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  • Les débuts de l’histoire :

8 août 2016, King Power Stadium, Leicester affronte, pour le compte de la première journée de Premier League, le Chelsea d’Antonio Conte, vainqueur de la dernière Ligue des champions. De son côté, l’équipe de Ranieri, tenante du titre du championnat national compte dans ses rangs des joueurs tels que Edinson Cavani, Leroy Sané, ou encore Mats Hummels, recrutés pour plus de 300 millions d’euros. Malgré toutes ces stars accumulées, seul un joueur sort toujours du lot dans ce groupe. Son nom : Riyad Mahrez.

Après une saison incroyable, où il marque pas moins de 25 buts et réalise 20 passes décisives, il atteint en janvier la finale du ballon d’or, finalement vaincu par Zlatan Ibrahimovic, meilleur joueur de l’Euro 2016 qu’il gagne à lui seul dans une finale face à l’Islande, équipe surprise du tournoi. Ce 8 août, c’est certainement la dernière fois que les Foxes verront leur joyau sur le terrain. Durant l’été 2016, le mercato a été agité : une première offre de 30 millions d’euros de la part de Laurent Blanc & Co afin de remplacer Cavani. Une seconde de 50 millions en provenance du Manchester City de Pep Guardiola, avant un ultime assaut venu de Catalogne. Ces derniers proposent près de 90 millions pour enrôler le talent algérien dans ce qui va devenir la meilleure équipe de tous les temps. Tinkerman hésite face à cette offre démesurée, lui qui a déjà laissé partir Jamie Vardy pour 65 millions d’euros au Bayern Munich en remplacement de Robert Lewandowski. Pendant encore une année en Angleterre, il aurait aimé que Mahrez nous fasse le plaisir d’humilier des défenseurs, de faire pleurer les gardiens, d’affoler Twitter. Pour ses supporters, comme un ultime cadeau, il continue de faire danser ses adversaires, comme cet après-midi de Juillet où il participe à un match de gala pour l’UNICEF. Au bout de cinq minutes de jeu, il envoie Djibril Cissé au CHU de Marseille pour une nouvelle opération de la hanche après un « elastico » à en faire chuter Jérôme Boateng. A la fin de cette saison 2016/2017 où il réussit l’exploit d’envoyer son équipe sur le toit de l’Angleterre (presque à lui seul), la planète football réalise enfin qu’elle assiste à l’éclosion d’un style sans précédent. Vision de jeu digne de celle d’Özil, il marque autant de buts que Leo Messi dans une position d’ailier qui lui va comme un gant. Niveau individuel, il réalise un doublé inédit : meilleur joueur africain de l’année et meilleur joueur d’Europe de l’UEFA. Certains donneraient beaucoup pour ces deux récompenses, Riyad lui ne touche toujours pas au graal, au seul objectif de sa carrière, le ballon d’or. Durant le mercato estival 2017, il signe pour 90 millions au FC Barcelone afin de le réaliser, ce rêve !

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  • La réussite ? Pas pour tout de suite.

