.

Au calme comme le Racing

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C’est en 1949 que commence la grande histoire du Racing. Une belle époque. Le club va assoir une domination écrasante sur les autres clubs du pays et marquer une page importante du football argentin. Son stade de 51 000 places, l’Estadio Presidente Juan Domingo Perón, ou « cylindre d’Avellaneda », est à l’époque le plus grand du pays. Il est inauguré en septembre 1950. Au fil des années, le Racing remonte au classement jusqu’à enchainer trois championnats d’Argentine consécutifs (1965, 1966, 1967), une première pour un club de la Primera. En décembre 1967, après une série incroyable de 31 matches sans défaite, le Racing Club d’Avellaneda est sacré champion d’Argentine. Une soirée dont se souviendront longtemps les supporters du Racing ,qui, en liesse, ont fêté dignement le titre pendant une nuit totale de débauche dans la banlieue de Buenos Aires. Champions mon frère. La même année, le Racing remporte la Copa Libertadores dans le stade de Montevideo et devient le premier club argentin à remporter un trophée international en remportant la finale de la Coupe intercontinentale contre le Celtic de Glasgow (1-0). Mais là, c’est le drame…

Engrenages

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À partir de ce jour-là, une véritable malédiction semble s’être abattue sur le club. Plus de 30 entraineurs vont se succéder, dont le plus célèbre d’entre eux, Diego Maradona. Mais personne ne parviendra à relever le club d’une spirale infernale. Commence alors la légende« El Misterio del Racing ». Durant près de 35 ans, le grand champion ne gagnera plus rien. En 1983 et pour la première fois de son histoire Avellaneda est même relégué en Primera-B, la seconde division argentine. Cette débâcle est totalement inattendue, autant sur le plan sportif qu’institutionnel. En 1999, la situation d’urgence est à son apogée lorsque le Racing est confronté à un redressement judiciaire sans précédent. « La quiebra del Racing », entendez la faillite du Racing, fait les gros titres. Les supporters sont au fond du trou mais c’est leur passion qui va sauver le club. Des syndicats de socios s’organisent et tentent de relever leur club. Alors que le Racing passe devant la justice, le juge Enrique Gorostegui autorisera la création de la société Blanquiceleste gérée par les supporters eux-mêmes qui s’engagent à éponger les dettes du club. Une décision inédite puisque le Racing devient ainsi le premier club argentin à être géré par une entreprise. Le Racing devient alors une véritable attraction. Flavio Nardini se souvient : « C’était complètement dingue, tout le monde s’interrogeait. Le Racing occupait les discussions, à table, au café, à l’Eglise, on tentait désespérément d’expliquer la situation. » Quelle malédiction s’est donc abattue sur le Racing Avellaneda ?

Premières explications

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Il y a bien sûr les plus terre-à-terre qui avancent une explication parfaitement rationnelle. Le club a craqué sous la pression et l’obligation devenue quasi-obsessionnelle de gagner a compliqué les affaires du Racing. « On a été très malchanceux » analyse pour sa part Nardini. Mais voilà, on est en Argentine et le pays du Pape Francisco laisse une grande place à la superstition. On parle déjà de la « maldición blanca y celesta » qui s’abat sur le club de la capitale depuis son dernier titre de champion d’Argentine.

Il se dit que dans la capitale argentine les exploits du Racing n’ont pas fait les affaires de toute la ville. Et effectivement, depuis leur création, successivement en 1903 et 1905, le Racing et l’autre club de Buenos Aires, l’Independiente entretiennent une rivalité fratricide. À titre d’exemple, malgré un huitième titre national en décembre 2014, les supporters du Racing n’ont pas pardonné à leur entraîneur, Diego Cocca ses déclarations après un derby perdu face au grand rival. « Je préfère perdre contre Independiente, mais jouer le titre », des propos polémiques totalement inaudibles pour les socios du Racing Avellaneda, tant l’animosité est grande entre les deux équipes.

