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C’était un match comme on n’en fait presque plus, un vrai match de foot, avec un bon arbitre, qui laissait jouer quand il le fallait, ainsi que deux équipes qui ont fait honneur à la célèbre citation de Bill Shankly, le légendaire entraîneur de Liverpool: « Le football n’est pas une question de vie ou de mort, c’est quelque chose de bien plus important que cela ».
C’était un quart de finale de l’Euro et c’était un match ouvert, dans lequel 22 joueurs prenaient des risques, puis posaient le jeu, faisaient tourner le ballon, puis attaquaient à nouveau, comme pour faire durer le plaisir. Pour que personne dans ce stade lillois, ni les fans belges, ni les fans gallois, ne regrettent ce moment passé tous ensemble, quelques mois après les attentats de Bruxelles, quelques années après le suicide de Gary Speed, l’ancien sélectionneur du pays de Galles.
C’est beau à en pleurer et c’est pour ça qu’Aaron Ramsey, même s’il sera suspendu pour la demi-finale la plus improbable de l’histoire de l’Euro, a regardé le ciel en souriant, au coup de sifflet final. Il pensait à Speed, tout comme Chris Coleman, le sélectionneur qui a remplacé au pied levé son ami Speed, son ancien compagnon de chambrée. Parce que tout là-haut, dans les étoiles, il y a des gars qui sont certes morts mais qui aiment toujours le foot, alors lorsqu’ils peuvent donner un coup de main à leurs potes, ils le font volontiers.
Les trois buts gallois, ce vendredi soir, étaient trois hommages parfaits à Gary Speed et au football britannique. Le premier but, cette tête rageuse du capitaine Ashley Williams, a permis aux Gallois d’égaliser avant la mi-temps et de rendre l’espoir à tout un peuple, dont plusieurs milliers de chômeurs qui ont voté non à l’Europe et sont en train de passer les plus belles vacances de leur vie, à crédit, en buvant des bières dans un pays, la France, qui les a accueillis à bras ouverts.
Le deuxième but de Hal Robson-Kanu, fils caché de Bryan Robson et Nwankwo Kanu, subtil cocktail de technique et de pragmatisme, est aussi un hommage à Johan Cruyff, avec un passement de jambes en pleine surface que n’aurait pas renié le grand Batave à la mèche rebelle et aux yeux de braise, emporté cet hiver par le cancer. Le gars n’a pas de club en ce moment, mais ça ne devrait pas durer. Le troisième but lui, cette tête du remplaçant Sam Vokes, modeste attaquant de Burnley, a définitivement mis fin aux espoirs belges tout en rendant un semblant d’honneur aux cousins anglais, à cette Premier League richissime qui a chuté en 8e de finale quelques jours plus tôt. Le coup de tête rageur d’un inconnu total, cinq minutes avant la fin du temps règlementaire, une sorte de cerise sur le gâteau, « the cherry on the cake », comme on dit outre-Manche.
Il faut aussi remercier les Belges car malgré leur deuxième place au classement mondial, avant l’Euro, ils ont respecté les Gallois de bout en bout, sans faire preuve d’arrogance et ont fait le match qu’ils devaient faire pour aller en demi-finale. Ça n’a certes pas marché, face à des Gallois habités, inspirés par Gary Speed, mais l’intention était là. D’autant plus que ça avait une autre allure, globalement, que les bouillies de football servies depuis trois semaines par les Portugais, avec un minimum d’investissement personnel et un maximum de réussite injuste, notamment face aux Croates et aux Polonais.
Il faut bien en parler à un moment ou à un autre, de ces Portugais, futurs adversaires des Gallois. Et on peut facilement comparer le sacrifice de Gareth Bale, star du Real Madrid et joueur le plus cher du monde, au service absolu de son équipe, avec le melon invraisemblable de l’infâme « CR7 », un surnom digne d’une plaque minéralogique, dont la tête est disproportionnée par rapport aux muscles et on comprend désormais pourquoi. Le coéquipier de Bale, en Espagne, pense que le Portugal doit se mettre à son service et personne n’ose le contredire, alors que cette équipe lusitanienne regorge de talents purs. Quelle arrogance individuelle, et surtout quelle bêtise collective.
Désolé les Belges, vous aviez fait un match parfait contre les Hongrois, dimanche dernier et vous méritiez vraiment votre place en quarts. Vous avez été accueillis par vos voisins lillois vendredi soir, grâce à l’opération improvisée « Adopte un Belge » et vous avez sûrement noyé ensuite votre chagrin dans le houblon. Mais vous n’auriez pas pu battre les Portugais en demi-finale, car vous auriez été pris dans la nasse et endormis par Ronaldo et ses amis pêcheurs de l’Atlantique, jusqu’aux tirs au but. Alors que les Gallois vont rentrer dans le lard des Portos, bille en tête, et vont les faire tourner en bourrique, jusqu’à la 90e minute. Il n’y aura pas besoin de prolongations ou de tirs au but, car Gareth Bale sera bien meilleur que CR7. C’est écrit, c’est sûr. Vous pouvez parier.
Merci quand même à Thibaut Courtois, le géant belge qui ressemble à un Charles de Gaulle jeune, pour tous ces beaux arrêts depuis le début de l’Euro. C’est un peu le festival des gardiens, cet Euro, avec aussi Kiraly, Neuer, Fabianski et Buffon, entre autres, et tant mieux pour les petits clubs de foot amateur qui vont enfin avoir, à la rentrée, de nombreux candidats au poste de gardien.
Au moment des remerciements, comme aux Césars ou aux Oscars, il ne faut pas oublier Michel Platini, grand footballeur et grand démagogue, qui a eu le courage d’élargir l’Europe au delà du raisonnable: 24 équipes, dont deux sur trois invitées au deuxième tour, ce qui nous permet de vivre un Euro épique, à rebondissements, dont on se souviendra longtemps. Si « Platoche » n’a pas le droit d’assister aux matches, en tribune d’honneur, on pense à lui, forcément, car cet Euro est une récompense pour l’ensemble de son oeuvre à la tête du football européen. Tout n’a pas été parfait, certes, mais du côté de l’Islande et du pays de Galles, ont peut suggérer qu’il serait judicieux d’ériger une statue de Platini, en costume UEFA, sur les places de Cardiff et de Reykjavik.
Finalement, ce match Galles-Belgique, c’était aussi un match de football « normal », à montrer dans les écoles et les centres de formation. Un match plein, intense, authentique, sans calcul, sans crainte, sans trop de stratégie, qui résume bien, en 90 minutes chrono, pourquoi les Anglais ont créé « the beautiful game »: c’était beau parce que c’était vrai, alors on s’est vraiment régalé. Merci les gars, et à bientôt.
Paul Papazian

Crédits Photos : Clive Rose/Getty Images