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Si la défaite (1-2) du Bayern face aux hommes de Martin Schmidt mercredi dernier a provoqué les railleries publiques de Jürgen Klopp, ancien entraîneur du FSV Mainz 05, c’est un autre ancien de la maison qui peut légitimement se réjouir de cette contre-performance du leader de Bundesliga. En effet, alors que le Bayern encaissait sa première défaite à domicile de la saison (toutes compétitions confondues) après 15 victoires de rang, Thomas Tuchel et son Borussia Dortmund s’imposaient (0-2) sur la pelouse de Darmstadt et réduisaient à cinq points l’écart avec le club munichois. Quelques jours avant de recevoir le Bayern au Signal Iduna Park, le championnat semble relancé. Et le mérite revient en grande partie à un homme en particulier : Thomas Tuchel.

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« Si je buvais de l’alcool, je me saoulerais maintenant. » Ce sont les paroles de l’actuel entraîneur du Borussia Dortmund suite à une égalisation tardive du Werder Brême dans un match contre Mayence en 2011. Mais Thomas Tuchel, non content d’être le plus hlel des techniciens, est également l’un des plus excitants à étudier pour les férus de tactique. A 42 ans à peine, il est depuis plusieurs années reconnu comme l’un des tout meilleurs de la profession outre-Rhin, et grâce aux excellentes prestations de son Borussia Dortmund, sa notoriété ne cesse de croître en dehors des frontières de l’Allemagne également. Son travail méticuleux et le nouveau visage qu’il a donné en quelques mois seulement à une équipe en peine la saison passée, auront vite fait oublier son charismatique prédécesseur.

L’ascension de Tuchel dans le monde du football a été fulgurante. Vainqueur surprise du championnat des moins de 19 ans avec Mayence en 2009, il fait ses débuts en Bundesliga un an plus tard à la tête de l’équipe A du club. La saison est couronnée de succès avec une neuvième place en championnat et notamment une victoire mémorable (2-1) contre l’ogre bavarois. L’année suivante, il débute par sept victoires consécutives (un record alors) et enchaîne les succès tout au long de la saison pour finalement terminer à la cinquième place du classement, améliorant sa performance pourtant remarquable de la saison précédente. De manière générale, son bilan à la tête de Mainz est impressionnant. Sur les cinq années qu’il a passé à la tête du club, seules quatre équipes ont accumulé plus de points que les hommes de Tuchel. Une réussite d’autant plus incroyable lorsque l’on sait que Mayence dispose d’un des plus petits budgets de Bundesliga.

Outre les très bons résultats, ce sont avant tout les compétences tactiques et la mentalité du bonhomme qui en font un entraîneur passionnant. Sa vision du football s’inspire grandement du FC Barcelone de Pep Guardiola. Et si le talent individuel de Messi et compagnie ne le laisse pas indifférent, c’est avant tout le comportement de l’équipe lors des phases de jeu sans ballon ainsi que sa mentalité qui le rendent admiratif. Deux éléments qu’il a inculqués à ses joueurs dès sa prise de fonction. Car si le Mainz de Tuchel était très loin d’avoir la qualité individuelle du grand Barça, il se caractérisait tout comme le club catalan par un gegenpressing agressif et systématique quelque soit l’adversaire. Quand la plupart des entraîneurs mettent un certain temps avant de transmettre leurs idées à leur équipe, Tuchel lui semble y parvenir en un temps record, attestant de qualités pédagogiques indéniables.

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Le pressing extrêmement haut à la perte du ballon n’est cependant qu’un outil tactique parmi d’autres dont Tuchel se sert avidement. En effet, compte tenu de la qualité relativement réduite de son effectif en comparaison avec bon nombre de ses adversaires, il était dans l’obligation de faire preuve d’imagination pour s’adapter continuellement aux challenges qui se présentaient à lui. Il a ainsi vulgarisé le terme de matchplan dans le jargon footballistique allemand, utilisé pour qualifier le plan de jeu préparé par l’entraîneur avant d’affronter tel ou tel adversaire. La grande flexibilité et ingéniosité de Tuchel avec Mayence est d’ailleurs parfaitement illustrée par son utilisation d’une grande variété de systèmes de jeu, et son exploitation maximale d’un effectif large et équilibré, à défaut d’être de grande qualité. Il a ainsi démontré sa capacité à contrôler un vestiaire et gérer l’ambiance d’un groupe, puisque tous les joueurs trouvaient du temps de jeu et avaient l’impression d’être importants pour l’équipe.

