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Une légende est un personnage dont tout le monde se souvient, un personnage qui marque de son empreinte l’histoire au fil du temps grâce à ses prouesses toujours plus grandes les unes que les autres. Une légende s’inscrit en caractères dorés dans tous les livres afin que personne ne puisse l’oublier, dans l’optique que dans une dizaine d’années son nom soit encore prononcé. Cette définition correspond bien à Gianluigi Buffon. Lui qui traverse les âges tout en conservant ce même état de grâce qui lui permet de régner en maître aux côtés des autres grands de ce monde. Une légende parmi les légendes, voilà ce que cet homme est.

De Parma à Turin en passant par Berlin, tu as laissé une trace indélébile partout où tu es passé. Ton personnage, ton aura, ta fermeté ont fait de toi celui que l’on admire aujourd’hui, et que l’on continuera à admirer jusqu’à la fin des temps. Alors s’il te plaît ne pleure pas Gigi, tu dois rester fort, comme tu l’as toujours fait. Tu dois rester ce titan qui force le respect et qui inspire la peur à ses adversaires. Tu dois rester celui auquel on peut confier notre vie sans la moindre inquiétude alors que le monde s’écroule tout autour de nous. Tu dois rester ce champion, fier mais humble, surpuissant mais délicat, hargneux mais rempli de tendresse. Les larmes ne te vont pas Gigi, pas à toi, tu ne mérites que de la joie, la seule tunique qui te va à ravir est celle du bonheur. Quoi de plus apaisant que de te voir souriant ? Ou avec ce regard glacial à l’heure où  le duel se rapproche ? Rien n’est plus profond, rien n’est plus intense à cet instant où l’on sait que ta main de marbre va devenir aussi solide que la glace perceptible au fond de tes yeux. Cette fraction de seconde où tout le monde sait pertinemment que tu vas dire non.

Même quand tu anéantis les espoirs des autres tu n’es pas détestable, tu forces juste encore un peu plus le respect. Tes ennemis savent qu’ils ont joué face à un mur et un mur ça ne verse pas de larmes, ça ne tremble pas. Ça reste intact malgré les coups de butoir. Mais là où cette construction s’effrite avec le temps toi tu te solidifies. Tu n’es pas un vestige, tu es de plus en plus solide malgré le temps qui défile lentement. L’expérience et les minutes jouent en ta faveur comme si un être supérieur voulait qu’on te regarder jusqu’à en avoir mal à la tête tant tes prouesses semblent être normales pour toi désormais alors ce qu’elles sont loin de l’être. Finalement c’est peut-être ce qui prouve que tu es le plus grand, un géant, cette légende dont on parlera à nos enfants pour qu’ils regrettent une période qu’ils n’ont pas connu. Tu dois penser à ça Gigi, tu dois te dire que partout, tout le monde te respecte et t’admire comme la statue de David. Tu n’as pas à pleurer, tu as juste à regarder derrière toi ce que tu as laissé et ce que tu vas encore nous offrir étant donné que ta quête n’est pas fini. Tu as juste à te retourner et à sourire, à admirer cette foule qui t’acclame et se prosterne face à toi, immense héros moderne que tu es. Tu ne dois plus verser une larme pour éviter de voir le monde entier sombrer dans la tristesse. Tu dois garder la tête haute pour éviter que nous pleurions tous nous aussi face à ce mur qui s’est brisé l’espace d’une seconde et qui a laissé apparaître ses entrailles aux yeux de tous.

 (Photo by Julian Finney/Getty Images)
(Photo by Julian Finney/Getty Images)