Dans un pays qu’il connaît peu et où il peine à s’intégrer, Mahrez n’est pas aussi étincelant que sous l’ère Ranieri. Son premier match est un calvaire : après seulement quinze minutes de jeu contre le Napoli, il brise la cheville de Gonzalo Higuain sur un tacle deux pieds décollés qui lui vaut un carton rouge justifié et oblige son adversaire à oublier ses ambitions. Mis à l’écart par Mauricio Pochettino, il commence son aventure blaugrana sous le maillot du Barça B. Rage au ventre, envie de revanche en tête, talent dans les jambes, il veut montrer à la Catalogne qu’il vaut ses 90 millions d’euros. A la 80ème minute du Clásico, il fait son entrée à la place d’Arda Turan, titulaire depuis le départ de Neymar Jr pour l’ennemi merengue de Zinedine Zidane. Il a pour mission de débloquer un match terne où les défenses ont largement pris le dessus. Ce match est le symbole du football version 2016 : les créateurs, les Riquelme, les Zidane ont disparu. Les défenses, elles, ont ressuscité. L’enjeu économique étant de plus en plus important dans un sport qui ne cherche qu’à gagner plus, on ne peut plus se permettre de faire reposer le résultat sur l’attaque. Ce soir-là, l’Algérien doit prouver le contraire, montrer à tous que le football, le vrai, n’est pas mort. Il doit prouver à tout ce peuple Blaugrana qu’il peut incarner ce football, qu’il est l’élu, celui qui viendra raviver la flamme. Sur son premier ballon, il efface Raphael Varane d’un contrôle de folie, poursuit avec un coup de rein sur Jérôme Boateng qui se rappelle des biens mauvais souvenirs. Seul face à Thibault Courtois, il enchaîne avec une frappe coup de pied qui vient toucher le montant du belge. Un frisson parcourt l’antre des barcelonais, qui se mettent à rêver d’une fin de match palpitante. Sur l’attaque suivante, il place « son » elastico : petit pont sur Sergio Ramos qui accroche la jambe du feu follet. L’arbitre n’hésite pas : pénalty, carton rouge ! Le stade se lève comme un seul homme et célèbre déjà la victoire. Sur le terrain le stress est là. Les joueurs se regardent, mais qui va le tirer ce pénalty ? Messi reste sur un échec en championnat, Suarez en Ligue des Champions. Dans la tête de Mahrez, aucune question ne se pose : s’il veut toucher le graal, il doit écrire l’histoire. Il prend le ballon et le pose sur le point blanc. Regard fixe mais sûr, il s’avance. Trois pas plus tard, il touche le ballon. C’est à ce moment-là que tout lui revient. Ses matchs de five plus jeune, ses buts avec son pays de cœur, qui lui procurent une fierté singulière, ou encore son titre de champion avec Leicester. Il se laisse aller à la nostalgie, lorsqu’il n’était qu’un joueur lambda. Jamais il n’a ressenti une telle pression au moment de frapper un pénalty mais il ne le montre pas, il doit rester sobre. Ce moment est certainement le plus important de sa carrière : si il marque ce but, il deviendra un héros, s’il le rate, il sera à jamais oublié par l’Espagne. Mais il ne le ratera pas, pourquoi le raterait-il de toute façon ? Il en déjà mis des dizaines, il suffit d’oublier le contexte. Les questions affluent de plus en plus dans sa tête, et la confiance chute progressivement. Courtois, de son côté, n’a rien à perdre, et attend la frappe de Riyad. Il ne s’avance pas seul face à la muraille blanche, mais avec 110 millions d’algériens et de français, suspendus à leur télévision. Il se lance et botte le cuir. Le gardien est pris à contre-pied et le ballon fait trembler les filets : le stade se lève et scande le nom de son héros, qui vient chambrer le banc madrilène d’un doigt sur la bouche. Un coup de sifflet retentit, le barcelonais se retourne. L’arbitre l’appelle et lui demande de retirer, Ramos se trouvant dans la surface au moment de la frappe. Lionel Messi lui propose alors d’y aller, mais Mahrez persiste. La pression est encore plus forte sur lui, mais il reste concentré. Il effectue les même gestes : il recule, souffle, regarde son adversaire puis le ballon, et se lance. Sa sobriété se transforme alors en une insolence déconcertante : il tente « la » panenka qui devrait faire de lui un Dieu et le faire entrer au panthéon du football mondial. Courtois, déjà couché côté droit et battu, regarde le ballon toucher la barre avant de s’effondrer sur la ligne. Derrière lui, les défenseurs du Real se jettent et dégagent le ballon en corner. Toutes les caméras du monde sont braquées sur lui : tête basse coincée entre les mains, il ne réalise pas. Comment a-t-il pu rater ça ? Le match se termine sur un 0-0 sans saveur, et Mahrez ne pense pas encore aux conséquences de son geste…

  • La déchéance :

