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Il a encore frappé, deux fois, contre Monaco (4-0), et Nice est en tête de la Ligue 1. Il est sorti tranquillement du terrain, en saluant le public, à un quart d’heure de la fin du match, puis il s’est marré après le coup de sifflet final, en discutant avec ses coéquipiers moins connus que lui. Mario Balotelli respire le football, il se régénère à Nice, après deux saisons de galère absolue, et tant mieux pour le Championnat de France aussi, car son attitude est exemplaire… pour l’instant.

Mais il n’y a aucune raison que ça change, car s’il marque deux buts à chaque match, on le laissera bientôt tranquille le reste de la semaine. Dans le football mondial, il y a quelques phénomènes qui symbolisent à merveille les excès de la vie moderne, chacun à leur manière. Il y a ce Messi de Barcelone qui ne paie pas ses impôts en Espagne, alors qu’il en a largement les moyens et que les fans du Barça, qui gagnent moins que lui, acceptent de payer cher pour le voir jouer. Il y a Ibrahimovic qui se prend pour un génie absolu alors qu’il a surtout brillé en France, dans une équipe surdimensionnée pour un championnat moyen, et n’a jamais réussi à porter la Suède sur ses épaules, ou à réussir un grand match de Ligue des Champions. Et il y a Balotelli, que beaucoup d’experts disaient perdu pour le football.

Même s’il ne faut pas s’emballer, avouez que ça part sur des bases très élevées… et que certains ont l’air très con, à l’heure où je vous écris ce petit message. On se fiche pas mal de savoir si Balotelli sait défendre, ou s’il court vite, ou s’il est bien dans sa tête. Nous, les Nissarts, on veut juste qu’il plante des buts et de ce côté-là on est plutôt gâtés depuis 15 jours: un penalty et une tête en reculant, entre deux défenseurs adverses, contre l’OM; un tir croisé en pleine course, au ras du poteau, depuis l’aile droite, puis un vrai but d’avant-centre, en pleine surface, mercredi soir, contre des Monégasques invaincus depuis le printemps dernier. Ça nous convient très bien et je vais continuer à porter souvent, fièrement, mon haut de survêtement de l’Italie, acheté 22 euros dans une station-service près de Vintimille. Car Hyper Mario continue à me réconcilier avec le foot, comme les Gallois, les Islandais… et les Italiens pendant l’Euro. Il n’y pas de hasard, enfin pas toujours, et la renaissance de Balotelli à Nissa la Bella, c’est finalement assez logique, voire même très moral et juste.

Quand on se prend un camion fou sur la Promenade des Anglais un joli soir de juillet, après le feu d’artifice du 14, et que 85 innocents restent sur le carreau, il faut qu’il se passe quelque chose de très fort pour redonner un peu d’espoir à toute une ville bouleversée, traumatisée. Depuis ce premier match de la saison à l’Allianz Riviera, ce fameux soir où un grand coeur était sur tous les maillots, avec les noms des victimes, rien n’est normal, rien du tout, du côté de la Place Garibaldi, de la Place Masséna, de l’Avenue Jean-Médecin, dans le quartier du Ray et ailleurs. Et « Super Mario », avec ses airs de gladiateur noir revenu de tous les combats, en Italie et en Angleterre, incarne parfaitement ce qui fait que le foot, bien plus que n’importe quel autre sport, est un remède très efficace contre le stress, la dépression, le mal-être et la connerie humaine, sous toutes ses formes.

Bien sûr il y a des excès, des abrutis, des escrocs, mais il y a surtout des matches, beaucoup de matches, et des centaines de joueurs honnêtes, qui donnent tout sur le terrain et se fichent pas mal des critiques, qui continuent leur chemin et feront les comptes à la fin, comme Hatem Ben Arfa et Mario Balotelli.

Pourquoi est-ce que tout le monde s’excite, à Paris et ailleurs, autour du « cas » Balotelli ? Parce qu’il est un symbole du foot moderne, mais aussi parce que c’est un très bon joueur de foot, comme David Beckham avant lui. « Becks » était une star, une « fashion victim », un beau gosse, le mari de Victoria, etc. Il était surtout un vrai footballeur, capable de porter une équipe sur son dos, avec tous ses potes (Schmeichel, Keane, Giggs, Scholes, etc.), et de l’emmener très loin, jusqu’à la victoire en finale de la Champions League en 1999 au Nou Camp, face au Bayern. J’y étais et je m’en souviendrais toute ma vie, comme de cette campagne de Leeds United l’année suivante, en maillot blanc, jusqu’aux demi-finales, avec des gars hors-normes, qui jouaient comme si leur vie en dépendait. Enorme, imprévisible, inouï.

On n’en est pas encore là, à Nice, mais l’impact de Balotelli, en plus de ses buts, va aussi être significatif sur ses jeunes coéquipiers. Ils savent qu’il est un grand joueur, on leur a dit, ils l’ont vu sur des vidéos, et ils sentent bien qu’il va les rendre meilleurs, parce qu’il a déjà vécu beaucoup de choses, à 26 ans seulement. Et comme ils sont déjà très bons (Cardinale, Koziello, Cyprien, Plea, Seri, etc.), le potentiel ne demande qu’à être exploité… par un entraîneur très intelligent, aussi modeste que compétent, Lucien Favre. Demandez aux journalistes allemands, ou aux fans de Mönchengladbach et du Hertha Berlin. Et comme Balotelli a peu joué depuis deux saisons, il est frais, un peu comme Ben Arfa l’an dernier. Alors pour l’instant Mario joue au ralenti, il n’est pas toujours bien placé, mais il a raison de s’économiser. Il connaît ses limites, alors il fait juste ce qu’il faut: 4 buts en deux matches de Ligue 1, contre Marseille et Monaco. Moi ça me va.

Paul Papazian, à Nissa la Bella