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Tous les ans c’est la même histoire. Qu’on ait 7 ou 77 ans, le rude hiver d’un mois de février glacial rime avec le retour de la plus prestigieuse des compétitions européennes sur nos écrans, ou dans nos stades pour les plus chanceux. La même histoire ? Sans doute malgré nous. Car chaque année, on se persuade qu’on finira par se lasser de ce satané sport. Ce foutu sport qui se termine toujours par une terrible désillusion au terme d’une soirée au suspense insoutenable. Et pourtant, à chaque début d’automne, on est là. Tout beau, tout frais, repartis pour une nouvelle saison. Oubliés, les souvenirs douloureux d’il y a quelques mois. Cette année, c’est la bonne.

Vous le connaissez sans doute, ce réveil de jour de match européen. Un réveil comme un autre au fond, à se préparer pour une interminable journée de labeur. Mais ce matin, l’esprit est léger et l’excitation particulière : car ce soir c’est Champions League. La journée sera sans doute aussi lassante que celles d’avant, sans doute même plus longue que d’habitude, mais rien à faire : la perspective de la soirée qui nous attend nous rend heureux comme des gamins. Étrange sentiment n’est-ce pas, que celui de ces grands gaillards passant une journée la tête complètement ailleurs, à se faire et refaire les scénarios potentiels d’un match à venir ?

Toute la journée, il en sera ainsi. À chacun ses couleurs, à chacun ses héros, à chacun ses utopies. Dans les têtes parisiennes, l’espoir d’une folle chevauchée du Prince Verratti au bout de laquelle serait servi l’Empereur Zlatan, catapultant le ballon au fond des filets et brisant, enfin, son signe indien en Coupe d’Europe. Chez les catalans, le désir de voir Messi, Suarez et Neymar combiner, enchaîner, foudroyer et poursuivre leur domination enfantine sur le Vieux Continent. De l’autre côté des Alpes, l’image de Dybala faisant chavirer le Juventus Stadium de la souplesse de sa cheville, à la suite d’une énième percée chevaleresque de Paul Pogba s’empare de l’imagination des Bianconeri. Du côté du Bernabéu, le scénario d’un nouvel épisode héroïque du King Cristiano Ronaldo, épaulé de ses acolytes Karim et Gareth anime les esprits madridistas. Prouesses de la persuasion et de l’imagination, aussi improbables que ces scénarios rocambolesques puissent paraître, ils deviennent possibles. Rien à faire : chassez-les par la porte, ils reviennent par la fenêtre. C’est bien simple : qu’importe la tunique, toutes les têtes bouillonnent à l’idée du nouveau spectacle qui se profile aux quatre coins de l’Europe.

Et la journée défile. Tout doucement. Tic-tac. Plus le temps passe, plus le match approche. A l’école ou au bureau, tout le monde –ou presque– en parle. Chacun y va de son analyse et de son pronostic. Entre maintes propositions de XI de départ, les prédictions vont bon train. Et la journée suit son cours. Inlassablement, presque involontairement, les scénarios fleurissent dans les têtes. Nourris par les rancœurs et les joies des saisons passées, tout devient possible. Aux doux espoirs d’une soirée victorieuse répondent le scepticisme et l’anxiété des plus rationnels. Mais en fin de compte qu’importe ? Car l’impatience les rassemble.

Finalement, la journée touche à sa fin. Paisiblement, le soleil se couche et, brusquement, la nuit tombe. L’avant-match peut enfin commencer. Sans trop savoir ni pourquoi ni comment, l’excitation et l’attente décuplent. C’est sans doute le meilleur moment de cette journée européenne. Il est 18h30, peut-être 19, et les yeux du monde entier –votre monde tout du moins– sont rivés sur le stade, lieu de tous les possibles. Pour accueillir le retour de la reine des compétitions, le Parc des Princes a revêtu ses habits de lumière. Plus coutumiers du fait, le Camp Nou et autres Bernabéu, Old Trafford, Juventus Stadium et Allianz Arena n’en frémissent certainement pas moins à l’idée de recevoir, une fois de plus, leurs vieux amis européens.

19h45. H-1 avant le début du spectacle. Téléviseurs ou ordinateurs allumés, les compositions d’équipe tombent. Enfin quelque chose de concret, de réel, après cette journée passée à fantasmer sur de l’abstrait. Enfin, des acteurs peuvent être associés au script monté toute l’après-midi. Les minutes défilent, et l’heure approche. A l’heure de Plus Belle La Vie, tout est déjà prêt : télécommande en main, son à fond, streaming russe de dernière minute pour les plus vaillants. La pizza est prête, les pâtes sont cuites. L’excitation? La pression? A leur paroxysme.

L’heure arrive finalement. 20h35, le temps d’un spot pub Gazprom et Heineken qui lance les hostilités, c’est le moment tant attendu. Grégoire Margotton, Christophe Dugarry, Eric Di Meco et Christophe Josse hurlent dans les micros, sans doute impatients –eux aussi– de narrer cette soirée. Dans le tunnel, les joueurs des deux camps sortent d’un pas déterminé. Et déjà, le match a commencé. Loin de l’attente, c’est maintenant la fierté –et sans doute l’appréhension– de voir ses couleurs rentrer dans l’arène pour se battre et porter, tout là-haut dans le ciel européen, le blason chéri. Une fois sur la pelouse, c’est l’hymne de la Champions League qui retentit, de Paris à Madrid en passant par Londres. Toujours sans trop savoir pourquoi, ce rythme enhardit les troupes, qu’elles soient au stade ou sur leur canapé. De nouveau, tout devient possible. Les soldats se répartissent sur le terrain, et l’arbitre siffle. C’est parti.

C’est parti pour 90 minutes et des poussières. 90 minutes de tension, de soutien, d’amour. 1h30 de joies, de peines, de larmes, de rire. Qu’ils paraissent loin les scénarios si savamment imaginés toute la journée. Et c’est sans doute ce qu’il y a de plus beau dans ces soirées-là finalement. Rien ne s’y passe vraiment comme prévu, et pourtant, on assiste à chaque fois à la réalisation d’un nouveau tableau sur cette immense fresque qu’est le football. Chaque touche gagnée par la combativité de Khedira, chaque corner obtenu par la malice de Verratti, chaque frappe déclenchée par la force de Müller apportent une page de plus à la grande histoire de la Coupe d’Europe.

Aux alentours de 22h35, la rencontre touche finalement à sa fin. Heureux ou triste épilogue d’une soirée riche en émotions, le football a encore gagné. A l’issue de ce match aller, rien n’est encore fait, mais il s’est passé suffisamment de choses pour greffer un autre paquet de souvenirs, un plus, à l’album européen de notre mémoire. A l’école ou au bureau, les débriefs feront rage, entre ceux qui regretteront l’occasion manquée d’égaliser et ceux fulminant de ne pas s’être mis à l’abri en en plantant un de plus. Inlassablement, les mêmes débats. Inlassablement, la même passion. De saison en saison, rien ne change. Enfin, tout change. Mais l’essentiel est là, la passion reste là, intacte. Finalement, peut-être qu’on n’y peut rien. C’est la fièvre du mardi soir.

Mohamed