En 1978, Alfio Basile, entraineur du Racing, ancien grand joueur et champion à la grande époque du Racing, demande à ce que la pelouse du cylindre soit examinée. Ce sera le cas, sans résultats probants. Pourquoi une telle requête ? Parce que la rumeur des chatons noirs se répand. L’analyse des couleurs des maillots a suffit à trouver le coupable idéal de la débâcle du Racing. Les joueurs du Racing Avellaneda portent un maillot à rayures bleu ciel et blanc. L’Independiente, lui, joue en rouge. Rouge, couleur du diable… Tac tac, l’Independiente doit sûrement être responsable de ce qui arrive au grand club de la capitale. La légende veut que le rival a voulu stopper la course folle du Racing. Le soir de décembre 1967, les supporters de l’Independiente auraient profiter de la nuit de fête à Buenos Aires pour pénétrer dans le cylindre d’Avellaneda. Pour tout casser ? Même pas. Pour y enterrer sous la pelouse sept chats noirs. Pardon ? Sept cadavres de chatons noirs sous les cages d’Agustín Cejas, le gardien du Racing à l’époque. Au-delà de l’anecdote insolite, l’histoire devient extraordinaire puisque le sort semble bel et bien avoir fonctionné. Sauf que bien sûr, de cette nuit là, il n’y a aucun témoin connu. Y a-t’il eut un traitre parmi les supporters du Racing ? La question s’est posée et reste encore aujourd’hui sans réponse. En réalité, tout le monde s’est penché sur le cas du Racing, joueurs, socios, entraineurs, journalistes et… prêtres.

Croix de bois et eau bénite

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Sur des buts de dernières minutes, parfois sortis de nulle part, le Racing se met à perdre contre des équipes qu’elle a toujours battu. L’Estudiantes, San Martin… Le Racing Avellaneda ne résiste plus à aucune équipe. « <i>Ça a été comme ça pendant de longues années. Je me rappelle de ce match contre Tigre, on gagnait 4 buts à 1, on a fini par perdre la rencontre 4-5. C’était déprimant, incompréhensible !</i> » Contre l’Atletico Rafaelo aussi, le Racing prend une avance confortable en première période et fini par perdre le match… 3 buts à 4.

Aux grands maux, les grands remèdes. Lassé de tant de malchance le Racing va faire appel… à des prêtres exorcistes. À l’instar du rôle d’Anthony Hopkins dans The Rite, des processions sont organisées au cylindre de l’Avellaneda, une messe est dite et une série de rites est effectuée. Les joueurs du Racing Avellaneda vont jusqu’à accrocher des croix dans le vestiaire. « C’était le 7 mars 1999 raconte Flavio Nardini. Il y avait énormément de monde, des nonnes, des familles… Une fois la messe terminée, on a joué un match amical contre Colon de Santa Fe… On a perdu 0-1. »

Lumière au bout du tunnel

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À la fin des années 1990, les jardiniers du club découvrent, interloqués, des squelettes de chats. Un premier, puis un autre… Ce sera comme ça jusqu’au sixième petit cadavre. En 2001, les dirigeants du club décident de faire retourner entièrement la pelouse du cylindre. Ils retrouvent un septième et dernier chat. Dans l’esprit populaire, le chat noir, c’est l’animal qui fait le lien entre l’Homme et le diable. Lorsque le Christianisme est apparu, les fantasmes autour du chat noir entretenus par les Egyptiens sont restés. Le chat noir est devenu une créature satanique offerte en offrande au diable.

Après une saison qui avait pourtant bien mal commencé, avec le spectre de la relégation au dessus de leur tête après une saison 2000 catastrophique, c’est la délivrance. Débarrassé de ses démons, en décembre 2001, le Racing Club Avellaneda redevient champion d’Argentine sur sa pelouse et met fin à 35 ans de disette. Le sacre providentiel, enfin.

Les associations de supporters du Racing Avellaneda refuseront de nous répondre sous prétexte que parler de la malédiction suffirait à la raviver… Notre journaliste argentin affirme lui ne pas croire à cette légende urbaine. Flavio finira quand même par conclure notre entretien : « Grâce à Dieu, toute cette histoire est derrière nous. »

Tous propos recueillis par Sara Menai pour Ultimo Diez.