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Nous sommes en octobre 2015. La tension est à son comble du côté de Hoffenheim, club de quartier de la petite ville allemande de Sinsheim (35.000 habitants). L’équipe végète alors à la 17ème place du classement de Bundesliga après dix journées et semble partie pour une saison des plus compliquées. Markus Gisdol, entraineur du club depuis plus d’un an est limogé et l’expérimenté Huub Stevens reprend l’équipe. Le message est clair : éviter la relégation avec l’aide d’un coach dont la réputation n’est plus à prouver. Mais le club du mécène Dietmar Hopp fait aussi passer un autre message ce jour là. Julian Nagelsmann, 28 ans et entraineur des U19 de son état prendra la tête de l’équipe au début de la saison 2016/2017.

L’annonce a l’effet d’une bombe en Allemagne : Nagelsmann serait en effet le plus jeune entraineur de l’Histoire du championnat, si l’on exclut Bernd Stöber qui avait occupé le poste d’entraineur à Sarrebruck en 1976 pour la durée d’un match. Si Hoffenheim privilégiait l’expérience de Stevens pour se sortir d’une saison bien mal embarquée, le club annonçait la couleur pour l’avenir en misant tout sur la nouvelle génération. Donner la chance à de jeunes coachs est une pratique de plus en plus courante en Allemagne, qui doit entre autres sa popularité aux succès des Klopp, Tuchel ou autres Weinzierl. Mais penser que Hoffenheim ne fait que suivre une mode en donnant les clés du club à un entraineur si jeune serait faire injure aux qualités humaines et à la science tactique de Nagelsmann.

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Les débuts en Bundesliga ont finalement eu lieu plus tôt que prévu pour le natif de Landsberg am Lech en Bavière. Huub Stevens se voyait obligé d’annoncer sa démission pour des problèmes de santé et abandonnait le club dans une situation tout aussi dramatique que lorsqu’il en avait pris les commandes. Toujours avant-dernier du championnat, Hoffenheim n’avait pas réussi son pari à se sortir de la zone de relégation grâce à la rigueur défensive prônée par le technicien néerlandais. Nagelsmann, qui devait pourtant terminer sa formation nécessaire à l’obtention de la licence pour entrainer en Bundesliga, se voyait propulsé sur le devant de la scène dans une situation pour le moins compliquée.

Obligé de jongler entre les entrainements, les analyses et les examens, force est de constater que les premières semaines de Nagelsmann à la tête de l’équipe ont été impressionnantes à tous les niveaux. Les résultats, avant tout, sont spectaculaires. L’équipe qui n’avait jusque là remporté que deux matchs cette saison, a renoué avec le succès en signant pas moins de six victoires et deux nuls en dix matchs de championnat, pour deux défaites seulement. Depuis qu’il est entraineur, Hoffenheim a engrangé 20 points sur 30 possible, synonyme de troisième meilleur bilan de Bundesliga sur cette période (derrière les inévitables Bayern et Dortmund).

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Mais outre les simples résultats, ce sont les idées, les méthodes et le courage de celui que les médias britanniques surnomment « Babyface » qui forcent l’admiration. Menacé par la relégation, le jeune technicien n’a pas hésité pour autant à imposer un changement de style radical à son équipe, transformant une équipe plus préoccupée par l’assise défensive que l’attaque en une formation déployant un jeu offensif séduisant. Son ancien adjoint chez les U19, Matthias Kaltenbach, liste les principes de l’idée de jeu de Nagelsmann comme suit : « Une récupération agressive du ballon combinée à une transition rapide vers l’avant. Il préfère avoir la possession dans la moitié de terrain adverse, à travers un jeu rapide, simple, en deux touches de balle. »

Pour mettre en place ces idées, Nagelsmann n’hésite pas à expérimenter. Ainsi, il a utilisé pas moins de cinq schémas différents lors de ces dix rencontres, jonglant entre le 4-3-3, le 4-2-3-1, le 5-3-2 ou encore un 3-5-2 à faire pâlir un certain coach Français. Il a également installé une rotation importante entre les joueurs, multipliant les chances pour les jeunes et adaptant systématiquement sa formation à l’adversaire du jour et aux problèmes posés par l’équipe affrontée. Il innove de plus dans l’utilisation de ses joueurs, les faisant évoluer à des postes qu’ils n’avaient jusque là jamais occupé dans leur carrière, s’il juge que cela apporterait un plus à l’équipe. C’est notamment le cas du jeune Philipp Ochs, attaquant de formation qui s’est vu devenir latéral du jour au lendemain, ou encore de Kevin Volland qui a du prendre le rôle de milieu latéral gauche dans le 3-1-4-2.

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Nagelsmann impressionne également par sa capacité à gérer le groupe. Sa jeunesse ne semble poser aucun problème au vestiaire avec lequel il reste proche, tout en prenant soin de se démarquer comme figure d’autorité. Cela lui a valu le respect des jeunes joueurs, mais aussi de vétérans comme Kuranyi qui ne joue pourtant aucun rôle dans les plans de l’entraineur. Kaltenbach, qui redeviendra à nouveau l’adjoint de Nagelsmann en équipe première la saison prochaine, décrit le jeune entraineur comme « très sûr de lui et avide de savoir » et lui atteste comme principale qualité « l’art de reconnaître et nommer les choses en peu de temps ». Ambitieux et méticuleux, le nouveau phénomène des bancs de Bundesliga ne cesse de faire un travail sur soi pour devenir toujours meilleur. Il a par exemple sciemment travaillé son langage pour mieux expliquer ses idées aux joueurs, et appris à canaliser son caractère émotionnel pour l’utiliser à bon escient.

La science tactique, Nagelsmann se l’est procurée en partie chez l’entraineur de Dortmund Thomas Tuchel, pour qui il avait été analyste vidéo pendant une saison. Ce même Tuchel a d’ailleurs joué un rôle important dans la décision de Nagelsmann de devenir entraineur professionnel et il lui est à ce jour reconnaissant : « J’ai beaucoup appris cette année. Tuchel a contribué à mon choix pour mon avenir professionnel. » Mais le modèle de Nagelsmann est un autre entraineur, le même que celui de Tuchel: Pep Guardiola. Il respecte tout particulièrement la personnalité du technicien catalan et la qualité du jeu que le FC Barcelone a proposé sous ses ordres. Approché par le Bayern pour les équipes de jeunes l’été dernier, Nagelsmann aurait été bien tenté par l’aventure et aurait eu l’occasion de côtoyer de près son modèle. Dietmar Hopp s’est toutefois opposé à un départ, pour le plus grand bonheur de Hoffenheim et de la Bundesliga, qui y gagne ainsi un technicien des plus captivants.