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Avec les affaires récentes impliquant Serge Aurier ou Karim Benzema, l’exemplarité des footballeurs a souvent été sujet à débat en France. Il est vrai que depuis le divorce consommé de Knysna, les footballeurs, et a fortiori l’Equipe de France, constituent des cibles faciles et habituelles sur lesquelles il est de bon goût de s’acharner. A la veille de l’Euro et avec les déclarations de Karim Benzema concernant son éviction de la sélection nationale, la chose avait pris une ampleur tout à fait extraordinaire. Anciens footballeurs, suiveurs, personnalités du show-biz et même politiciens y étaient allés de leur avis, toujours dans la retenue, vous vous en doutez.

Mais, alors que la vague de sympathie ayant suivi l’Euro réussi des Bleus ne s’est pas encore complètement dissipée, d’autres déclarations, venant de plus haut, sont venues rallumer la mèche. Pour lancer sa campagne, le président Hollande a en effet choisi de répondre à deux journalistes du Monde dans un entretien intitulé « Un Président ne devrait pas dire ça… ». Alors le plus simple serait d’y répondre « Ouais, en effet, t’aurais vraiment pas dû. » Cependant, ces propos méritent réflexion, car ils semblent en dire long sur l’ambiance générale entourant le ballon rond dans notre pays.

Pour rappel, Hollande évoque dans ses déclarations « une communautarisation, une segmentation, une ethnicisation » des Bleus. Il poursuit : « Il n’y a pas d’attachement à cette équipe de France. Il y a les gars des cités, sans références, sans valeurs, partis trop tôt de la France ». Soit. Est-ce assez ? Que nenni. « Ils sont passés de gosses mal éduqués à vedettes richissimes, sans préparation. Ils ne sont pas préparés à savoir ce qu’est le bien, le mal ». Le tout, avant d’asséner un cinglant : « La fédération, c’est pas tellement des entraînements qu’elle devrait organiser, ce sont des formations. C’est de la musculation de cerveau. »

Difficile de répondre à tant de démagogie sans faire preuve de la moindre démagogie dans les lignes qui vont suivre. Difficile également de ne pas voir une once de rancune envers les hommes de Deschamps de la part du chef de l’Etat, lui qui n’a pas effectué une seule sortie sans évoquer Griezmann et consorts entre le 10 juin et le 10 juillet dernier (true story, vous pouvez vérifier). Difficile, encore une fois, de ne pas se sentir personnellement visé lorsqu’on a vibré sur la frappe de Payet contre la Roumanie, le poteau de Dédé Gignac à la 93ème ou même sur le doublé de Mamad voilà maintenant trois ans face à l’Ukraine. Qu’on ne soit pas un fan invétéré de Yoyo Cabaye et Robokos est concevable (voire compréhensible), mais il serait de mauvaise foi que de dire que les trois dernières années de l’ère Deschamps n’ont suscité aucun attachement auprès du grand public.

La « communautarisation » évoquée par le Président pose problème. Régulièrement évoqué depuis 1998, le mythe de la France Black Blanc Beur, glorifié à l’époque, est aujourd’hui démoli de toutes parts, la faute à une intégration toujours plus complexe et, il faut bien le dire, franchement pas facilitée par les pouvoirs publics. Sans toutefois parler d’une origine, d’une religion, d’une couleur en particulier, Hollande pointe néanmoins du doigt une catégorie bien particulière de la population. Celle des « gars des cités ». Si l’on suit son raisonnement, le manque d’affection du public français serait lié à leur présence sous la tunique bleue. Ces jeunes gens seraient-ils si différents du français moyen qu’il lui est dès lors impossible de s’y identifier ? Cela semble insultant, en plus d’être faux. Insultant envers des joueurs en apparence irréprochables qui, eux, n’ont jamais demandé à représenter leurs concitoyens. Insultant envers un staff qui a fait le nécessaire pour répondre à de nombreuses pressions externes demandant de « faire le ménage » au sein des Bleus. Insultant envers un public extrêmement nombreux venu se masser devant tous les écrans de France le 10 juillet au soir, prouvant ainsi que l’attachement existait bel et bien.

Un manque de références chez les hommes de Cap’tain Hugo ? Pour le coup, l’argument est difficilement compréhensible. On ne demande pas à Matuidi de réciter du Kant ou du Baudelaire en faisant un intérieur du pied dont il a la spécialité. Comme souvent, les footballeurs font l’objet de reproches qui n’ont pas lieu de leur être faits. Alors certes, ils ne prétendront pas au Prix Nobel de littérature tous les ans ; certes, leurs salaires dépassent l’entendement, mais est-ce une raison pour s’en prendre à eux de manière aussi virulente ?

Lorsqu’un footballeur s’éloigne un peu trop du rôle qui lui est assigné, à savoir gagner des matchs sur un terrain, il est très rapidement remis à sa place. On lui demande alors de servir d’exemple sur un terrain comme en dehors, au vu de la médiatisation dont il fait l’objet et du nombre de futurs hommes qui l’admirent. C’est une mission qui est, il faut le souligner, la plupart du temps remplie, puisque les affaires juridiques impliquant des footballeurs restent des exceptions. Il paraît alors injuste de voir une classe politique décrédibilisée, corrompue et attaquée dans tous les sens par la justice s’en prendre à une équipe de France en pleine rédemption. Lorsqu’on parle d’exemplarité, de valeurs, du bien, du mal, et de la constitution du cerveau des individus, il semble judicieux de se regarder dans une glace et de faire un premier bilan personnel avant de se permettre quoi que ce soit. A partir de quoi, le mieux semble être de laisser le mot de la fin à Jonas Martin qui n’a pas fait l’ENA ni HEC, mais qui semble avoir été assidu aux séances de « musculation du cerveau » préconisées par François Hollande.

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