La semaine suivante, la presse espagnole et mondiale incendie le fennec, qui semble avoir perdu toute crédibilité en Catalogne. Ses coéquipiers le défendent et mettent en avant l’initiative du tireur. Le staff, en revanche, ne tarit pas d’éloges sur son joueur qui vient de les priver d’une nouvelle Liga. Les supporters, eux, ont complètement abandonné Riyad qui semble maintenant être l’ennemi public numéro 1 ici. Au mois de janvier, il ne fait même plus partie de la liste européenne, et son rêve s’éloigne petit à petit. Il rentre alors dans un bras de fer impitoyable avec sa direction pour quitter le club, et retrouver du temps de jeu. Il succombe alors aux charmes du nouvel Eldorado chinois, et signe au Hebei Fortune pour la modique somme de 30 millions d’euros.

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  • La renaissance ?

En Chine, il retrouve goût au football et côtoie aussi bien des ex-stars de ce sport que des stars du monde de la nuit, telles qu’Arturo Vidal, Ezequiel Lavezzi ou Ronnie. Chaque nouvelle belle prestation sur le terrain est accompagnée de son lot de bavures en off. Le 11 décembre 2017, après une victoire facile contre le Shandong Luneng, les quatre fantastiques se retrouvent pour fêter leurs victoires. Plusieurs cocktails plus tard, un rallye sur les routes chinoises s’improvise. La voiture de Mahrez est retrouvée le lendemain matin enfoncé dans un arbre. Le joueur, lui, nie son implication dans l’accident. Encore une fois, le joueur de 26 ans maintenant, se retrouve en froid avec sa direction, qui refuse de le faire jouer. Pour espérer être sélectionné et participer à la coupe du monde en fin de saison, il se doit de partir au mercato hivernal. Marseille, qui l’a un temps recalé est sur les rangs, et Marcelo Bielsa souhaite intégrer l’algérien à ses rangs. En juillet 2017, il est prêté pour un an au club phocéen avec une option d’achat de 9 millions d’euros.

  • La reconnaissance :

Sous les ordres de Bielsa, ré-intronisé après la vente du club par MLD, les marseillais ont retrouvé un niveau de jeu impressionnant. Deuxième du championnat derrière l’intouchable Paris-Saint-Germain, l’OM recherche ce joueur capable à lui seul de changer le cours d’un match, d’une histoire. Mahrez est sûrement ce joueur, en tout cas Marcelo y croit. Dans une équipe ultra-offensive où il occupe une place inédite de meneur de jeu électron libre, il propose un football digne de ses grandes années, se baladant balle au pied entre les lignes, inscrivant des buts venus d’ailleurs à la Johan Cruijff. Dernière journée de championnat, Marseille est à trois points du club de la capitale et s’apprête à jouer un Classico  frustrant : même victorieux, l’Olympique de Marseille ne peut plus être champion, à cause de  la différence de buts entre les deux équipes. Paris est sacré avant même d’avoir joué. Dans une équipe qui lui correspond parfaitement, sans ego, où il est le seul maître à bord, Mahrez peut jouer sans pression et montrer l’étendue de son talent à son pays natal, qui ne réclame que lui pour le mondial. Ce qu’il n’a pas su faire à Barcelone, il va le faire ici : il va réécrire son histoire. Il fait voyager les parisiens en leur présentant sa palette technique : petit pont, elastico, grand pont, roulette, tout y passe. Il achève cette soirée parfaite d’une frappe flottante du droit qui vient crucifier David De Gea. Le Vélodrome l’attendait et Mahrez l’a fait. Il ne leur a pas fait gagner le championnat, mais il a gagné la reconnaissance de tout un peuple et de toute une région.

