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En marge du Clasico de samedi, on a donné la parole à deux grands supporters du Barca. Entre modestie, réalité et anecdotes, ils se sont livrés sur les moments marquants autour du FCB lors des dix dernières années. Interview passionante.

@Rafaa86 : Pour une fois qu’un supporter du Barca n’a pas « FCB » ou un joueur du club dans son @, il mérite toute l’attention du monde.

@AnthoninBaz : Quand il ne s’occupe pas des petits de l’ESTAC, il est à Yokohama ou à Barcelone pour voir son équipe, Stephane Guy l’a validé.

1 – 19 Novembre 2005, le Barca l’emporte 0-3 au Bernabeu, Ronaldinho marche sur l’eau et sur Madrid pendant ce match, tout le Bernabeu applaudit sa performance, et vous vous en pensiez quoi?

R : Ronaldinho était à l’image du joueur qu’il était ce jour-là et depuis toujours : un artiste. Et ce sont ces joueurs-là qui vous font aimer le football, ce qui est le cas pour ma part puisqu’il était mon joueur préféré. Après des tonnes de replay, vous ne pouvez pas vous en passer et vous comprenez pourquoi vous vous accrochez à ce sport. Et puis, lorsque le Bernabeu acclame un joueur de l’équipe rivale, c’est là qu’on voit le respect acquis et la légitimité qu’il a acquis dans le monde du football. Ronnie était très grand avec ses dribbles, passes aveugles dont il avait le secret. Sincèrement, son but lors de ce fameux 19 novembre 2005 lorsqu’il s’amuse et efface Ramos en premier, puis Helguera si je ne me trompe pas, et achève Casillas : c’était SEN-SA-TION-NEL. Tout le monde connaît ce but, ce qui signifie beaucoup d’importance et la qualité d’un joueur ô combien talentueux, mais qui avec beaucoup plus de sérieux et de rigueur, aurait dû être encore plus haut.

AB : Ca montre que malgré l’énorme rivalité qui existe entre les deux clubs il y a un profond respect et lorsqu’un joueur de l’ennemi juré nous montre toute l’étendue de son talent sans moyen de l’arrêter il n’y a qu’à regarder le génie de ce joueur en étant bon joueur et en l’applaudissant. Le Football reste un jeu.

2 – Un an et demi plus tard, le Barça arrache un 3-3 complètement fou grâce à un Messi de gala alors que le FCB est en infériorité numérique, vous précipitez l’avènement du crack, vous vous sentiez comment après un tel scénario?

R : Son triplé me revient toujours en tête, en particulier le troisième but. Concernant ma réaction après ce scénario sur Messi exactement, je n’ai plus de souvenirs. En revanche, je me souviens quand même qu’il y avait un engouement important sur Leo, et comme beaucoup de jeunes de mon âge à ce moment-là (par l’influence des magazines de football qui faisaient des articles sur lui et les matchs), je sentais qu’il allait devenir très grand (un peu comme Neymar lorsqu’il était à Santos). Et puis, il grandissait avec des joueurs extraordinaires comme Ronnie, Eto’o ou Deco, et aussi de grandes personnes avec qui on pouvait être sûr qu’il était entre de bonnes mains (je pense tout de suite à Puyol). Et on ne s’est pas trompé pour notre plus grand bonheur.

AB : J’étais jeune, je n’ai plus trop de souvenir dans quel état j’étais, mais sans doute euphorique de voir au grand jour l’éclosion de notre joyau. Mettre un triplé aussi jeune dans un match avec un tel enjeu nous avertissait déjà sur la future grande carrière de Leo Messi au Barça.

3 – La saison suivante, le Réal est champion mais surtout gagne les deux classico dont le fameux 4-1 avec le Pasillo en début de match, le Barça avait touché le fond?