Ce mur s’est effondré, il a cessé de cacher ce cœur, le cœur d’un guerrier qui après tant de batailles n’accepte toujours pas la défaite surtout lorsque cette dernière est cruelle. Les larmes sur ton visage ont montré que cette lutte si difficile ne pouvait se finir sur autre chose que sur un triomphe. Hélas d’autres soldats en ont décidé autrement, ils ont broyé ton rêve et ton empêché de côtoyer le soleil pour la énième fois mais ce n’est pas grave Gigi. Nous oublierons ça et nous nous souviendrons seulement du reste, nous omettrons volontairement cette détresse pour éviter de nous blesser nous mêmes lorsque nous t’évoquerons. De toi, uniquement le triomphe restera. Ta silhouette majestueuse dans cette cage qui est devenue ton territoire subsistera. Cette image de toi qui empêche un mouvement du tableau d’affichage empêchant un peuple d’exulter perdurera. Même si tu ne gagnes pas, toi, dernier rempart de cette imposante forteresse, ton nom restera gravé dans les têtes. Ton héritage est ta plus belle récompense. Ce que tu as donné doit juste te rendre fier. Tu ne dois pas pleurer, ton heure n’a pas encore sonné et tu as encore une ultime représentation à jouer.

Ta dernière danse au nord de l’Europe et de l’Asie sera celle où il faudra pleurer. Cette dernière danse dont la seule issue sera de se mettre à genoux face à toi pour te montrer à quel point tu es immense. Lorsque tu entreras dans l’arène nous ne manquerons pas le moindre de tes gestes juste pour t’admirer une dernière fois de nos propres yeux. Cette représentation deviendra une mise en scène avec un seul personnage principal sur qui toutes les lumières seront braquées afin que tous puissent te voir rayonner. Le reste sera simplement éclipsé par une montagne. Puis lorsque tu parleras tout le monde t’écoutera, tout le monde s’arrêtera pour entendre cette voix si puissante, et aussi rassurante que tes gestes. Et là, à ce moment-là seulement il faudra pleurer mais ne pensons pas à ce jour et observons plutôt le reste, ce qui a fait de toi une légende, afin de ne conserver que ce sentiment d’admiration que nous éprouvons envers toi. La peine et la douleur ne te vont pas et l’on ne peut pas accepter de te voir dans ce costume. L’habille du guerrier infatigable, indestructible et impassible ne peut se décoller de ta peau. Alors Gigi poursuit ton combat, récupère tes armes parce que tu quittes peut-être l’Europe mais c’est la tête haute que tu le fais, ton honneur est sauve. Tu as encore du temps pour marcher sur le monde, ton règne n’est pas encore fini, ton histoire n’a pas encore touché à sa fin. Il te reste de précieuses minutes devant toi pour continuer à faire couler le sang de tes ennemies avec cette grâce inouïe qui te caractérise si bien. Oublie que tu es un homme encore pendant quelques années afin que l’on puisse encore se torturer pour comprendre comment tu peux avoir de tels réflexes. Tu es bien trop grand Gigi, tu n’es pas l’un des nôtres, les larmes te rendent humain et nous ne voulons pas savoir que tu en es un. Tu dois nous laisser nous voiler la face et garder cette armure. Laisse nous t’admirer comme si tu étais un dieu revenu de l’Antiquité le temps de plusieurs années pour nous montrer que la magie existe vraiment. Ne nous laisse pas voir la vérité alors que nous étions intimement persuadés que ceci ne pouvait être que l’œuvre d’un être ne côtoyant pas le commun des mortels. Ces larmes entremêlent la mythologie et la réalité, l’héroïsme et l’humanité, elles nous font perdre notre lucidité.

(Photo by Clive Mason/Getty Images)
(Photo by Clive Mason/Getty Images)

 

En fait tu es peut-être bien un habitant de cette planète mais tu ne joues pas dans notre cours, tu ne restes qu’avec les légendes. Car c’est bien ce que tu es, une légende, un personnage dont l’empreinte sera impossible à effacer. Un personnage que tous garderons en mémoire à l’image des héros antiques. Parce qu’après tout tu appartiens plus à la Rome de l’ancien temps qu’au monde moderne. En attendant ton histoire est loin d’être achevée et tes frères, tes soldats t’attendent pour repartir au combat alors sèche tes larmes et vas-y. N’éprouve plus aucune pitié, détruis les jusqu’au dernier pour que le drame n’en soit pas un pour toi. Pour que cette longue représentation ne s’achève pas comme la pire des dramaturgies shakespeariennes. Nous sommes avec toi Gianluigi Buffon, jusqu’à la fin de ton règne qui s’est érigé comme étant le plus impressionnant de tous. Longue vie à toi, longue vie au Roi.

Crédits photos : Laurence Griffiths/AFP