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Puis nous mettrons enfin un point final à toutes nos questions, nous conclurons tous nos débats en se disant finalement que c’était le destin. Qui a raison ? Qui a tort ? Au fond, nos avis diffèrent parce que nous n’avons tout simplement pas le même angle de vue. Et quand on prend du recul, on se rend compte que l’Histoire devait se passer comme cela car il le fallait, malgré toutes nos incertitudes et toutes nos interrogations. Le destin qui nous a vu conter des histoires plus folles les unes que les autres.

En fait, il n’existe aucun hasard, tout arrive pour une raison bien précise. De plus, il faut généralement s’intéresser à notre passé pour comprendre notre présent. Toute notre vie réside sur sa morale et sur ses enseignements. Nos défaites d’antan peuvent devenir nos plus belles victoires parce qu’ « un échec est un succès si on en retient quelque chose » (Malcolm Forbes). Elles deviendront en tout cas nos plus beaux enjeux, nos plus beaux combats.

À la question « pourquoi es-tu revenu ici? » , Paul Pogba le sait, c’était son destin. Finalement, peu importe tout ce qui se dit, à tort comme à raison, la venue du français à Manchester United a dépassé tout entendement et a fait parler, à juste titre. On peut d’ores et déjà l’affirmer : c’est un transfert révolutionnaire avec beaucoup de millions d’euros sur la table, mais il serait dommage de s’arrêter là. Peut-être qu’il existe un autre point de vue, une morale attirante, une leçon, un débat où personne n’a tout à fait tort et où personne n’a totalement raison. Le philosophe français Jean Baudrillard disait que « nous ne voulons plus d’un destin, nous voulons une histoire » . Nous en avons une nouvelle : les prémices de la revanche d’un homme partant à la conquête de son nouveau royaume. Récit.

L’important ce n’est pas la chute

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Paul Pogba n’a alors que 16 ans quand il quitte la grisaille du Havre pour rejoindre celle de Manchester. Avec la réserve, tout se passe bien, le potentiel est évident mais le football ne se résume pas qu’au talent. C’est une addition prenant en compte plusieurs composantes, un mélange de mental et de technique, saupoudré d’un zeste de réussite et de choix de fréquentations. Avec Sir Alex Ferguson, la sauce n’a jamais pris. La recette était bien trop hétérogène, les ingrédients n’étaient pas au rendez-vous.

Le 31 Décembre 2011 marque le divorce entre le jeune français et Manchester United. Face à Blackburn, Sir Alex doit faire face à une multitude de forfaits au milieu mais il préféra Rafael, latéral droit, à Paul. Une décision étonnante et acide pour ce dernier. « Quand tu mets un arrière droit au milieu de terrain… Là j’ai baissé les bras, j’étais vraiment dégoûté » confie-t-il au micro de Telefoot, en octobre 2013. Le début de la fin en somme, le natif de la Seine-et-Marne a déjà la tête ailleurs. Et ce n’est pas les tentatives de Sir Alex pour le garder qui changeront la donne. « Ferguson m’avait envoyé chez lui pour le convaincre de rester. Il pleurait, il ne dormait pas, car il savait qu’il pourrait devenir plus fort que Vieira, mais il avait fait son choix. Ferguson savait que Pogba deviendrait très fort, mais il ne pouvait pas forcer sa décision » raconte Patrice Evra.

Peut-être que c’était aussi une question d’époque, de générations, de flair. Fergie n’a jamais senti l’entourage de Paul Pogba, notamment son agent Mino Raiola, connu pour ses exigences financières démesurées. Il ne l’a jamais supporté, il s’est toujours méfié. Avec un tel homme dans l’entourage du français, l’expérience et la sagesse du mythique coach écossais se mettent en alerte. Peut-être aussi un moyen de justifier ses torts ? Qui sait. Tant pis, jeune Paul deviendra grand. « Les échecs fortifient les forts » selon Antoine Saint-Exupéry, cela tombe bien, Paul Pogba l’est. Cela se lit dans son visage, dans sa façon d’être, de se comporter. Pogba est le savoureux mélange d’altitude et d’attitude. Son mètre quatre-vingt onze lui donne de l’assurance, sa contenance est remplie de prestance. Dégageant un charisme naturel, Pogba est né pour attirer l’attention, pour briller, pour être au centre du monde. D’ailleurs, il a l’entourage pour l’être.

