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Viennent des moments que seul le football peut produire. Des actions banales pour ceux qui ne sont pas touchés, des frissons pour les plus passionnés. Et pour apprécier José María Gutiérrez Hernández et sa sensibilité à sa juste valeur, il faut vivre le football, pas juste le regarder. Entre ange et démon, associant génie et passion, son art parlait certes pour lui, mais il mérite bien qu’on en parle aussi. Retour sur des moments marquants d’un homme qui mêlait football et poésie.

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Un soir de Janvier 2010, José Maria donna vie au ballon, une fois de plus. Au Riazor, contre le Deportivo la Corogne, le Real n’avait plus gagné depuis 18 ans. Il avait même perdu ses trois derniers déplacements en cette terre hostile. Une malédiction, selon certains. La victoire des madrilènes (1-3) permettra alors de mettre fin à cette mauvaise série, mais dans d’autres circonstances elle ne serait toutefois pas restée dans les annales. Qui se rappelle que Karim Benzema s’était illustré à deux reprises et qu’Esteban Granero avait lui aussi marqué ? Certainement personne. En réalité, de ce match on retient surtout un geste. Un moment de génie. Un moment de fútbol, comme Guti aime les inventer.

Servi dans la surface de réparation par Kaka, Guti filait au but. Au départ de l’action, il réalise un contrôle assez long, mais ne vous y méprenez pas: c’était à cause de la pluie qui s’abattait sur le terrain, rien à voir avec une prétendue maladresse de son pied gauche. El 14 se retrouve alors face au gardien adverse et réalise un geste venu de nulle part. Pourquoi ne pas avoir tiré ? Parce que Guti ne fait jamais comme les autres. Tant dans le fond que dans la forme, l’Espagnol s’est toujours démarqué dans sa manière de concevoir le foot. Un style de jeu unique, un style de vie aussi. Ça lui a d’ailleurs certainement fait défaut. Mais Guti était sur le pré pour autre chose , pour exprimer une autre sensibilité et apporter une toute autre vision de son sport. Une singularité qui lui a quand même permis de glaner des titres à la pelle. Aussi rebelle que sa mèche blonde, Guti nous a fait rêver grâce à sa dégaine unique et toute son élégance, et c’est certainement ce qui doit le rendre fier du joueur qu’il était.

Karim Benzema connu en partie pour tout son altruisme, n’hésite pas pour la mettre au fond (aucun rapport avec Zahia, on parle de la balle bien évidemment). On n’en attendait pas moins. Le jeune Karim, encore réservé à l’époque et qui n’avait pas encore montré toute l’étendue de son immense talent à Madrid, s’en allait remercier Guti, sourire aux lèvres, bonheur apparent… Qu’est-ce que c’est beau le foot!

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Mais comment ne pas se rappeler de son célébrissime taconazo qui se transformait en passe pour Zidane, quelques années auparavant ? Au Santiago Bernabeu, lors de la saison 2005-2006, le Real accueillait le FC Séville. Menant 2-1 et après un mauvais dégagement de la défense adverse, Guti créait une nouvelle fois le but, d’une inspiration tout aussi improbable que formidable. La même sensation. L’étonnement, l’improbabilité du geste, le génie. Même Zizou avait été étonné, c’est dire… Deux époques bien différentes, mais toujours la même réaction : la joie que seul le football peut provoquer. Le même sourire partagé entre les deux protagonistes, la même reconnaissance envers le grand José Maria Gutierrez. Précisons tout de même que le but de ce papier n’est pas de retracer toute sa carrière, ni de mépriser un autre football tout aussi respectable, mais il s’agit bien de s’arrêter sur un moment qui résume bien l’artiste qu’il fut autrefois. Guti a été un joueur tant inspiré qu’inspirant et mérite qu’on s’attarde sur toute la sensibilité footballistique qui émanait de cet homme.

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Guti était un joueur compliqué à cerner. Certainement bien trop irrégulier, « chiant » à supporter, avec un train de vie contestable pour un joueur de son standing, d’autant plus qu’il évoluait au Real Madrid. Mais il était si fascinant. C’est d’ailleurs sa singularité qui a fait son charme. Sa vision du football est unique, à l’image de ses récitals sur le terrain. De par sa grâce et toute la virtuose que son football incarnait, Guti a ému. Sa fameuse patte gauche rendait simple l’impossible. Grâce à son élégance, ses passes improbables et sa vista, el 14 a incontestablement marqué le football du XXIème siècle. Peu importe qu’il ait été dans l’ombre des plus grands, il a eu la reconnaissance des amoureux du ballon. Comme lui. Car oui, Guti est avant tout un amoureux du ballon rond, un vrai aficionado. Il a traité ce sport avec galanterie et délicatesse pendant toutes ces années. Alors non, il n’a pas eu la plus grande des carrières, mais son sacré CV parle quand même pour lui. Le ballon aussi d’ailleurs. Ou alors était-ce lui qui faisait parler le ballon ? Certainement un peu des deux. En fait, Guti et le ballon, c’est un amour réciproque, un amour inconditionnel. Un amour véritable qui nous a nous-mêmes bercé. Ce fútbol dicté par les sensations, par l’envie de ne pas se contenter d’assister à un match de football, mais de le vivre pleinement. Vive ce football-là, celui qui nous donne des frissons, celui qui brille par le génie de sa spontanéité et l’art qui en découle. Alors, le temps d’un instant, au Diable les chiffres! Laissez-nous avec notre nostalgie. Guti était certainement incompris, mais un génie tout de même.

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Alors enfant, Guti disait :
«  – Maman, pour bien jouer au foot il n’y a pas besoin de courir tellement de kilomètres sur le terrain. Il suffit de bien se placer sur le terrain et d’être là au bon moment.
– Oui, mais regarde celui-là. Il court, il monte, il redescend, il se bat. Et les gens l’applaudissent dans le stade !
– Oui, mais à la fin du match, il a fait quoi, lui ?
– Il a couru.
– Voilà.
 »