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C’est l’un des dictons qui ont accompagné la carrière de Marcelo Bielsa : « el tiempo te dará la razón » (le temps te donnera raison). En presque 30 ans de carrière, cette phrase a souvent suivi celui qui a cassé tous les codes de notre bonne vieille Ligue 1. Huit mois après son départ, l’heure est venue de vérifier si le temps lui a vraiment donné raison. Retour sur les principales innovations et déclarations de l’entraîneur préféré de ton entraîneur préféré.

« Un homme avec des idées nouvelles est un fou jusqu’à ce que ses idées triomphent » a dit un jour le Socrate de Rosario. Son seul tort a finalement été de ne pas réussir à faire triompher son équipe jusqu’au bout. Car qu’importe que Marcelo Bielsa soit considéré par les plus grands coachs du monde (Guardiola, Simeone pour ne citer qu’eux), où qu’il ait fait de l’OM une équipe pratiquant l’un des plus beaux footballs du monde pendant quelques mois. Si le corporatisme français a décidé que Bielsa n’était qu’un bon à rien, ils avaient probablement raison.

C’est ainsi que Pascal ‘El Saboyano’ Dupraz nous a expliqué que Bielsa s’était moqué du football pour avoir osé aligner plus de 4 joueurs offensifs dans son onze de départ. Pierrot ‘En Europe ? Une zuzette’ Menes avait également analysé la situation avec beaucoup d’objectivité : « le gros Bielza il rezteaziszurzaglazière tout le match et en pluz il ne parle même pas franzais, ezpliquez-moi ze qu’il fout là ». L’espace d’un an, Marcelo Bielsa a pourtant révolutionné un championnat qui n’a jamais mesuré la chance qu’il avait de posséder un entraîneur comme lui.

Les innovations tactiques

Jérémy Morel : 10 ans en central ça passera vite

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Tonton Marcelo est d’abord connu pour réussir à tirer le maximum des joueurs qu’il a à sa disposition, et ainsi les aider à progresser. Les joueurs marseillais n’ont pas dérogé à cette règle. S’ils ont globalement tous progressé aux côtés d’El Loco, deux joueurs ont totalement été réinventés par le Jean-Marc Furlan argentin. Jérémy Morel, pêcheur la semaine, latéral gauche à temps partiel le week-end est ainsi devenu un des meilleurs défenseurs centraux du championnat.

Élément clé du système de Bielsa, il fut d’ailleurs le défenseur central le plus utilisé, avec 28 matchs de championnat dans l’axe, et 3 passés sur le côté gauche de la défense. L’ancien coach de l’Athletic Club a expliqué ce replacement par les qualités aériennes de  Morel : « Un défenseur central a besoin d’un bon jeu aérien. Pourtant, Jérémy Morel est notre meilleur joueur de la tête malgré sa taille. Il a toutes les facultés d’un défenseur central. Tout d’abord, il aime prendre la balle à l’adversaire. Il est rapide et a beaucoup d’anticipation. » Mais l’ancien Lorientais s’est également rendu indispensable par sa qualité de relance, extrêmement importante dans le système de jeu de Bielsa. Ses performances lui ont permis de retrouver la Ligue des Champions en signant à l’OL, où il a retrouvé une régularité au poste de latéral.

L’avènement de Dimitri Armando Payet, dit « El Payetazo »

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Le deuxième joueur transformé par Marcelo n’est autre que son compatriote argentin Dimitri Payet. Auparavant intermittent du spectacle que l’on retrouvait une fois toutes les 3 semaines dans Vendredi Tout Est Permis, Dimitri Payet est aujourd’hui un simple génie du ballon rond. Sous les ailes de Tonton Marcelo, Dimitri est donc passé d’ailier de niveau international ou remplaçant de CFA selon ses envies à Zinédine Zidane avec une crête.

Son niveau exceptionnel et sa régularité retrouvée ont fait de lui le maître à jouer d’une des équipes les plus attractives d’Europe. Au total, 7 buts et 16 passes décisives faisant de l’Esturgeon de Saint-Pierre le meilleur passeur du championnat. Preuve de son importance, Payet n’a raté que 2 matchs dans la saison : face à Lille, lorsque, coupable d’un manque d’implication, Bielsa l’avait envoyé en vacances plus tôt que prévu, et à Nantes, où il avait été suspendu suite à son coup de sang après OM – OL.

Finalement parti du côté de West Ham en brisant le petit cœur des marseillais, Dimitri met the best league in the world à ses pieds : 9 buts, 8 passes (13 buts, 11 passes en tout), en ayant raté 2 mois de compétition. Il est aujourd’hui l’un des meilleurs joueurs d’Angleterre et Dimitri devrait même avoir un rôle clé à la Copa América aux côtés de Leo Messi et Paulo Dybala. Merci Marcelo.

Le 3-3-3-1, l’exception à la règle ?

