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Un soir de Décembre, alors qu’un jeune garçon, (ou bien même une jeune fille), peine à dormir, il demande à son père, consultant football d’une grande chaîne française cryptée, de lui raconter une histoire. En véritable « fan » de son sport, il pense de suite à la hype Leicester, et au conte éponyme « No Vardy, no party ». Mais bon, un ex-taulard n’est pas le meilleur exemple de vie, surtout pour un enfant de son âge. Alors après quelques phrases, il change de cap, direction l’Espagne. Cholo Simeone, voilà un homme exemplaire. Le courage, la fidélité, l’engagement au travail, la loyauté, toutes les valeurs qu’il souhaite transmettre à son descendant se trouvent dans cette histoire. Enfin, toutes ou presque. Car lui, il ne veut pas faire de son fils le nouveau Poulidor, celui qui finira toujours deuxième derrière son pire ennemi. Il change donc de nouveau d’avis, ce qui provoque une pointe d’agacement chez son fils, qui réclame que son père prenne enfin une décision. Sous la pression infantile, la lumière finit par apparaître. Après de longues minutes d’attente, notre cher français commence enfin, des papillons dans le ventre et des étoiles plein les yeux. Marcel en coton, jogging, claquettes, il est fin prêt pour faire rêver son fils. Pas sur qu’il soit très connaisseur… mais bon. Laissons-le croire en sa parole d’évangile, et écoutons ce qu’il a à dire.

« Il était une fois, vingt-trois bonhommes barbus, pas très fort en football, mais très très mignons. Tu sais pourquoi ils étaient très mignons mon fils ? Attention, prépare toi à rire ! Ils pensaient pouvoir nous battre, nous, la France, les Bleus, Payet, Grizou, Pogba, tout ça, avec des touches. Incroyable non ? Je dois d’abord t’expliquer le début aussi, sinon ça n’a pas de sens. Je suis tellement excité à l’idée de t’expliquer ce match contre la France, que j’en oublie le reste. Je disais… Je sais même plus. Ah oui ! Des joueurs pas très forts techniquement, mais bien organisés en défense. Bien organisés, c’est un grand mot ! On leur en a quand même mis cinq à ces vikings ».

Et oui, quelques minutes de conversation avec son fils, et le premier cliché sort déjà. Il fallait s’y attendre, mais continuons.

« Au début, ils ont joué contre le joueur préféré de Papa. Mais si, tu sais, le numéro 7 en rouge. Ah oui, Cristiano, c’est ça. Qu’il est beau lui hein ? Mais si il est beau, tu discutes pas.
Ils avaient plein d’occasions les portugais, mais ils arrivaient pas à marquer contre les bleus. C’était pas nous les bleus hein, nous on les aurait battu les portugais. Faut dire qu’ils avaient beaucoup de chances les pêcheurs aussi. Au bout de trente minutes, il y a le copain de Ronaldo qui a quand même réussi à marquer. Ah j’étais content tu sais. Mais quand ils sont revenus, j’ai pleuré. Bjarna.. je sais pas trop quoi, Bjarnason je crois. Ça doit être ça, c’est tout en -SON là bas de toute façon. Au final, ça a fait 1-1, et il était pas content le chouchou de Papa, il a même pas voulu donner son maillot, et il avait bien raison. Parce que comme moi, ça le fait chier la défense. »

 (Photo by Shaun Botterill/Getty Images)
(Photo by Shaun Botterill/Getty Images)

Petite parenthèse importante pour la suite : le garçon, ennuyé par l’histoire et la prestation pathétique d’un père footix, s’est assoupi depuis environ trente minutes. Le temps pour son père d’effectuer quatre phrases. Un exploit ! A la porte, la mère prie Pierre de s’arrêter. Mais rien à faire, il est lancé, et il est maintenant impossible de l’arrêter. C’est reparti pour un tour.

« Si je me souviens bien, ils ont joué contre l’équipe de Lorànt Deutsch après. Tu sais celui qui parle tout le temps du métro là. Qu’est-ce qu’il nous avait embêté à l’Euro Show sur la chaîne des qatari. Il lui avait demandé de commenter tous les buts en hongrois. Même pas drôle. Alors que quand Papa il imite Christian Jean Pierre, c’est drôle hein ? »

Question rhétorique ? Non, mais elle n’aura tout de même pas de réponse. Il serait peut-être tant de parler foot maintenant ? Un peu de patience, il commence tout juste son rêve.

« Tu sais, Papa il fait des paris ? Eh ben on m’avait demandé mon pronostic pour celui-là. Alors comme je fais d’habitude, j’ai regardé le nom des joueurs, et puis j’ai dit un truc au pif par rapport à ça. Comme je connaissais aucun joueur, tu sais ce que j’ai dit ? Prépare toi, tu vas rire encore une fois ! « Un match nul… Pour un match nul ». C’est drôle hein ?
Eh ben tout comme j’avais dit mon garçon, un match nul. Je me suis même endormi devant. Apparemment c’était beau à la fin. Mais je suis sûr que sur Twitter ils disent ça pour m’embêter, comme d’habitude. Si je me rappelle bien, c’est le numéro dix qui a marqué sur péno, Gylgi Sigurdsson. C’est soit sur les touches, soit sur les coups de pieds arrêtés, c’est pas dur. »

 (Photo credit should read TOBIAS SCHWARZ/AFP/Getty Images)
(Photo credit should read TOBIAS SCHWARZ/AFP/Getty Images)

La maison de Pierre est totalement silencieuse. Heureusement pour lui, seuls les meubles peuvent encore entendre ses absurdités. L’heure tourne, mais lui ne fatigue pas. Quand il s’agit de parler tactique, il est toujours présent.

