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Après un vol mouvementé mais bref, Christopher atterrit finalement en Angleterre, où l’attend « son » armada. Quelques minutes plus tard, il aperçoit enfin Mister Bielsa, entouré de deux mastodontes. D’un côté, Bonucci. De l’autre, Chiellini. Mais avant que l’ancien parisien ne conclut le deal, il est nécessaire d’expliquer comment ces trois hommes sont arrivés en face de lui, ce jour là.

A l’été 2016, alors que Marcelo a déjà refusé la Lazio, la sélection argentine s’ajoute à la liste des prétendants, pour créer l’électrochoc qui redonnera toute sa splendeur au pays de Diego Maradona. Malheureusement, l’ex-coach marseillais refuse, et attend une offre hors-norme qui viendra le surprendre, et l’émerveiller.

C’est trois semaines plus tard que cette occasion se présentera. En fidèle footballeur, il ne tardera pas à la concrétiser, d’un enroulé venant raser l’équerre adverse. Étonnamment, c’est le poste de Jurgen Klopp, du côté de la Mersey, qui lui est proposé. Limogé pour faute grave, il a battu retraite du côté de Dortmund, qui a sauté sur l’occasion dans l’espoir de faire revenir la totalité des anciens finalistes de la Ligue des Champions.

A ce moment précis, l’argentin n’a qu’une idée en tête : redonner à Liverpool sa gloire passée. Pour cela, il voit les choses en grand, rêvant de recréer une équipe de galactiques qui serait « LA » meilleure de tous les temps. Il consulte alors sa direction, qui lui débloque un budget transfert illimité. Du jamais vu jusqu’ici pour une équipe non-européenne.
Dès cette nouvelle apprise, il se lance dans une quête acharnée du Graal. Enchaînant les coups de téléphone, feuilletant ardûment son carnet d’adresses, il sait ce dont il a besoin. Une équipe de guerriers. Jour après jour, celle-ci se dessine dans sa tête, sans qu’il ne ressente le besoin d’y réfléchir pour la composer. Tel un écrivain, dont les pages se rempliraient d’encre, sans qu’il ne touche sa plume.

Un seul Red de l’ère Klopp restera dans le 3-5-2 qu’il a concocté pour l’événement : Mamadou Sakho.
Un soldat, un vrai. Pas le meilleur techniquement, mais le plus serviable, certainement.
Dans les cages, c’est le grand Gigi Buffon qui arrive. Pour son charisme et son aura.
Devant lui, une défense composée des deux Juventi Boy que sont Bonucci et Chiellini. A leurs côtés, Mamad Sakho, le pur produit de la formation parisienne.
En doble pivote, juste devant le trio du malheur, les deux chiens de garde les plus féroces du monde. Gary Medel, associé à Joey Barton. En replacement, Nigel de Jong. De quoi faire réfléchir les quelques inconscients qui voudraient s’aventurer un peu trop loin dans leur monde à « eux ». Un monde à l’écart de toutes règles, ou toutes autres normes.
Milieu gauche, Ivan Perisic. « La pointe de créativité dans une équipe de brutes », diront les incultes. Les connaisseurs sauront reconnaître son utilité et son apport. A sa droite, en milieu offensif box to box et travailleur, qui de mieux qu’Arturo Vidal pour tenir le rôle ?
Pour finir, les deux pointes hautes. Carlos Tevez, d’abord. Luis Suarez, ensuite. Deux pitbulls affamés qui ne laisseront rien sur le passage. Pas une miette pour la concurrence.

Seule ombre à l’horizon, la place restée vide sur le flanc droit du milieu de terrain. C’est à cet instant de l’histoire, que le destin de Christopher change. Le coup de fil, le trajet en voiture, puis en avion. Et le voilà maintenant devant l’entraîneur argentin, prêt à signer ce contrat qui fera de lui une star, mais une star enragée, dans une équipe d’hommes, sans limites.. S’en suivent des heures de discussion sur la place du football dans le monde, le rôle de la tactique dans le football, puis enfin, son rôle dans l’équipe. Marcelo l’a convaincu, il va le faire. Il va intégrer cet anti-onze de rêve, ce onze qui va faire cauchemarder les plus avides de violence. Il va remplir le trou resté béant, et partir au front.

(Photo credit should read FRANCISCO LEONG/AFP/Getty Images)
(Photo credit should read FRANCISCO LEONG/AFP/Getty Images)

 

Les mois suivants ce rendez-vous s’avèrent être encore plus éprouvants qu’il ne l’aurait jamais imaginé. En revanche, les résultats sont bien présents. A la veille du choc de l’année, contre le voisin mancunien, les Reds sont premiers avec quatre longueurs d’avance. Si le match du lendemain se soldait par une victoire, il pourrait commencer à rêver pour de bon d’une fin heureuse. « Happy ending », comme le disent si bien nos amis anglais. Une nuit agitée s’annonce, alors que tout un peuple rassemble les forces nécessaires pour porter ses hommes à bout de bras, lors d’un trajet direct jusqu’au paradis.

