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Marouane,

A toi qui m’as donné tant de bonheur. Toi qui, dès l’hiver 2003, réchauffais mes humides samedis soir debout sur les strapontins glissants du virage Sud de Lescure par tes courses chaloupées et désarticulées. Toi qui surplombais tes adversaires, les prenais par surprise. Sur la pelouse, dans les airs. Toi qui voyais loin mais visais juste. A toi, Marouane, j’écris ce matin pour te témoigner la constante solidité de ma dévotion.

Quand je t’ai vu, posant, le regard hésitant et le sourire pincé, avec le maillot de ta nouvelle équipe de Cardiff City, j’ai pleuré. Ne nous surestimons pas, Marouane. Ne masquons pas nos faiblesses. Je te l’avoue : j’ai pleuré. J’ai d’abord cru à la tristesse. Car il faut le reconnaître, Marouane : tu n’es plus le fringant géant que j’ai connu. Nous ne nous sommes plus croisés depuis maintenant six ans. Et je vois que le vent des années a soufflé sur ta toison qui, souvent, fut sacrée sous le crachin bordelais.

Mais non, Marouane, si mes larmes ont coulé ce n’est pas de tristesse mais bien de nostalgie. Car, à chaque fois que je te vois, même par écran interposé, je me souviens. Je me souviens quand, au printemps 2003, tu ouvrais ton compteur et propulsais mes Girondins en coupe d’Europe. Et je me souviens comment, discret, tu as su t’incruster entre Darcheville et Deivid la saison d’après.

Mais ce dont je me souviens surtout, Marouane, sont ce sont les années qui ont suivi. Celles de la passion, de la braise sans cesse ravivée par les appels d’air que tu créais dans les défenses adverses. C’était le bon vieux temps. Celui où Bordeaux s’était placé au centre de l’Hexagone du ballon rond. Celui où, avec tes coéquipiers, vous vous enrouliez tout en douceur autour du championnat de France pour mieux l’étouffer.

Marouane, je les ai usées mes mains, gercées par l’humidité girondine, à t’applaudir. Jusqu’à ce soir de mai 2010 où tu nous a annoncé ton départ. Je ne te le cache pas, Marouane, mes sentiments à ton égard étaient alors brouillés. Je t’aimais, mais je considérais, malgré moi, ta décision comme une défection, une fuite. Mais, l’été aidant, j’ai compris. Tu avais, toi aussi, le cœur gros. Tu avais tant donné pour ce maillot et on te laissait t’en aller comme ça. Pour rien. Pas une somme 8 chiffres pour flatter ton égo. Pas un témoignage d’affection de la part d’employeurs trop habitués aux couloirs molletonnés et feutrés du château du Haillan. Quelle ingratitude. Tu méritais mieux que ça, Marouane.

Malheureusement, tu ne t’en es jamais vraiment remis. Ton crâne nu en témoigne. Même si, dans les premiers mois qui ont suivi nos adieux, j’ai cru que tu y arriverais, toi qui, fringant, marquais ton sixième but consécutif en Ligue des Champions, j’ai dû bien vite me résigner : tes belles années étaient révolues. Arsène n’était pas un coach pour toi. En fin de compte, il ne t’a jamais laissé ta chance. Mais, Marouane, tu t’es pourtant bien gardé de t’en plaindre pendant si longtemps. Tu es un juste, Marouane. C’est pour ça que je suis soulagé de t’entendre aujourd’hui régler tes comptes. Il ne t’a pas respecté, Marouane. Il t’a coupé les jambes, a scié tes ambitions. Il t’a laissé croire que ce Robin n’était qu’une passade. Foutaises. Il s’est bien foutu de ta gueule l’Alsacien. Qu’il crève !

Ton sac est vide désormais, Marouane. Seuls tes crampons y restent. L’essentiel. A 32 ans, ta carrière recommence. Toi l’amoureux du foot anglais, à jamais Girondin, à jamais Marmandais, je souhaite plus que tout te revoir sourire. J’espère que tu auras encore l’occasion de t’élever au-dessus des charnières hostiles. Et que, cette fois, le ballon propulsé par ta reprise en extension finira sa course au fond des filets de ce gros bâtard de Lloris qui, au printemps 2010, plongea tout un peuple dans le désespoir en stoppant ton élan de génie de sa main fébrilement gantée.

Si jamais tu lis ces lignes, Marouane, sache que je pense à toi. Je crois en toi. Mais ne me remercie pas. Et, surtout, ne m’envoie pas le maillot de ton nouveau club. Le bleu que je porte dans mon cœur ne peut être que marine et ponctué d’un scapulaire.

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