R : Je pense que oui. En plus de ne gagner aucun titre pour la deuxième année consécutive, de s’incliner deux fois contre le rival qui termine champion devant vous, le Barça termine troisième et ne se qualifie pas directement pour la phase de poule de la Ligue des Champions (même si après, on connaît la suite). C’était désastreux, surtout avec les problèmes concernant Ronaldinho malheureusement, les demandes de démission de Laporta, en plus des résultats sportifs… Et à l’arrivée, avec le recul, cette très mauvaise saison a été un mal pour un bien, car il fallait faire le ménage au sein du club et Guardiola nous a offert une ère magnifique. C’est là qu’on peut se dire que sans cette saison, peut-être qu’il n’y aurait pas eu ce jeu exceptionnel orchestré par Pep (en plus d’être un excellent tacticien), pas de Busquets qui a été lancé par Guardiola (qui est un élément vital de l’équipe) et probablement pas de triplé. Même si c’est plus facile de le dire après, que ce soit dans le sport ou dans un autre domaine, c’est par des échecs ou énormes défaites que l’on se construit et qu’il y a une remise en cause. Là, on en a un exemple concret et qui a été bénéfique pour la suite au final.

AB : C’était une saison très compliquée à vivre en tant que supporter blaugrana, tout culé avait hâte que la saison se termine pour passer à autre chose. Un club avec le prestige du Barca ne peut pas se permettre de réaliser de telles saisons, la pression des résultats est immense c’est ce qui fait aussi la grandeur de ce club. Il fallait apporter de la fraîcheur et du sang neuf à la tête de l’équipe, c’est alors que Guardiola arriva.

4 – Saison 2008/2009, cette fois, c’est autour du Barca d’être champion et de gagner les deux classico. C’est la première saison de Pep, et la Dream Team colle un 2-6 mémorable, c’est le début de la PepMania, sur le coup, vous avez plus kiffer devant ce Barca ou celui de 2005?

R : Sans hésitation, je suis plus attaché au Barça 2008-2009 que celui de 2005 car j’ai plus de souvenir de cette période donc, logiquement, j’ai été plus marqué par ce Barca-là. Et puis, avec le triplé, le Clasico évoqué (notamment le sixième but signé Piqué et sa célébration qu’on ne peut pas oublier), c’était mémorable. Autre match qui me fait aussi plus adorer ce Barca lors de la première année de Pep avec la A (la saison précédente il dirigeait la B), c’est le parcours en Ligue des Champions, avec en tête, le doublé de Leo contre le Bayern en quart aller, le but inoubliable d’Iniesta à Stamford Bridge et bien sûr la finale à Rome, en particulier la tête de Messi. Surtout, c’était plus dans le côté affectif et le jeu pratiqué, même si le choix peut paraître compliqué, car le Barca de Rijkaard à qui l’on doit beaucoup de choses pratiquait aussi un très beau jeu et avec de beaux joueurs comme Ronaldinho ou Deco auxquels on s’attachait aussi très vite. Cette saison 2008-2009 était vraiment merveilleuse dans tous les points, et là, tu te rends compte non seulement que Pep a transmis l’héritage de Cruyff, et surtout, en développant l’idéologie de Cruyff, l’élève a dépassé le maître. Pep a fait de ce Barca, une équipe que le football retiendra, en premier nous supporters.

AB : J’ai plus aimé le Barca de Pep car je suis un adepte du Tiki Taka. Étant éducateur de football, je sais que c’est le modèle de jeu le plus difficile à enseigner bien qu’il paraît simple lorsqu’il est pratiqué à la perfection. Il y a tellement de principes autour du Tiki Taka qu’on se rend pas compte à quel point il est difficile de le mettre en place.

5 – La tension augmente petit à petit entre Pep et Mou, la fameuse demi-finale de LdC ou le Barça finit par l’emporter fait débat, l’expulsion de Pepe elle est justifiée pour vous?

R : Si je dois me prononcer sur l’expulsion de Pepe, avec le recul et l’objectivité ce n’est pas évident de se prononcer directement dessus. A vitesse réelle c’est impressionnant, et dans le fond, c’est quand même jeu dangereux et la faute est flagrante, après, est-ce que ça méritait un rouge direct ? Au minimum, c’est jaune puisque ce geste peut être considéré comme de l’imprudence. Le rouge dans ce genre de situation s’applique si c’est un excès de combativité, et c’est là qu’il y a débat. Alors forcément, je préfère ne pas trop me prononcer là-dessus car je n’en n’ai pas la moindre idée s’il y a un excès de combativité ou non. Cela reste avant tout de l’interprétation.