Un des objectifs de Tuchel est de constamment stimuler ses joueurs grâce à des exercices complexes à l’entrainement. Il espère ainsi les faire progresser, avant tout en ce qui concerne l’intelligence tactique et la compréhension du jeu. Mais Tuchel aussi, qui considère que la modestie et l’ambition sont indispensables au succès, ne cesse de se remettre en question. C’est également dans le but de progresser en tant que technicien qu’il a finalement quitté Mayence et pris une année sabbatique avant de rejoindre le Borussia Dortmund à l’été 2015. Tout comme lors de ses débuts à Mayence, Thomas Tuchel n’a pas mis longtemps pour que ses joueurs adhèrent à ses idées et pour mettre en place sa philosophie de jeu. Tout n’était cependant pas à jeter dans un Borussia qui sortait d’une année pour le moins compliquée, sauvée par une qualification in extremis pour l’Europa League. Le gegenpressing intensif si cher à Jürgen Klopp a ainsi été reconduit sous le nouvel entraineur. Comme à Mayence, il s’agit de la base du jeu sans ballon de Tuchel, à la différence près que l’équipe n’est plus obligée de maintenir cette pression sur l’adversaire à un rythme aussi soutenu.

Ceci est dû à la nouvelle force de ce Borussia Dortmund édition 2015/2016 : le jeu avec ballon. Améliorer cet aspect était d’ailleurs l’objectif principal de Thomas Tuchel lors de sa prise de fonction du côté du Signal Iduna Park. En effet, c’est dans ce domaine que le BVB a eu le plus de mal les deux années précédentes, ce qui, couplé au manque cruel de réalisme et aux problèmes individuels de certains joueurs (le surpoids de Mats Hummels par exemple), a précipité les jaunes et noirs dans la crise. Depuis l’arrivée de Tuchel, des éléments du jeu de position « guardiolesque » remixés à la sauce du jeune entraîneur souabe ont été introduits dans le jeu de Dortmund. L’équipe ne fait pas de la possession pour faire de la possession cependant. La possession du ballon n’est qu’un instrument destiné à se créer des occasions et à dominer son adversaire. A travers cette circulation du ballon améliorée (grâce à une meilleure utilisation des espaces et de meilleurs mouvements des joueurs), la machine offensive du BVB a retrouvé de sa superbe et le pressing à la perte du ballon est redevenu plus tranchant

Contrairement à Mayence où il devait constamment s’adapter à son adversaire du jour, la qualité des joueurs du Borussia permet à Tuchel de dominer la grande majorité des confrontations et d’élaborer presque toujours un matchplan à orientation offensive avec une utilisation privilégiée du jeu de position. Le jeu de position de Dortmund est à prédominance axiale, avec une grande concentration de joueurs dans la zone centrale du terrain. En schématisant, la construction du jeu se fait grâce à des circuits de passes courtes obligeant l’adversaire à densifier l’axe, délaissant ainsi les côtés. L’adversaire est orienté dans ces zones et des espaces se créent sur les ailes (notamment pour les latéraux). Trois joueurs sont particulièrement importants dans cette configuration. Il s’agit de Mats Hummels qui agit extrêmement haut et excentré sur la gauche en phase de possession pour offrir une alternative supplémentaire à la distribution, Ilkay Gündogan qui semble complètement remis de sa longue blessure et endosse le rôle du cerveau créatif de l’équipe, ainsi que Julian Weigl, qui occupe une fonction de piston et est  constamment en mouvement et trouve les espaces pour proposer des solutions à ses coéquipiers (lJulian Weigl : Das Versprechen).

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Thomas Tuchel sait cependant rester flexible tactiquement lorsqu’il le faut. Comme évoqué plus haut, la possession n’est pas une fin en soi mais un instrument à utiliser avec intelligence. Le meilleur exemple pour illustrer la capacité d’adaptation du technicien de Dortmund est paradoxalement la lourde défaite du BVB face au Bayern en octobre dernier. Si le score (5-1) semble indiquer une domination sans équivoque des bavarois, la réalité du terrain était bien différente ce jour là. En première mi-temps particulièrement, les hommes de Tuchel ont tenu la dragée haute au Bayern et ont été la meilleure équipe sur la pelouse. Le plan de jeu, qui était de fermer la zone axiale aux munichois grâce à un pressing à trois sur la défense et un milieu renforcé, a longtemps fonctionné. En attestent la (relativement) faible possession bavaroise en première période et leur obligation de procéder par de longs ballons. Le fait que deux des buts du Bayern aient justement trouvé leur origine dans de longues ouvertures de Boateng, témoigne plus de la qualité de l’international allemand et du laxisme au marquage que d’une erreur de plan de jeu de la part de l’entraîneur de Dortmund.

Ce jour-là, Pep Guardiola et Thomas Tuchel se sont livrés une très belle bataille tactique, marquée par des ajustements incessants de leurs plans de jeu. Le technicien catalan est sorti vainqueur de ce duel, et la domination de son équipe, en deuxième période avant tout, fait que les trois points étaient au final mérités pour le Bayern malgré un score trop sévère. Ce samedi au Signal Iduna Park, le jeune entraîneur de Dortmund aura à cœur de prendre sa revanche face à celui qu’il considère comme « le meilleur » entraîneur du monde. Et si l’amateur de football espère avant tout assister à un beau match et voir une victoire des jaune et noir pour relancer définitivement le suspens en Bundesliga, les adeptes de tactique eux, attendent impatiemment cette nouvelle partie d’échec sur le rectangle vert entre Guardiola et un sérieux challenger.