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Tout le monde les connaît. Ces contes de fées qui se transmettent de génération en génération et qui sont racontés pour effrayer les enfants ou les dissuader de faire des bêtises. Chaque culture possède ses propres personnages abominables, inventés pour instiller la peur dans le cœur des plus petits. Des djinns au célèbre grand méchant loup qui a graillé la abuela du petit chaperon rouge plus vite que l’ogre parisien ne l’a fait avec les pauvres troyens. Chacun a eu sa version de ces fameux monstres qui se dissimulaient sous nos lits mieux que Salah Abdeslam dans sa planque de Molenbeek. Et si l’on apprend rapidement à rigoler de ces histoires à dormir debout, les amoureux du ballon rond eux ne peuvent que rire jaune face à ce nouvel épouvantail dont l’ombre commence à s’étendre sur le monde du foot. Ce monstre qui fait trembler à l’unisson ultras, petits clubs et associations nationales et dont vous avez probablement déjà entendu parler: la Superligue européenne.

A l’image des créatures des frères Grimm ou de Charles Perrault, la Superligue a pendant longtemps été une simple fable, évoquée de temps à autre sans qu’il n’y ait jamais rien pour indiquer qu’elle pourrait faire irruption dans la réalité un jour. Mais ça c’était avant. Car en l’espace de quelques semaines la fable s’est transformée en rumeur, et la rumeur pourrait bien se transformer en réalité en moins de temps qu’il n’en faut à Lewandowski pour en claquer cinq contre Wolfsburg. Tout est parti d’une déclaration de Karl-Heinz Rummenigge, président de l’ECA, l’association des clubs européens. Celui-ci disait en début janvier: « Je n’exclue pas qu’on fonde à l’avenir une ligue européenne dans laquelle joueraient les grands clubs d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, d’Espagne et de France. » Il n’en aura pas fallu plus pour enflammer les spéculations des médias.

Quand les chief executives des cinq plus grands clubs anglais (Manchester United, Manchester City, Chelsea, Arsenal et Liverpool) ont par la suite été aperçus sortant d’une réunion avec des représentants du milliardaire américain Stephen Ross (propriétaire de la franchise des Miami Dolphins en NFL), une vague d’inquiétude s’est répandue comme une traînée de poudre. Le contexte s’y prêtait trop, les gros titres allaient inévitablement cartonner. Les grands clubs traditionnels voyant leur mainmise sur le championnat menacée par le petit poucet Leicester étaient sûrement en train d’échafauder un plan machiavélique dans le but d’assurer leur suprématie sur le football britannique. Les démentis n’ont pas tardé à fuser, expliquant que le sujet de la réunion était l’International Champions Cup (ICC), l’infâme compétition estivale que les fans les plus accros s’infligent en attendant la reprise de leur championnat favori. Mais le mal était déjà fait. Ces démentis sont limite passés inaperçus au milieu de la panique générale face à cette malédiction qui menace de s’abattre sur le football du Vieux Continent.

Et si rien ne semble prouver qu’il se tramait quelque chose de louche lors de cette fameuse réunion, le fait que la création de cette Superligue européenne soit au moins un projet en étude ne peut plus être nié. Mieux encore, Rummenigge a tout simplement avoué que « le sujet est actuellement en phase de discussion chez les clubs et l’UEFA ». L’UEFA ? Cette Superligue européenne n’a-t-elle pas justement pour but de profiter du chaos régnant au sein des organisations du football mondial afin de permettre aux clubs les plus riches de s’affranchir de leurs chaînes? En effet, certains médias spéculaient déjà sur la création d’une nouvelle organisation indépendante qui n’aurait de comptes à rendre à personne et qui pourrait faire du football un show-business rivalisant avec le Superbowl. Car comme l’ont reconnu bon nombre de grands clubs, le potentiel économique du football européen ne se situe plus sur le Vieux Continent. Les nouveaux marchés pour grandir se trouvent en Chine ou encore aux Etats-Unis. La banalisation des stages d’été chez l’Oncle Sam et dans l’Empire du Milieu est un indicateur clair de cette nouvelle tendance. Et en se détachant de l’UEFA, les clubs seraient en mesure de délaisser leur base européenne et de conquérir plus librement ces eldorados économiques.