AB : Bien sûr qu’elle l’est. Il y avait un excès d’agressivité dans ce match qui aurait pu blesser gravement certains joueurs du Barca.

6 – On atteindra le paroxysme avec cette fameuse finale de supercoupe d’Espagne avec le doigt dans l’oeil de Tito mais niveau football, on avait jamais vu une telle intensité et une telle énergie des deux côtés. Vous le ressentiez comment coté Barca?

R : Les tensions entre Pep et Mourinho démontraient bien la chaleur de cette rivalité sur le banc mais aussi sur le terrain effectivement, avec de la nervosité, qui plus est dans la plus belle des coupes européennes, par exemple, lors du match aller en demi de Ligue des Champions face au Real, évoqué lors de la question précédente. Les deux équipes étaient vraiment d’un très très bon niveau technique, tactique, ce qui rendait le combat encore plus chaud, plus violent. Côté Barca, on ressent beaucoup de choses forcément, on vibre plus, surtout dans ce genre de match particulier et spécial. Et surtout, ce sont des matchs comme tu le dis, où « on avait jamais vu une telle intensité et une telle énergie des deux côtés », ce qui rend le match plus spectaculaire et aussi plus stressant pour nous supporters.  D’un côté, cette atmosphère tendue où les fautes sont récurrentes peuvent vite devenir agaçante et rendre nerveux plus rapidement, mais d’un autre côté tu veux voir cela car un Clasico, c’est une sorte de guerre et on veut voir les joueurs de l’équipe qu’on supporte jouer ce match comme s’ils jouaient leur vie, et l’honneur de tout un club et une ville.

AB : Tout est dit, c’était simplement des matchs de football comme on les aime, à supporter c’était très difficile car tout pouvait se passer dans ce match, le palpitant était très élevé

7 – Saison 2011/2012, jamais le Barca et le Real ne semblaient aussi proche en terme de niveau, certains supporters du Real diront même que leur équipe est supérieur au Barca, t’en penses quoi ?

R : Le Real 2011-2012 fait une saison en championnat vraiment remarquable dans le jeu et aussi sur le plan comptable, ce n’est pas rien quand tu atteints les 100 pts. Après en confrontation directe avec le Barca, il n’y avait pas de supériorité pour moi, c’était plus du 50-50 tellement les deux équipes étaient fortes sur le plan national et même à l’échelle européenne. Le Real n’a gagné qu’une fois sur les quatre Clasico de cette saison, même si leur seule victoire (en Liga au Camp Nou) est majeure pour eux car ça leur permet de valider quasiment le titre. Hors championnat, le Barca les élimine aller/retour en quart de Copa del Rey grâce notamment à la victoire acquise au match aller au Bernabeu, pour remporter cette Copa del Rey contre la très belle équipe de Bilbao dirigée par Bielsa (heureusement pour nous car on faisait saison blanche sinon). Et si on compare en Ligue des Champions, les deux équipes se font éliminer au même stade de la compétition, en demi-finale. L’élimination du Barca contre Chelsea était cruelle et traumatisante, surtout ce match retour avec les occasions ratées et le pénalty de Messi sur la barre… Bon, le Real se fait aussi éliminer dans un dénouement terrible pour eux face au Bayern aux tirs au but à domicile, mais un Clasico en finale aurait été une folie et beaucoup de monde l’attendait. Au final, tu avais ma réponse dans ta question.

AB : C’était sans doute le début de la fin de l’ère Guardiola, du moins la fin de sa domination sur Mourinho. C’était quand même le meilleur Real de l’histoire de la Liga, celui qui a atteins la barre des 100 points. Mais l’échec en Champions League en demi contre Chelsea n’a fait qu’amplifier les signes d’épuisement du Barca de Guardiola.

