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Sans vouloir casser la merveilleuse ambiance qui flotte sur le football européen depuis quelques semaines, je déteste Leicester.

Leur sacre, officialisé il y a déjà plusieurs journées de championnat après une course à deux haletante avec Tottenham (qui réussira tout de même à finir troisième derrière Arsenal…) a fait souffler un vent de fraîcheur sur un football européen de plus en plus cadenassé par le pouvoir financier des locomotives de chaque championnat. Logique donc que le charme opère sur la plupart des amateurs de football que nous sommes.

Au risque de passer pour un désagréable cheveu dans la soupe (ou dans la chorba, selon l’héritage de chacun…), je n’ai aucune sympathie pour cette « valeureuse, courageuse, merveilleuse, intergalactique, présidentielle, Jamie Vardy au Real, majestueuse et magnifique équipe de Leicester ». L’exploit en lui même ne souffre d’aucun débat possible. Qu’une équipe qui était lanterne rouge lors de l’exercice précédent (avant de se sauver dans les ultimes journées) puisse ne serait-ce que se mêler à la course au titre du championnat le plus riche et compétitif d’Europe est un phénomène en soi.

Gagner avec une approche de relégable

Est-ce que Leicester mérite son titre ? Sans aucun doute. Est-ce que l’histoire mérite d’être érigée au panthéon du football ? Moins sûr.

Si chaque phénomène a ses causes et ses paramètres, Leicester s’explique par un entraîneur qui a eu l’intelligence de ne jamais se projeter plus loin que le match suivant même quand les projecteurs étaient braqués sur lui. Ranieri ayant connu trop d’échecs dans sa carrière avec des groupes au potentiel bien meilleur que celui des Foxes, avoir une approche pragmatique dans une saison aussi folle était la solution de sûreté. Lorsqu’on aborde 38 matches de championnat comme 38 finales, il est possible de fédérer un groupe pour n’importe quel objectif (regardez le Liverpool de 2013/2014…). Jouer la survie même quand le fauteuil de leader est plus que confortable, peu d’équipes peuvent se le permettre.

Si le titre de Leicester restera ancré dans les mémoires pour toujours, c’est bien parce qu’il est unique. Les exemples de promu ou d’équipe du ventre mou qui grimpent de manière exponentielle au classement après un rachat sont légion. Mais les exemples d’équipes qui passent de premier non-relégable à champion dès l’exercice suivant, sans changement significatif de son organigramme, ni changement dans son effectif de joueurs, sont assez rares pour être soulignés. À moins qu’acheter N’golo Kanté en juillet soit synonyme de trophée dès le mois de mai suivant ?

Si l’histoire de Cendrillon peut faire chavirer les coeurs, elle est à relativiser sur plusieurs points, le premier étant celui de la puissance financière. Si évidemment, Leicester n’a pas les actifs monétaires des cadors du championnat comme les deux Manchester ou Arsenal, il suffit de jeter un coup d’oeil rapide aux rétributions de la saison précédente pour porter un gros coup au mythe du petit poucet.

Chelsea, champion a touché environ 126 millions d'euros, contre 92 millions pour Leicester. Pas mal pour un "petit poucet" ?
Chelsea, champion a touché environ 126 millions d’euros, contre 92 millions pour Leicester. Pas mal pour un « petit poucet » ?

Si l’écart financier existe réellement, la répartition plus qu’égalitaire des ressources permet à n’importe quelle équipe qui possède un semblant de projet sportif (rare en Premier League, certes) d’exister au haut niveau, et pourquoi pas au sommet. Voilà déjà de quoi relativiser la belle histoire. Sans oublier, au delà des questions de droits TV (un budget se compose de nombreuses autres composantes) que le propriétaire de Leicester, Vichai Srivaddhanaprabha possède une fortune personnelle de 2,2 milliards de dollars, la neuvième fortune de Thaïlande selon Forbes.

Champion par défaut

Leicester a fini la saison avec 26 victoires, 12 nuls et 3 défaites. Ce sont des faits et personne ne les contestera. Mais comme David Ginola le résumait à la fin de la saison sur Canal+, l’histoire de Leicester est belle parce qu’elle ne se reproduira probablement jamais. La Premier League sort de 3 saisons de transition très difficiles pour chacun de ses top-clubs (moins difficiles pour Chelsea, certes) et il est difficile d’envisager que le phénomène connaisse un second épisode. Sans faire l’inventaire de chacun, il est peu probable que les Blues connaissent une saison aussi catastrophique que celle qui vient de s’achever, surtout sous la houlette de Conte. La puissance financière colossale de Manchester United lui permettra de rapidement revenir sur le devant de la scène, surtout après le limogeage prochain (ou pas ?) de Louis van Gaal. Manchester City connaîtra probablement un cycle de succès du même genre sous Guardiola après une dernière saison très compliquée sous Pellegrini pendant que le projet de Klopp à Liverpool devrait permettre eux Reds de dépasser la huitième place. Et Arsenal devrait… enfin bref. 

Dire que Leicester a profité d’une des saisons de Premier League les plus faibles du XXIème siècle ce n’est pas minimiser leur succès, c’est un paramètre à prendre en compte dans l’analyse de leur épopée. La Premier League connait bel et bien une période de transition sans précédent. Ajoutez à cela, l’entrée en vigueur du nouveau contrat TV et vous comprendrez pourquoi l’assise des cadors de la League devrait leur permettre de définitivement verrouiller leur championnat domestique aux envahisseurs du genre des Foxes. Un concours de circonstances sportives a certes ouvert la voie à un champion surprise (qu’aurait très bien pu être Tottenham) mais encore fallait-il avoir les tripes pour aller chercher un Graal plus accessible que les saisons précédentes. Là est l’exploit de Leicester : une réussite insolente dans la conquête d’un titre dont personne ne voulait vraiment (ou ne pouvait vraiment aller chercher?).

Une fois pour toujours

Le problème des articles de ce genre, c’est qu’ils ne montrent rien de plus que de la mauvaise foi. Aujourd’hui les seules vérités objectives sont que l’ancien relégable Leicester a gagné la Premier League avec 81 points, qu’un jeune joueur rejeté par tous les échelons du football français nommé Riyad Mahrez a été élu meilleur joueur de Premier League, que Jamie Vardy, ancien repris de justice plus habitué à jouer dans de sombres divisions anglaises pour un salaire de 50 euros par semaine et qui termine finalement la saison à une petite longueur seulement d’Harry Kane au classement des buteurs. Vardy qui ira à l’Euro avec sa sélection…

On n’enlèvera jamais cet exploit à une petite ville industrielle, qui, depuis 1929, n’espérait plus de sacre national. De la même manière que personne ne sera en mesure de contester le travail de Ranieri sur un groupe que personne ne donnait gagnant. Elle serait finalement-là la force de Claudio Ranieri, le « Tinkerman » (le bricoleur, ndlr), tirer le meilleur d’un effectif, qui, sur le papier, n’était pas à la hauteur des plus prestigieuses écuries anglaises.

L’avantage d’une épopée fantastique c’est que si elle donne des contes et fééries à raconter pour l’éternité, elle donne surtout une bonne leçon aux preux chevaliers en armure dorée qui n’ont pas réussis à ramener la belle que tout le monde convoitait.