La principale innovation tactique de l’argentin reste le 3-3-3-1, bien loin des 4-3-3 « vous dites qu’il y a 3 milieux défensifs mais vous ne dites pas qu’il y a aussi 3 attaquants » ou des 4-2-3-1 « on joue quand même avec 4 joueurs offensifs » concoctés par nos entraineurs français.Une tactique permettant de s’adapter aux équipes jouant à 2 attaquants afin de conserver un joueur supplémentaire en couverture. Une adaptation forcée par la volonté d’utiliser le marquage individuel, point clé de la tactique de Bielsa.

Ce système fut également le 4e point le plus critiqué de l’ère Bielsa, juste après le fait qu’il ne parlait pas français, ne regardait pas les journalistes dans les yeux, et qu’il n’ouvrait pas les entrainements au public.

Les chiffres montrent en effet que le 3-3-3-1 fut beaucoup moins efficace que le 4-2-3-1. L’OM a disputé 13 rencontres de championnat avec une défense à 3, pour 5 victoires, 3 nuls et 5 défaites, soit un ratio d’1.38 point par match, bien loin d’être suffisant pour jouer l’Europe : sur 38 matchs, cette moyenne de points aurait permis à l’OM de terminer seulement neuvième, avec environ 52 points. C’est donc avec le 4-2-3-1 que l’OM a glané la majeure partie de ses points : en 25 matchs, l’OM s’est imposé 16 fois, pour 3 nuls et 6 défaites, soit une moyenne de 2.04 points par match, un rythme qui aurait permis à l’OM de terminer à la 2nde position.

Pourquoi une telle différence entre les deux systèmes ? Bizarrement, la réponse n’est pas celle que l’on imagine : les Marseillais ont encaissé moins de buts lorsqu’ils évoluaient à trois défenseurs, avec 1.07 but par match de moyenne contre 1.13 but par match pour le 4-2-3-1. Lorsqu’il défendait son 3-3-3-1, Bielsa affirmait d’ailleurs régulièrement qu’il permettait de mieux défendre. C’est dans la construction des attaques que la différence des 2 systèmes s’est faite ressentir : l’OM a seulement inscrit 1.46 but par match en 3-3-3-1, alors que l’équipe tournait à 2.28 but par match en 4-2-3-1.

Marcelo Bielsa l’a dit lui-même en conférence de presse : « la méthode est sans importance, seul le résultat compte ». Si son 3-3-3-1 peut donc être considéré comme un échec, il faut cependant souligner le fait qu’il a eu un impact positif sur l’ensemble du championnat la saison dernière. Nombreuses sont en effet les équipes qui ont adopté un système plus offensif, souvent à 2 attaquants, dans le but de mettre l’OM en difficulté.  Certaines, comme Nantes, ont réussi leur coup. D’autres, comme Lens ou Metz ont passé une heure et demie compliquée. Les idées tactiques d’El Loco ont soufflé un vent de fraîcheur sur la Ligue 1 qui n’a malheureusement pas duré bien longtemps.

Les prophéties d’El Loco

Le séjour en France de l’ancien sélectionneur du Chili a également été marqué par ses nombreux discours, aperçus lors des conférences de presse mais aussi dans Objectif Match. Une à deux fois par semaine, l’argentin a ainsi étalé sa connaissance incroyable du football, avec une certaine précision.

« Je vais prendre Mascherano »

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L’histoire de la célèbre expression « El tiempo te dará la razón » débute ainsi. Juin 2003, Bielsa, alors sélectionneur de l’Argentine, décide de passer un coup de fil à Leonardo Astrada, entraineur de River Plate. El Loco prépare un match face à l’Uruguay et il décide donc de faire confiance à un joueur tout juste âgé 19 ans : Javier Mascherano.

L’anecdote n’a rien d’exceptionnel quand, en 2016, on retrace la carrière d’El Jefecito. Pourtant, à cette époque, Mascherano n’a pas encore débuté chez les pros. Lors de son appel à Astrada, Bielsa explique son choix :

  • « Je voulais t’informer que je vais convoquer le jeune Javier Mascherano qui joue avec la réserve. J’ai demandé à la fédération de le convoquer mais elle ne l’a pas fait, alors je vais le faire moi-même.
  • Mais Marcelo, il n’a même pas encore débuté avec les pros.
  • Le temps me donnera raison. »

13 ans plus tard, le petit Mascherano est devenu l’un des piliers du Barça et possède un palmarès plutôt pas dégueulasse : plus de 100 sélections avec l’Albiceleste, champion olympique, double champion d’Europe et champion du monde des clubs, sans compter les nombreux titres nationaux. Et une personne l’avait vu venir.

« Les meilleures équipes du monde vont acheter 15 joueurs de L1 de moins de 25 ans »

Manchester United FC v VfL Wolfsburg - UEFA Champions League

Fin décembre 2014, Marcelo Bielsa est interrogé sur le niveau du championnat français. Sa réponse est flatteuse : « Je crois que le football français possède les meilleurs jeunes joueurs du monde, il me semble que c’est la chose qu’on peut retenir de cette ligue. Et les meilleurs clubs du monde vont acheter 15 joueurs de moins de 25 ans de cette ligue ».