Mais qu’en est-il de la tradition des championnats nationaux ? Quid de presque 70 ans de compétitions européennes qui ont grandement contribué à la beauté et à la richesse du sport roi ? Et surtout, qu’adviendrait-il de tous ces clubs, petits, moyens ou même grands ne faisant pas partie de l’élite absolue du football européen ? Autant de questions terrifiantes pour tout le monde, du supporter de Sochaux attablé au PMU du coin à l’ultra du BVB dans la Südtribüne en passant par la famille italienne posée devant le Empoli Sampdoria du samedi après une bonne lasagne chez la Mama. Le football perdrait encore plus de son charme, de cette identité qui lui est propre et qui est si chère à une grande partie des fans à travers le globe. Et comme le supporter est également le premier client des clubs, ces derniers se doivent de procéder avec prudence s’ils ne veulent pas s’attirer les foudres du consommateur. Car il ne sert à rien de se voiler la face. Dans cette logique capitaliste qui étend inexorablement son emprise sur le sport du peuple, c’est bien le rôle qui est réservé au supporter.

Un affranchissement de l’UEFA serait cependant une fracture trop brutale pour ceux qui profiteraient le plus de la création de la Superligue. D’ors et déjà des voix s’élèvent pour protester contre cette nouvelle compétition qui n’en est pourtant qu’au stade embryonnaire. Afin donc de mieux faire passer la pilule à tous ceux qui devront l’avaler (associations, clubs, supporters) il est impératif d’en soigner l’emballage. Cela passe en premier lieu par une subordination de cette Superligue à l’UEFA. Dans ce cadre, cette troisième compétition européenne (au dessus de la Champions League et de l’Europa League) pourrait être vendue comme une évolution inévitable, voire comme une opportunité et non comme une rupture avec les traditions du football européen. L’UEFA offre d’ailleurs avec son fameux coefficient l’outil idéal pour concilier la volonté d’une ligue réunissant uniquement les grands clubs avec les critères de mérite sportif (aussi perfectibles soient-ils) en place pour les compétitions actuelles. En effet, un simple regard sur le classement des pays à l’indice UEFA montre que les cinq premières nations l’an prochain devraient être celles citées par Rummenigge : l’Espagne, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie et France.

Il ne resterait plus qu’à convaincre l’ensemble des clubs européens de l’intérêt d’une telle démarche. Et comme dans beaucoup de cas, l’argent est le meilleur des arguments. Selon le très sérieux journal allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, La Superligue européenne pourrait permettre de doubler les revenus liés aux compétitions européennes, ce qui aurait des répercussions positives sur l’ensemble du paysage footballistique européen. Au niveau économique s’entend. Les principaux bénéficiaires seraient sans doute les grandes écuries, mais les associations nationales de même que les petits clubs en profiteraient également à leur échelle. Une idée qui devrait certainement séduire un bon nombre de récalcitrants et faire basculer le projet dans la réalité. Aujourd’hui, il paraît de plus en plus probable que la Superligue européenne voit le jour dans un avenir pas si lointain. L’horreur du conte de fées toucherait finalement le fan de foot. Et pourtant, la Superligue européenne n’est pas le grand méchant loup de notre histoire. Elle n’est autre que le dernier rejeton hideux du véritable monstre qui s’est depuis longtemps approprié notre sport : le football-business.

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  1. Article intéressant et bien écrit auquel j’aurais certainement adhéré il y a dix ans en arrière, mais à moins d’être supporter version grand public béa et béta du Bayern ou du Barça, je ne comprend pas très bien où ce situe désormais l’intérêt de cette champion’s league actuelle ?
    Et puis le PSG qui gagne avec 30 pts d’avance c’est fun ? Le Bayern dans un championnat à 18 clubs qui est sacré champion à 3 mois de la fin c’est fun ? Et puis la menace de la PL toute puissante (qui ne semble d’ailleurs plus trop s’intéresser aux coupes d’Europe) c’est pas de la rigolade.
    Je me trompe peut-être, mais j’espère l’arrivée d’une ligue européenne fermée comprenant tout les gros bras dopés à coups de milliards qui laisseraient alors le champs libre à des championnats nationaux à nouveau plus « populaires » et aux enjeux retrouvés (un peu à l’instar des championnats universitaires américains).
    A méditer.

  2. @Tom Highway
    Comment veut-tu que les concurrents du PSG et du Bayern puissent rivaliser, si ces clubs sont d’office qualifiés pour la plus rémunératrice des compétition en terme de droit ?
    Tu reproche le manque de fun, et tu milite pour moins d’incertitude sportive… ou est la logique ?

    On a bien compris le but de cette « Superleague » c’est de créer un ligue fermée, avec des grands clubs franchise inamovibles. Parce que dans leur logique : incertitude sportive = relégation possible = rentabilité menacée.
    Je dis pas en péril, nuance, Je parle de menace. Mais rien que ça, ils ne peuvent pas le supporter.

    Or c’est l’inverse de ce qui fait la beauté du sport pour certains.

    Désolé mais il y en a encore qui aiment voir Wolfsburg en quart de finale et Leicester en haut du tableau. Parce qu’ils portent leurs couilles…

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