« Comment, tant de batailles gagnées, ont pu être anéanties lors d’une bataille plus fade que les autres, amenant la défaite finale ? Comment, tant d’efforts effectués, ont pu être gâchés lors d’une dernière salve manquée ? Comment, tant d’espoirs placés en vous, ont pu s’évaporer au fil des minutes, au fil de votre perdition ? Comment le navire a-t-il pu couler, alors qu’il apercevait, jour après jour plus fortement, le phare du sacre, la voie menant aux jardins d’Eden ? Voilà les questions que nous ne devons pas entendre, et nous poser, à la fin de ce match. Les seules choses que nous devons entendre, ce sont les cris de joie de notre peuple, les félicitations du football mondial, et avant tout, le venin adverse. Ce venin qu’il tentera de vous injecter pour vous faire délirer, pour vous faire dévier de votre trajectoire. Avalez ce venin, acceptez l’injustice. Et transformez là en rage de vaincre. Avec tous ces éléments, il vous sera impossible de mourir, de déchanter, car vous serez ensemble. Vous serez un groupe. Là où votre adversaire sera seul, vous serez deux. Quand il tentera d’amadouer l’arbitre, vous vous accorderez avec votre camarade. Quand il crachera sur son coach, vous, vous le consulterez pour vous perfectionner. Quand ils se croiront sur-humains, au dessus du lot, vous serez vous même. Des joueurs acharnés, qui n’ont peur de rien, et qui leur marcheront sur la tête. Utilisez votre public pour gagner ce match. Ce n’est pas au public de vous réveiller, c’est à vous de le dynamiter pour qu’il contamine les entrailles du stade de son extase. Dès le début du match, c’est à vous d’être présents, et de taper en premier. Votre destin n’attend plus que vous, la prophétie trépigne d’impatience à l’idée de se réaliser. Dans quatre-vingt-dix minutes, nous allons nous retrouver ici, en pleurs. Des larmes de joie sur les joues, et non de souffrance. Nous aurons de notre côté cette chance qui nous fera franchir tous les obstacles. La chance est toujours du côté des champions, retenez bien cela. Et nous la posséderons. Bon match les gars ! »

(Photo credit should read FRANCK FIFE/AFP/Getty Images)
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Un discours, dans lequel chaque mot résonne plus fort que les autres. Chaque mot possédant sa propre signification, sa propre dose de motivation. Après dix minutes d’écoute, les joueurs sont dans un autre univers. Un univers où rien ne leur arriverait, rien ne pourrait ne serait-ce que les freiner.

Quatre-vingt-dix minutes et une mi-temps plus tard, la ville plonge dans une ivresse sans précédent. Un match de patrons. Une victoire sur les ennemis de toujours, guidés par l’ennemi de toujours, Jose Mourinho. Minute après minute, le venin adverse se déverse, sans jamais toucher l’équipe du maestro argentin. Il coule à pleins flots, lors d’une conférence de presse d’anthologie, pendant laquelle le portugais encouragera chaque équipe qui rencontrera Liverpool, à les empêcher de gagner, d’une façon ou d’une autre. Qu’elle soit morale ou non d’ailleurs.

Du courage, il en aura fallu pour terminer ce championnat, et finir en tête de celui-ci. Devenue l’équipe à faire tomber, sur demande du coach de Manchester, les soldats rouges se font malmener chaque week-end. Pourtant, ils gardent cette sobriété singulière qui leur a permis les plus grands excès. Un paradoxe incroyable : pas un mot plus haut que l’autre, mais des victoires plus extravagantes les unes que les autres.

Le plus grand succès de sa carrière, peut-être même de sa vie, Christopher l’aura donc vécu avec cette équipe. Une équipe qui aura rappelé à tous de quoi était composé le football. De jeu, d’humilité, et de sacrifice. Une équipe dans laquelle Christopher se sera épanoui plus qu’il ne l’aurait jamais désiré, lui qui voyait le monde d’une manière manichéenne quelques mois auparavant. Une équipe qui reflétait son âme et son état d’esprit : le goût de l’effort, et le goût de la gagne. Une revanche sur son sport, assurément.
Un an après sa création, cette équipe se décompose, se déchire de part en part, après le départ du Mister argentin, estimant ne pas pouvoir réaliser de plus grand exploit que celui-ci.
Il faut donc se trouver de nouveaux objectifs, pour des joueurs considérés comme les meilleurs du monde à leur poste.
Alors qu’il prépare ses valises pour rentrer se ressourcer chez lui, près de ses proches, le téléphone de l’infatigable latéral droit vibre sur la table de chevet. Au bout du fil, une voix argentine, encore…

(Photo by Clive Brunskill/Getty Images)