8 – Piqué dit avoir cassé sa télé après l’égalisation de Ramos lors de la Décima, et vous, vous avez réagi comment ?

R : J’étais aussi anéanti que lui en bon mauvais joueur. Déjà que la saison du Barca était délicate avec la saison blanche sous Tata (la fin de championnat et la finale perdue de Copa del Rey…), alors voir le Real réaliser sa Décima est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Surtout lorsque tu vis l’égalisation dans le temps additionnel contre des Colchoneros vaillants, qui plus est par Sergio Ramos que j’ai toujours détesté. Par ailleurs, discerner Simeone et Diego Costa soulever la coupe aux grandes oreilles au nez et à la barbe de Cristiano et Sergio Ramos, cela aurait été plus sympathique et drôle à vivre. Mais c’est le football et ce sport est véritablement capable de nous mettre dans tous les états, même quand ça ne concerne pas ton club.

AB : Pour ma part j’étais au stade à Lisbonne, dans le virage des supporters de l’Atletico, c’était vraiment très spécial comme atmosphère. Les supporters continuaient malgré tout de chanter, mais ils savaient au fond d’eux que leur chance de soulever la coupe aux grandes oreilles était passée.

9 – Vous préférez le Barca qui met 0-4 au Bernabeu ou celui qui met 5-0 au Nou Camp?

R : Même si gagner chez l’ennemi dans son terrain est jouissif, j’ai une préférence pour la manita à domicile. Celui du 29 novembre 2010 est l’un des plus beaux matchs auquel j’ai vibré (voire peut-être le plus beau match tant la performance fut exceptionnelle) comme un dingue. Ce Clasico m’a véritablement marqué, surtout en terme d’émotion et de niveau de jeu, c’était le grand art absolu, la perfection. Même aujourd’hui, je regarde tout le temps cette vidéo pour mon plus grand plaisir (https://www.youtube.com/watch?v=agEr41SA6nE), ou carrément la rediffusion entière du match par le biais de footballia.net (je suis généreux, je vous donne le lien, à consommer sans modération : http://footballia.net/matches/fc-barcelona-real-madrid-liga-1-division-2010-2011). S’il faut diffuser une leçon de ce qu’est un match de football parfait dans les centres de formation, ce Clasico doit faire partie des modèles.

AB : Je préfère le 4-0 au Bernabeu où tu humilies ton ennemi chez lui, c’est plus jouissif de montrer une telle supériorité au Bernabeu comme s’il s’agissait d’une vulgaire séance d’entraînement de 90.000 personnes vêtues de blanc. C’est plus significatif et plus symbolique même si des 5-0 avec un tel niveau de jeu, on en reverra plus avant des années

10 – Vous espérez quoi pour ce clasico?

R : Même si le championnat est acquis en notre faveur, ce match reste spécial et j’espère une victoire, d’une part pour l’honneur bien évidemment, et d’autre part pour rendre hommage de la plus belle des manières à Johan Cruyff. On lui doit beaucoup de choses, tant il a apporté au Barca (et au football en général, avec l’Ajax, la sélection néerlandaise), à la fois en tant que joueur (lorsqu’il arrive, il fait gagner le championnat alors que ça faisait 14 ans que le Barça ne l’avait pas remporté, avec une petite manita au Bernabeu) et surtout en tant qu’entraîneur, avec son idéologie, son football total qu’il a transmis et a permis une belle apogée avec l’ascension de la Dream Team dans la première partie des années 90. Il est toujours resté droit avec sa conception du football et voulait mourir avec ses idées. Grâce à lui (même si on peut penser que Rinus Michels l’a probablement influencé), ce magnifique jeu pratiqué perpétue et le Barca continue à pratiquer l’un des plus beaux football du monde, c’est un héritage qu’il a laissé et qu’il faut préserver. Alors, la victoire pour ce Clasico avec la manière serait magnifique pour lui rendre hommage (même si il y aura un tifo à son effigie), en plus de l’honneur.

AB : J’espère simplement une victoire du Barca pour se rapprocher encore un peu plus d’une 24ème Liga