Bingo. À l’intersaison, 13 joueurs de moins de 25 ans prennent leur envol : Ngolo Kanté (24 ans), Divock Origi (20 ans), Jordan Ayew (24 ans), Clinton Njie (22 ans), Geoffrey Kondogbia (22 ans), Anthony Martial (20 ans), Yannick Carrasco (22 ans), Jordan Veretout (22 ans), Jordan Amavi (21 ans), Lucas Digne (22 ans), et trois marseillais, Gianelli Imbula (23 ans), ainsi que Florian Thauvin et Mario Lemina (22 ans). Cet hiver, deux autres joueurs de moins de 25 ans ont quitté la France, portant ainsi le total à 15 : Wahbi Khazri (24 ans) et Abdoulaye Doucouré (23 ans).

La liste devrait s’alourdir cet été puisqu’il sera difficile pour les clubs français de conserver leurs joueurs les plus prometteurs, comme Ousmane Dembele (18 ans), Fabinho (22 ans), Bernardo Silva (21 ans), Nabil Fekir (22 ans), Thomas Lemar (20 ans), Vincent Koziello (20 ans), ou encore Benjamin Nivet (Jeunesse Eternelle), pour ne citer qu’eux.

« Si tu veux devenir un des meilleurs du monde, parle avec Morel et Fanni »

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Ce fut l’image la plus marquante que les caméras d’Objectif Match aient pu capter la saison dernière. Marcelo Bielsa se lance, devant son groupe, dans un discours sur la réussite dans le football, et s’adresse plus particulièrement à Benjamin Mendy : « Mendy sait déjà qu’il deviendra un grand joueur, mais ce qu’il ne sait pas encore, c’est ce que sait Morel. Si Mendy intègre cela, il deviendra l’un des meilleurs latéraux du monde. Mais il n’y a aucune certitude que cela arrive. Si tu veux être l’un des meilleurs du monde, parle avec Morel, et parle avec Fanni. Je sais ce que je dis, ça fait 40 ans que je côtoie des joueurs. Tu dois te servir de leur expérience. »

Son analyse fait le tour du monde : « Être le meilleur t’enlève une part de bonheur. Ça t’enlève du temps avec ta femme, avec tes amis. Vous vous trouvez devant un grand dilemme : vous avez beaucoup d’argent, mais vous n’avez pas le temps pour en profiter, ni le temps d’être heureux. La réussite t’enlève la possibilité d’être heureux. Mais ça c’est un choix. Et lui (Mendy) qui a 20 ans ne sait pas qu’il peut faire ce choix si ceux qui sont déjà passés par là ne lui disent pas. S’il ne veut pas devenir le meilleur du monde, c’est quoi le problème ? Il n’y a aucun problème, mais vous devez le savoir. »

Une fois de plus, tonton Marcelo avait visé bien juste, et le cas Benjamin Mendy résume aujourd’hui parfaitement la situation : en constante progression avec Bielsa, l’international espoir connaît actuellement une saison en demi-teinte entre blessures et sorties nocturnes trop fréquentes que lui reprochent les supporters et que lui reprochait Michel. L’histoire ne dira pas s’il a parlé avec Morel et Fanni ou s’il a préféré prendre conseil auprès de son nouveau coéquipier, l’illustre DJ Paolino, mais Mendy semble avoir fait le choix de ne pas devenir le meilleur du monde.

« Je viens de démissionner de mon poste d’entraîneur de l’OM »

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La vérité sur la fameuse réunion concernant la prolongation de contrat de l’entraîneur argentin, qui l’a finalement poussé à remettre sa démission à l’issue de la première journée de championnat éclatera peut-être un jour. En attendant, on ne peut pas dire que Marcelo Bielsa se soit trompé le 8 août 2015 à 23h16 (heure du tweet le plus triste de l’histoire de Twitter selon mes statistiques).

Neuf mois plus tard, le bilan de la saison marseillaise fait mal aux yeux. Si le club a encore l’occasion de sauver sa saison en disputant le 21 mai prochain la finale de la Coupe de France, l’OM n’a validé son maintien qu’à 2 journées de la fin grâce à l’aura exceptionnelle de son entraineur Franck « El Fada » Passi #Passismo. Michel a été licencié pour faute grave, Vincent Labrune s’est découvert une passion pour le billard, Margarita Louis-Dreyfus a mis le club en vente et Marcelo sirote tranquillement un petit jus d’orange sous le soleil de Rosario, alors que l’intersaison s’annonce agitée entre fins de contrats, retours de prêts et départs pour compenser les pertes. Bielsa l’avait-il vu venir ? Difficile à affirmer mais une chose est sûre, le temps lui a donné raison.

@TPedrajas