  • La consécration :

Devant ces performances et ces matchs « taille patron », Hervé Renard décide de le sélectionner et de le titulariser dans ce mondial russe. Il survole la première phase, dont il est élu meilleur joueur, avec quatre passes décisives et trois buts pour son équipe. En huitième, l’Algérie affronte l’Allemagne pour ce qui s’annonce comme la revanche du dernier mondial. L’équipe algérienne, jeune et belle, appréhende mieux le match que son adversaire. Avec une équipe amputée de nombreux cadres comme Neuer ou Müller, la Mannschaft est débordée par une Algérie joueuse et qui a soif de revanche. Au bout de vingt minutes, Slimani ouvre le score d’un coup de tête digne de « Casque d’or ». Cinq minutes plus tard, Brahimi fait trembler le poteau de Leno, complètement perdu dans les cages.  C’est finalement Mahrez qui fera chavirer les guerriers du désert avec une reprise de volée fuyante qui frappe le poteau droit avant d’entrer dans le but. L’Algérie est en quarts et n’est pas prête de s’arrêter ! Après un match facile gagné 3-1 contre la Russie, invité surprise du tournoi, El Khadra tire au sort la France en demies pour un match qui sera particulier pour Riyad. Face à son pays d’adoption, le fennec devra tout donner pour qualifier son pays de cœur, son pays natal. Au bout de 80 minutes, le score est vierge, le match sombre et tendu. Sur un contrôle orienté du droit, Feghouli heurte Aymeric Laporte et chute dans la surface. L’arbitre désigne le point de pénalty devant des français hystériques qui ne comprennent pas la décision de Mr Clattenburg. A ce moment-là, toute la nation repense au pénalty raté de leur capitaine lors de sa période catalane, lui qui est le tireur depuis le début de la compétition. Mahrez lui, n’hésite pas un instant et va le tirer. Un pas d’élan suffit : il envoie un boulet de canon juste en dessous de la barre, Lloris ne peut rien. Les fennecs se qualifient pour une finale historique contre une Argentine plus forte que jamais. Durant la nuit qui précède le match, Riyad dort peu, et revoit sa carrière au peigne fin. Elle ne fut pas parfaite cette carrière, mais elle sera magique si jamais il parvient à amener son pays sur le toit du monde. Le ballon d’or, ce foutu ballon d’or, n’est plus une priorité. Il sait très bien qu’il aura ses chances s’il est champion, mais sa seule préoccupation est le titre mondial et l’amour de son pays. A l’abri des regards, ils préparent au mieux ce match. Malgré l’enthousiasme national, la défense ne résiste pas longtemps au duo argentin Correa-Dybala qui fait des merveilles. Après une demi-heure de souffrance, les guerriers du désert soufflent et ressortent de mieux en mieux le ballon. Juste avant la pause, Nabil Bentaleb égalise sur une tête rageuse. Au retour des vestiaires, c’est au tour du milieu albiceleste Kranevitter de doucher les espoirs algériens sur un contre éclair. Avec un mental de titan, ils reviennent une deuxième fois au score à vingt minutes de la fin, sur un coup franc direct de Faouzi Ghoulam. Alors qu’on se dirige vers les prolongations, Slimani, MVP de la finale, obtient un coup franc bien placé. Mahrez se place derrière le ballon : ça y est, c’est son moment, celui d’une vie, d’une vie consacrée au football, le sport du peuple. Ce sport qui a vu grandir Maradona, Pelé, Platini, qui a fait naître des légendes. Ce sport qui a passionné des millions de personnes. Ce sport qui va faire pleurer le peuple vert et blanc. Ce sport qui a dévoilé le nom de Riyad au monde entier. Comme dans un rêve, il enroule son ballon petit côté et trompe le portier argentin. Il coure vers le poteau de corner, et est écrasé par toute son équipe, si ce n’est par toute l’Algérie qui adule son héros, son sauveur. Au moment de se relever, il enlève son maillot et dévoile le futur très célèbre «  This goal is for the coaches that didn’t treat me as a hero ». En fin de match les fennecs plient mais ne rompent pas face à la vague blanc et ciel. L’arbitre siffle trois fois, le match est fini. Riyad remporte son pari, l’Algérie sa première étoile.

Six mois plus tard, il ne fait même pas partie des finalistes du ballon d’or et ne reçoit aucune distinction individuelle. Il avouera plus tard «  que la signification sentimentale d’un ballon d’or n’excèderait jamais celle de gagner avec son pays natal, et que son but en finale restera toujours le plus beau moment de sa vie ».