Football et guerre, quand la passion l’emporte sur la réalité

Contemplé, vécu, exploité, le football, sous toutes ses formes, occupe dans chacun de nous une place singulière qui relève presque de l’intimité. Tout au long de l’Histoire, il a accompagné les hommes dans leurs joies comme dans leurs déboires, apparaissant alors beaucoup plus comme un refuge de la vie que comme un simple loisir. Racontons ensemble les histoires de ces victimes de guerre derrière qui se cachent, comme une évidence si évidente qu’on a fini par l’oublier, des hommes guidés par leurs sentiments et leurs passions.

11 juin 2015, l’Afghanistan s’exile hors de ses terres pour accueillir la Syrie. Les spectateurs assistant au match qui a lieu au Stade Samen, en Iran, voient le pays de Bachar al-Assad s’imposer sur le score de 6-0 mais l’essentiel est ailleurs. Afghans comme Syriens ont oublié, ce soir-là, les troubles qui mènent leurs pays aux confins de l’enfer depuis plusieurs années déjà. Lors de ce match, le football a encore une fois joué le rôle de pansement pour des blessures autant physiques que psychologiques, face à l’usure d’un quotidien noyé dans une tragédie interminable. Et si les rencontres de ce genre sont à chaque fois qualifiées d’historiques, elles sont pourtant très nombreuses, érigeant le football comme l’un des seuls vecteurs de paix apparents dans un monde instable géopolitiquement. On peut tout de même se demander pourquoi le football prend une place si importante à la fois dans les yeux des joueurs, des supporters mais aussi des spectateurs externes que nous sommes et qui ne peuvent s’empêcher de commenter ces matchs d’une maxime bienveillante, à la limite du cliché. Les raisons de cette stature iconique du football résident certainement dans la spontanéité humaine. Il faut voir que le football perd en temps de guerre tout son côté organisé, délimité, réglementé. Le football en temps de guerre n’est que la matérialisation d’une expression naturelle de l’homme, celle de la volonté de se divertir, de la volonté d’exulter, de la volonté de sentir et de ressentir. Le football en temps de guerre n’est que la traduction de la volonté d’être homme, de se réincarner en ce qu’on était avant que notre environnement ne sombre et nous entraîne dans ses délires assassins.

Pour le comprendre, il faut remonter une centaine d’année en arrière, dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale où le football qui n’était alors pas aussi populaire qu’aujourd’hui s’est peu à peu imposé comme le loisir par excellence des soldats. Durant les premières semaines du conflit, le temps n’est pas au repos, les soldats bougent tout le temps et l’espace réservé au loisir est négligé. Mais avec la création des tranchées, le conflit se stabilise et les soldats adoptent une sorte de routine guerrière. A l’avant, il faut se battre et s’exposer mais à l’arrière, il reste du temps pour écrire des lettres ou jouer aux cartes. Les cartes sont à ce moment-là, la seule distraction des militaires, mais il devient rapidement pénible de passer des heures à claquer des bouts de carton sur la table en guise de loisir. Alors, les plus sportifs des soldats s’en vont dans un mouvement naturel, sur les champs de boue pour y faire du sport. On prend un ballon, pas de ligne mais des faux poteaux, et l’on donne naissance au football en temps de guerre.

Déjà à cette époque, le football passionne à l’extérieur, à tel point que se créent des associations caritatives visant à envoyer des ballons aux soldats pour les aider à mieux vivre cette épreuve. Et l’Histoire retiendra ensuite certains moments légendaires comme ce match mythique qui a eu lieu un soir de décembre 1914, entre des soldats britanniques et allemands qui s’amusaient comme des gamins dans la boue de Belgique.

Aujourd’hui, nous ne sommes plus très loin de ce soir de Noël 1914, plus très loin de ces terrains informels qui rappellent ceux des cours de récrés, plus très loin de ce désir de football qui a pour seul dogme la volonté de redevenir enfant, loin des bombes et des attentats. D’ailleurs, nous n’avons jamais été très loin de ce Noël 1914 car partout dans le monde se perpétue ce football populaire qui mélange tout le monde et qui ne souhaite rien de plus que le plaisir.

Il faut pourtant balancer ce propos tant le football est parfois incapable ou même coupable. On pourrait alors évoquer le cas de Burak Karan, ancien espoir allemand qui avait côtoyé Kevin-Prince Boateng ou Sami Khedira en sélections junior de l’Equipe d’Allemagne et qui est mort au combat en 2013, après s’être fait enrôler dans les rangs des djihadistes. On pourrait aussi parler de la Guerre de Cent Heures, que certains appellent la Guerre du Football, qui a opposé le Honduras et le Salvador pendant le mois de Juillet 1969 et où ce sport a, pour le moins, joué un rôle de détonateur provoquant les plus ignobles agressions et les plus tristes assassinats.

Mais si le football échoue parfois à détourner de l’horreur, ce n’est que parce que celui qui le pratique ou le voit a oublié son essence et l’a instrumentalisé. Quelque soit le pays, quelques soient les circonstances, le football doit continuer d’être vu avec des yeux d’enfants parce que ses yeux là sont les meilleurs défenseurs contre l’horreur. Le football en temps de guerre est une manière de se divertir pour le peuple, un moyen de se réhumaniser pour les soldats. Et cela prouve mieux que tout le reste qu’il n’y pas de football sans hommes et qu’il n’y a pas d’hommes sans football.

Aujourd’hui en Syrie, des jeunes hommes aux jambes amputées tentent de continuer leur vie comme si rien ne s’était passé en organisant des matchs de football entre eux. Ils sont la meilleure illustration de ce fait : les guerres passent mais le football, aussi universel et inébranlable que l’Histoire elle-même, reste et protège les hommes.

CREDITS PHOTO : La Croix

CREDITS PHOTO : FranceTV (reconstitution)

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