« Il y a un ou deux agents de footballeurs que je n’aime pas et Mino Raiola est l’un d’eux. Je me suis méfié de lui dès l’instant où je l’ai rencontré. Nous avions fait signer à Paul un contrat de trois ans et il y avait une option de renouvellement que nous étions impatients d’activer. Mais ma première rencontre avec Raiola a été un fiasco. Lui et mois étions comme l’huile et l’eau. À partir de là, c’était cuit parce qu’il avait réussi à se rapprocher de Paul et de sa famille. Le joueur a fini par signer à la Juventus« . Alex Ferguson

Storia di un grande amore

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En Août 2012, libre de tout contrat, le français s’engage avec la Juve. « C’était pour faire taire beaucoup de personnes qui m’ont critiqué, qui n’ont pas cru en moi et qui pensaient que je n’allais jamais jouer » déclare-t-il à Téléfoot en Octobre 2013. Toujours la revanche dans l’âme, le cœur rempli de fierté, Paul Pogba se forge un caractère et nourrit son ego. Comme dirait un autre jeune assoiffé de revanche, l’important ce n’est pas la chute, mais l’atterrissage. À Turin, le vol de Pogba se pose sans aucun problème, c’est une réussite. C’est l’explosion d’un jeune crack, l’avenir du football français et l’une des révélations européennes. La Vieille Dame retrouve ses couleurs, elle n’a plus besoin de sa canne comme fut un temps. À l’image du transfert de Paul Pogba, la Juventus se caractérisera sur le marché des transferts par une stratégie bien pensée. Grâce à des transferts peu coûteux et marquants de par leur réflexion, la Juve instaura une dictature territoriale en Italien, et fera rapidement de Paul son nouveau chancelier. Dans une équipe mêlant solidarité et discipline, le champion du monde des moins de 20 ans s’éclate et se révèle. Il devient Golden Boy et le Vieux Continent est charmé par le tempérament du bonhomme, les courbes pures de ses frappes et la merveille de sa qualité technique. Paul Pogba ne peut plus se cacher, il est bien trop éclairé par les flashs des médias pour cela. Il a même hérité de la lourde responsabilité qu’est le numéro 10 pour la saison 2015-2016. Bref, la Pioche joue dans la cour des grands, assurément et définitivement, que ce soit sur comme en dehors du terrain.  Il est à l’image de notre époque en fin de compte : médiatisé, épié, remarqué.  Son fort caractère se révèle, ses coupes de cheveux sont fantasques, son jeu s’élève. Mais tout cela ne lui fait pas peur, peut-être que finalement, comme disait le philosophe grec Démocrite, « c’est le caractère d’un homme qui fait son destin » . Et Paul Pogba devait faire briller sa destinée.

L’aventure de Paul Pogba à la Juventus fut une expérience très enrichissante où l’international français a pu apprendre, travailler et mûrir. Le joueur qu’il est en sort sans aucun doute possible grandi. Dans une équipe aussi bien réfléchie que la Juve, Paul s’est régalé. Il a même pu jouer plus haut sous les ordres de Massimiliano Allegri. Mais la Juventus est une vieille dame qui pense que l’ombre est la meilleure mère pour ses enfants. Elle aime la discrétion, la discipline, l’effort. Aux antipodes de ce que représente son ex-numéro dix. La surmédiatisation de ce transfert et tout ce qu’il engendre a eu beaucoup de répercussions à Turin. Les Bianconeri ont logiquement peu apprécié tout le côté marketing de ce départ et la communication des principaux intéressés. Comme l’impression d’être pris pour des cons. Tout compte fait, les histoires d’amour finissent mal en général

