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Hier soir, 90ème minute, stade Vélodrome. Sur un centre d’Adil Rami, le petit Griezmann place une tête rageuse qui vient libérer le peuple français. Cinq minutes plus tard, c’est notre héros national, Dimitri Payet, qui vient faire trembler les filets sur un contre éclair. La France fait illusion au tableau d’affichage, mais le contenu n’y est pas. Car il est une manie, en France, de sortir de son chapeau un dispositif nouveau, jamais réellement testé, et de le placer dans un moment crucial. Adoubé par une partie de la presse à l’annonce de la composition, le 4-2-3-1 a été détruit par cette même partie 90 minutes plus tard. Alors oui, il a été un cuisant échec, mais un échec que l’on a voulu, que l’on a cherché, et qu’il faut maintenant expliquer.

Finalement, le 4-2-3-1, ce ne sont que des chiffres, des noms, placés sur une feuille. Ce dispositif a déjà fait ses preuves, à l’instar de l’équipe nationale espagnole depuis 2006, qui l’utilise en adaptation du 4-3-3 barcelonais. Alors qu’est-ce qui a fauté, si ce n’est pas le dispositif ?
L’animation que le sélectionneur a voulu y mettre, certainement. Qu’elle soit offensive ou défensive. Voilà le réel problème. C’est la tactique qui a pêché côté français hier, et rien d’autre. Mais qu’est-ce qui n’a pas fonctionné alors, dans cette tactique ?

Didier Deschamps avait choisi ce dispositif, pour permettre une meilleure occupation sur la largeur du terrain, et un apport offensif plus net et important. Mais les ailiers Coman et Martial n’ont pas su déborder et faire parler leur technique. Ils étaient censés déborder, pour créer des décalages, avec notamment les latéraux, mais ont été trop timides pour espérer faire des différences. La pression de l’événement peut-être, eux qui n’avaient jamais été titularisés dans une grande compétition avec la France. En rentrant trop souvent dans l’axe, ils n’ont pas pu garder les opportunités de relais offensifs avec Dimitri Payet, placé en 10 hier, ou encore avec Olivier Giroud, qui n’a pas été assez tranchant dans son dernier geste. Leurs nombreuses rentrées au coeur du jeu ont même obligé le meneur français à décrocher pour toucher des ballons, alors que Deschamps lui taraudait de remonter plus près de l’attaquant, presque en faux numéro neuf. Résultat, trop de touches de balle pour les éléments offensifs du onze français, qui ne parviennent pas à emballer le match, avec un jeu trop lent et individualiste. La France ne se procure aucune occasion dans les trente premières minutes du match, et se fait même peur à plusieurs reprises.

Plus bas, ce sont les deux milieux défensifs du 4-2-3-1, encore appelés « doble pivote » en espagnol, qui n’ont pas répondu présent dans leur apport offensif. Placés juste devant la défense pour assurer une certaine solidité, il aurait été intéressant que l’un d’eux tente des percées pour casser le premier rideau et créer des décalages. Malheureusement, avec des profils relativement identiques, Kanté et Matuidi sont plutôt des récupérateurs de ballon, physiques mais peu techniques. C’est pourquoi, il aurait fallu, contrairement à ce que pensait la plupart des quotidiens français, aligner un profil plus physique tel que Kanté, aux côtés d’un profil plus atypique comme Pogba. Sans perforateur, le « doble pivote » creuse involontairement un fossé entre les six joueurs défensifs et les quatre joueurs offensifs. A partir de ce moment-là, il est difficile de proposer un jeu rapide et direct, sans liant entre ces deux blocs.

Conséquence direct de ce dispositif, le replacement de Dimitri Payet en numéro dix, très proche de l’attaquant. Il ne faut pourtant pas être un génie pour voir que l’ex-marseillais a mis ses deux buts dans l’Euro 2016, en venant de l’extérieur pour finir sur un enroulé intérieur. Au cœur du jeu, il n’avait pas la possibilité de faire cet enchaînement. Comme tout top player, il a tout de même surnagé à ce poste, mais n’a pas pu écraser ses adversaires comme il l’a fait contre la Roumanie. Replacé à gauche à l’entrée de Paul Pogba, il a pu éclaboussé de son talent la rencontre, avec un but en prime et un deuxième titre d’homme du match.

En deuxième période, suite à la sortie de Martial, le sélectionneur replace l’équipe en 4-3-3. Le jeu devient alors beaucoup plus intéressant. Multipliant les passes et les combinaisons à trois, le ballon avance plus vite et les occasions sont là. Le milieu de terrain, dynamité par la rentrée de Pogba, apporte enfin le soutien offensif que l’on espérait tant. La France termine le match avec onze occasions franches au compteur, dont la plupart en seconde période.

L’amination défensive reste aussi à travailler. Plutôt solide derrière, c’est surtout le contre pressing, encore appelé « gegenpressing », qui pourrait être intensifié. La France ne possède peut-être pas le bagage physique pour parvenir à presser sonadversaire durant 90 minutes, mais il pourrait être précieux de savoir le faire par intermittence, pour gêner et perturber les relances adverses qui ne s’y attendraient pas. A l’image des quinze dernières minutes, où le pressing permet de récupérer des ballons hauts, et de mener des attaques moins fatigantes et plus efficaces.

Malgré toutes ces imperfections que le sélectionneur gommera certainement d’ici le match de dimanche, de nombreux enseignements positifs peuvent être tirés de cette rencontre. A commencer par les nouvelles performances XXL de Payet et Kanté, dans leurs styles respectifs. 94% de passes réussies, 94 passes et 4 interceptions pour le milieu de Leicester. 41 passes, 6 occasions créées, 3 tirs et 1 but pour la pépite londonienne. Derrière, la paire Rami-Koscielny a été plus que rassurante, avec une communication et une entente qui ne cesse de s’améliorer de jour en jour. Les deux joyaux, placés sur le banc, ont boosté le collectif grâce à leurs entrées. A la passe sur le deuxième but, Pogba a prouvé de nouveau qu’il était un pilier indispensable, tout comme Griezmann, buteur et libérateur de tout un peuple.

Même avec tout ça, « on vous aime », comme le dirait Pascal Dupraz. Hier soir encore, vous nous avez fait vibrer. Au bout du suspense, mais nous avons rêvé quand même, car la France entière est derrière vous, et cette France entière a hurlé quand Grizou a décidé de couper le centre de Rami.