« Pour finir, ils ont encore joué contre des rouges. C’est pas facile de raconter, parce qu’ils ont tous les même couleurs. C’est encore eux qui ont marqué en premier. Et devine quoi, sur une touche. En plus, il y avait même pas but. Je sais pas pourquoi mais ils l’ont dit à la télé. Du coup après ils ont défendu, comme d’habitude. C’est vrai que c’était beau, ils parlaient de coulissage des lignes ou quelque chose comme ça. Enfin, je vais pas t’embêter avec ça. »

En réalité, il ne voulait pas s’embêter lui même avec une quelconque notion de tactique. Car d’après lui, le football, ça se vit, ça ne s’analyse pas.

« Après les rouges ils ont marqué, j’étais bien content. Parce que je te l’ai toujours dit : la défense c’est bien, mais moi ça me fait chier. Et à la fin, je sais pas trop comment c’est arrivé, eh ben les autres ils ont marqué, les schtroumpfs. Sur une contre attaque. C’est soit sur les touches, soit sur les coups de pieds arrêtés, soit sur les contre-attaque, c’est pas dur. »

Rassurez-vous, le massacre est bientôt fini. Pierrot commence à fatiguer, il se fait tard. Le réveil indique 21h30. Profitons-donc des dernières paroles de notre prophète du football.

« Pour leur dernier match, ils ont joué contre les français. Un match, MAGNIFIQUE. On est arrivés sur le terrain, et quatre-vingt-dix minutes plus tard 5-0. »

C’est à ce moment-là que son fils se réveille, agacé par la mauvaise foi de son père. Cette fois, c’en est trop.

« Papa, tu sais très bien que les islandais ont d’abord joué contre les anglais. Et deuxièmement, on a gagné 5-2, pas 5-0. Je te le dis à chaque fois, mais tu n’en fais qu’à ta tête. »

Vexé par l’aplomb et la lucidité de son enfant, Pierre éteint la lumière et s’en va, en larmes. Cette fois encore, il ne finira pas son histoire, pourtant si passionnante. Son fils, maintenant réveillé, maudira son père pendant toute la nuit de l’avoir réveillé, alors qu’il rêvait d’un CFC où se trouvait de vrais consultants : des Christian Vieri, des Omar Da Fonseca, des Habib Beye, des Eric Carrière. Le lendemain, à la machine à café, Pierre racontera, avec autant de passion, l’insolence de son fils à ses collègues. Ceux-ci resteront abasourdis par le manque de compréhension de l’enfant, eux qui adorent les histoires de Pierre, si proches de la réalité et de la parole parfaite.

Sans narrateur, je me dois de terminer l’histoire. Et surtout, de parler football, ce que les consultants oublient trop souvent de faire. Car la tactique, c’est « chiant », c’est pas assez business.

 (Photo credit should read MARTIN BUREAU/AFP/Getty Images)
(Photo credit should read MARTIN BUREAU/AFP/Getty Images)

 

Le lundi 27 juin, alors que Darren Tulett se voit déjà affronter les bleus, l’Islande crée de nouveau LA sensation. Une sensation qui n’en est pas réellement une au fond. Avec un jeu direct et atypique, ce groupe contrarie fortement les anglais, qui peinent à se procurer de bonnes occasions. En défense, ce n’est pas ça non plus. Alors les islandais en profitent, marquant par deux fois en quelques minutes. Le plus beau d’entre eux, une phase de possession conclue par le nantais Sigthorsson. L’autre, à l’islandaise, sur une touche du capitaine Gunnarsson, et transformée par le héros du jour, tant en attaque qu’en défense, Mister Sigurdsson. Après un match héroïque, un catenaccio à montrer dans toutes les écoles de football, et un clapping à faire frissonner le moins sensible d’entre nous, direction les quarts de finale, contre le pays hôte.

En ce 3 juillet, il aurait été difficile pour toute équipe de rivaliser avec cette France-ci. Joueuse, solide, et réaliste, elle laisse l’Islande repartir une première fois aux vestiaires avec quatre buts au compteur. Malgré cela, comme toujours, les hommes de Lagerbäck ne lâchent rien. Certes, c’est anecdotique, car le score final parle de lui-même, mais l’Islande remporte la seconde période contre la France, deux buts à un.

Si il fallait retenir une équipe à la fin de cette Euro 2016, une équipe qui vous a fait rêver, frisonner, vous a donné l’envie de pratiquer ce sport, ce serait l’Islande. Un public envoûtant, un mélange atypique entre innocence et expérience, un jeu direct et agréable, voilà les expressions qui caractérisent le parcours de ce groupe humaniste.
Merci pour ce moment, et rendez-vous dans deux ans en Russie !

Crédits Photos : Karl Petersson