Un marché qui s’affole

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Le 9 Août 2016, Paul Pogba devient officiellement le joueur le plus cher de l’histoire du football. Pour 105 millions d’euros (et 5 millions en bonus), le milieu de terrain revient à Man Utd à la recherche d’une gloire qu’il n’avait pu caresser. Il est parti comme un jeune déçu, mais ne compte pas quitter le club en roi déchu. Dans son nouveau royaume, Pogba vient en reconquête. Le transfert choque, la planète football est en ébullition. Comme d’habitude. La somme fait parler, à juste titre, mais est la suite logique du marché. Désormais, nous payons nos jeunes joueurs très cher, parfois pour pas grand chose. Lointaine est l’époque où le Real Madrid payait 75 millions d’euros pour un joueur (pas n’importe lequel, certes) de 29 ans (l’exemple de Gonzalo Higuain étant peu comparable car la Juve a fait sauter la clause, un transfert différent du marché donc). Dorénavant, nous payons plus qu’un simple joueur : nous payons un avenir, un investissement sportif et surtout extra-sportif sur le long terme. Nous ne pensons pas seulement au cadre qui est le football, nous voyons plus loin. Nous mélangeons marketing et football. Santiago Bernabeu fut en avance sur son temps quand il pensait le Real Madrid comme un réel business pour qu’il devienne le plus grand club du monde. En effet, à l’époque, le dirigeant espagnol doit sortir le Real d’un état catastrophique à cause de la seconde guerre mondiale. Le club est dans un état pitoyable et son salut passera par de grandes ambitions. Santiago Bernabeu a une réelle envie : construire le plus grand stade d’Europe, pour attirer les meilleurs joueurs et avoir de meilleurs revenus. Des décennies après, sa politique a porté ses fruits et le Real est tel qu’on le connaît actuellement. À l’époque, c’était une réelle révolution, une innovation. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus fréquent. Les grands clubs compétitifs sont riches et génèrent énormément de revenus. Grâce à leurs résultats, certes, mais pas que. Prenons l’exemple de Manchester United qui est toujours aussi réputé et puissant malgré ses mauvais résultats sportifs. Il n’est pas étonnant de voir un tel club payer une forte somme pour Pogba, sachant que ce dernier est certainement un pharaon régnant sur la pyramide des jeunes cracks (aux côtés de Neymar). Fut une époque, plus bienveillante, où l’on protégeait nos joueurs. On les cachait des médias, on les préservait. C’est devenu une réelle utopie tant la médiatisation a pris le dessus. En fait, c’est à l’image de notre société qui a vu émerger de nouveaux moyens de communication et où il devient compliqué de garder son jardin secret. On est exposé, sur-médiatisé, vendu pour rapporter plus.

Révolution dans la planète foot

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En signant à Man Utd, Paul Pogba n’est plus qu’un simple footballeur, il est devenu une réelle marque. La Juventus a poli le diamant qu’il était, Raiola a négocié, Adidas l’a exposé et Manchester United l’a attiré.

À Turin, on se dira encore longtemps que « tout ce qui ne brille n’est pas or » . On accusera le coup pendant quelques temps, ne comprenant toujours pas ce choix peu compréhensible sportivement à l’heure où on se parle. En effet, Paul Pogba quitte une équipe qui domine son championnat et qui progresse continuellement grâce à des choix réfléchis et logiques. Pour rejoindre une équipe en totale révolution, avec peu de bases. Un édifice en manque total de repères, qui a vu Louis Van Gaal échouer lamentablement et qui a donc fait appel à José Mourinho pour reconstruire. « On ne lutte pas contre la force du destin » s’exclamait Eschyle, dramaturge grec. Contre la force de l’argent non plus, dira-t-on, amèrement. On se dira pour se rassurer que notre ancien enfant quitte sa Vieille Dame pour des motivations plus superficielles, des biens matériels. On n’aura certainement pas tort. Tant pis, on en conclura que l’on pourra perdre tous nos cracks, tant que l’on gardera nos principes.

On comprend facilement la déception d’un supporter de la Juventus quand on s’intéresse au choix de Paul Pogba mais surtout à la communication faite. Il est difficile de mettre de côté sa passion au profit de sa raison. C’est certainement pour cela que les histoires d’amour sont si compliquées. Avec du recul, nous réalisons à quel point P.Pogba a pris une nouvelle dimension médiatique. Alors oui, les Bianconeri mettront du temps à comprendre ce transfert, mais c’est une signature sur le très long-terme, un moyen de voir l’avenir et de l’anticiper. De tirer futurs revenus, un investissement tout simplement. Là réside tout l’enjeu de ce transfert, tout le risque aussi. En fait, Man Utd a un énorme besoin de rappeler à l’Europe un goût de sa puissance médiatique et financière, pour oublier le côté sportif qui vit des heures compliquées. MU doit frapper fort et doit montrer ses ambitions. Mais rien de nouveau finalement, le facteur qui révolutionne tout, c’est Adidas.

Effectivement, la communication d’Adidas sur ce transfert est tout simplement inédite. Nous savions que Paul Pogba était un produit marketing incroyable, mais la marque aux trois bandes a réinventé le genre, elle a tout simplement fait parler d’elle grâce à des spots publicitaires marquants de par leur forme mais surtout de par leur fond. Que ce soit la marque, le joueur ou l’agent, les trois ont joué sur les rumeurs provoquant la colère et l’incompréhension des supporters italiens. Le transfert de Paul Pogba à Man Utd est une réelle révolution dans l’utilisation des réseaux sociaux et par la scénarisation. Adidas devait marquer le coup, et devait elle aussi rentabiliser les coûts. C’est une énorme opération qui montre tout d’abord la force de la marque et la place du business dans le foot. C’est tout simplement dans l’ère du temps, la continuité d’une façon de (dé)penser, de consommer, de réfléchir le football, de le transposer hors du terrain. On pourra faire encore de longs débats, contrastant le blanc et le noir au rouge, opposant les nostalgiques d’une époque révolue à ceux qui acceptent l’évolution. On pourra discuter encore longtemps, on pourra s’indigner, s’énerver, s’exclamer. On pourra dénoncer pendant de longues heures notre société et son système capitaliste. On pourra se défouler, remettre en question tout ce qu’on veut, et cracher sur qui on veut, sous prétexte que l’on est déçu. Finalement, peu importe notre avis tant qu’on le donne, puisque le plus important dans ce dossier, c’est que cela fasse parler. Et c’est réussi.

« Sans échec, pas de morale » déclarait Simone de Beauvoir. Paul Pogba n’a absolument pas fini ce qu’il a entrepris à l’époque. Ne soyons pas crédules, ce transfert est une affaire de gros sous, certes, mais peut-être qu’il serait finalement réducteur de ne penser qu’à l’argent. Peut-être qu’il existe une autre histoire, celle d’un homme qui devait se prouver quelque chose, et qui devait montrer au monde entier ce qu’il valait. « Idéalement, nous sommes ce que nous pensons. Dans la réalité, nous sommes ce que nous accomplissons » . expliquait le pilote brésilien Ayrton Senna. Peut-être finalement que malgré tout son talent, son image et son tempérament, le plus compliqué arrive pour Paul Pogba. Il est désormais l’heure pour lui de montrer au monde entier à quel point il peut accomplir de grandes choses. Il l’a prouvé en partie, mais la pression ne sera jamais aussi forte qu’elle ne l’a été, les yeux sont rivés sur son numéro 6 et sur son pied droit. Il portera sur son dos le poids des attentes de toute l’Europe et surtout de ses nouveaux supporters. Les critiques fuseront rapidement et les conclusions hâtives se répèteront chaque week-end. Paul Pogba a beaucoup fait parler ces derniers temps, il était l’objet de tous les fantasmes, le sujet de toutes les questions, la naissance de tous les débats. Albert Einstein disait que « nous aurons le destin que nous aurons mérité » . En définitive, peut-être que l’on s’est assez interrogé, questionné et débattu. Il est temps de voir ce que le destin nous offre, et de voir ce que Paul Pogba nous propose. C’est maintenant à lui de s’affirmer, de s’imposer grâce à son charisme naturel pour accomplir de grandes choses grâce à son talent inné. Nul doute que le feu des projecteurs ne lui fait pas peur, il l’a déjà prouvé et l’a déjà combattu. Il doit désormais faire face à la tempête médiatique qui va s’abattre sur lui au fil des semaines, et rassurer les siens. Cette fois-ci, il n’y aura pas la Vieille Dame pour le protéger, il y sera beaucoup plus exposé et mis à rude épreuve. C’est une nouvelle ère, une nouvelle heure. Celle de sa revanche. C’est dorénavant à lui, de s’exprimer de la façon le plus noble, avec son ballon, comme il sait si bien le faire.

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Crédits photos :  OLI SCARFF/AFP/Getty Images